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Le communautarisme : Le temps des tribu(t)s.

L’étymologie se révèle parfois bien ironique. Prenons le mot « communautarisme par exemple » : il vient du latin « communis », formé de « cum » qui signifie « avec, ensemble » et de « munus » qui signifie « charges, problèmes, dettes ». Le communautarisme désigne donc le fait de se mettre ensemble pour affronter des problèmes communs.

Or, force est de constater que le terme a pris une autre tournure : il désigne le fait de se regrouper autour d’intérêts commun, et c’est cela qui est générateur de problèmes…Car c’est bien ainsi que l’on entend, en France, ce terme qui n’a de sens que péjoratif, et de connotation que dangereuse. Loin d’être un concept scientifique, référant à une réalité clairement définie, le mot est utilisé depuis une quinzaine d’années essentiellement de manière négative, voire polémique.

Pour résumer, le terme désigne généralement, et surtout dans la bouche de ceux qui le dénoncent, un projet social et/ou politique qui vise à soumettre les individus à un ensemble de règles strictes définies par le groupe auquel ils appartiennent. Mais le problème, c’est qu’on ne dit jamais clairement de quels groupes on parle exactement.

C’est dans la pratique du discours que l’on s’aperçoit que ne sont visés, majoritairement du moins, que les groupes fondés sur des critères religieux ou ethniques. Personne ne pense, quand le mot est prononcé, au communautarisme fondé sur l’orientation sexuelle par exemple, comme le communautarisme gay, ou sur le genre, comme un certain communautarisme féministe. Le mot est religieusement connoté et ne renvoie plus guère qu’aux seuls musulmans.

D’ailleurs, l’apparition même du terme dans les débats en France fait suite surtout aux premières affaires dites « du voile » à la fin des années 90. C’est bien pour cela, du reste, que l’on présente le « communautarisme », en fonction des moments et des circonstances, comme une menace essentiellement à la laïcité, à l’universalisme, à l’égalité des droits, à la République, à la démocratie ! Toutes choses par rapport auxquelles l’islam est de manière incessante sommé de se prononcer : il n’y a, pour s’en rendre compte, qu’à compter le nombre de débats consacrés à « l’islam et la démocratie » ou « l’islam et la laïcité ».

C’est ce qui me fait penser et dire, en paraphrasant Sartre, qu’il y a bien en France ce que j’appellerai « une question musulmane ». Celle-ci est le fruit d’un glissement sémantique qui a conduit à passer de la caractéristique sociale « enfants d’immigrés » à la problématique ethnique soulevée par les « Beurs et Beurettes ». Aujourd’hui, c’est le mot « musulmans » qui a pris le pas, à la faveur d’un contexte international conflictuel. Quand on renvoyait à la dimension ethnique, on pouvait encore passer pour des racistes, ce qui est politiquement incorrect. Alors qu’en le déguisant, en parlant de « musulmans », on est dans le culturel : c’est tellement moins grave et non répréhensible par la loi !

Ironie mise à part, il faut quand même bien remettre les choses à leur place, et essayer de comprendre les usages politiques du « communautarisme », surtout quand il renvoie essentiellement à un communautarisme ethnique. Le fait de ne pas clarifier ce concept produit en effet à mon sens trois conséquences graves. La première est que cela évite de se poser trop de questions : pourquoi y a t-il aujourd’hui, dans notre pays, des crispations identitaires telles que l’on en arrive à du « communautarisme » et comment s’exprime t-il, du reste ? Est-ce vrai que serait venu « le temps des tribus » pour reprendre la formule de Michel Maffesoli ? Si c’est vrai, il faut les définir, leur donner une consistance concrète et non pas se baser sur des idées abstraites ou s’appuyer sur des épiphénomènes en les érigeant comme révélateurs d’une vérité dangereuse et menaçante.

Un fait divers ou un discours provocateur n’a jamais fait la réalité : alors si l’on nous parle de communautarisme, il faut se demander quelle est cette communauté et que veut-elle, si tant qu’elle existe ? Car la  réponse est loin d’être évidente, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire !

La deuxième conséquence est que l’utilisation du mot « communautarisme » permet toutes les manipulations possibles : le terme est dorénavant convoqué pour penser la plupart des débats qui traversent notre société, et il en devient même l’enjeu central. Des révoltes éclatent ? Les jeunes émeutiers sont forcément manipulés par des communautaristes, ennemis de la République.

C’est d’ailleurs cette lecture qui permet à quelqu’un comme Alain Finkelkraut de dire que ces évènements ne sont qu’un « vaste pogrom anti-républicain » ! Tous les évènements, fussent-ils sociaux ou politiques, sont analysés au travers d’une seule grille : le communautarisme présenté, selon les moments, comme un danger rampant ou comme un fait avéré avec lequel il faudrait en découdre. Si bien qu’il semblerait que le seul grand défi qui nous attend, c’est celui de la gestion de différences.Le pendant de cette attitude, c’est que l’on est alors forcé de reconnaître, voire de désigner, des représentants « communautaires » censés parler pour le groupe et porter ses revendications.

 Enfin, la troisième conséquence est que cette manière d’utiliser, et de manipuler le terme de « communautarisme », rend difficile ou impossible le débat sur le multiculturalisme, sur l’universalisme, bref le vrai débat sur la gestion d’identités plurielles au sein de notre pays. Je m’interroge en effet sur la gestion que politiques et intellectuels font de la friction entre le « communautarisme jacobin » à la Rousseau centré sur la communauté politique nationale, et le pluralisme culturel auquel notre société, qui est et reste une société d’immigration, ne peuvent échapper. Je ne me demande pas comment intégrer des cultures diverses: elles sont là, depuis longtemps, elles sont portées et vécues par des Français à part entière, et on ne doit plus en être à se demander comment les intégrer ! Par contre, je me demande comment on peut les faire cohabiter : c’est là, selon moi, le vrai enjeu politique et social d’aujourd’hui, à côté duquel on risque de passer.

La faillite d’un système ?

Il ne suffit pas simplement de crier au repli communautaire ou de dénoncer les dérives de certains groupes prompts, pour se donner une légitimité illusoire et un poids monnayable, à exploiter les attentes d’une communauté ethnique, culturelle ou religieuse. Cette étape est la seconde. La première, c’est de s’interroger sur les raisons de ce repli. D’essayer de comprendre pourquoi à un moment donné la référence à une communauté prend le pas sur l’appartenance à la nation.

Il faut du reste noter que l’on prend souvent la peine de juger l’appartenance communautaire, mais sans jamais la jauger ! Elle peut en effet se faire à des degrés très divers : l’appartenance peut aller du simple partage de valeurs communes à la soumission totale à ces valeurs au détriment de celles communes au plus grand nombre. Or, comprendre les causes permet souvent- mais pas toujours- de trouver les moyens. Commençons donc par le début et non par la fin : par l’origine du « mal » plutôt que par le constat alarmiste du danger qu’il est supposé représenter.

Selon moi, l’idée même du communautarisme est l’indice réel d’une crise qui se situe à deux niveaux. C’est d’abord le signe d’une crise  politique qui touche le sentiment d’appartenance à la citoyenneté nationale, et ensuite d’une crise sociale qui concerne l’intégration d’un certain nombre de nos concitoyens. Si des individus se reconnaissent davantage dans un groupe particulier plutôt que dans la collectivité nationale, cela veut dire que la dite communauté nationale échoue à fédérer autour d’un socle commun où tous se reconnaissent.

Pire, si ces mêmes individus demandent au nom de cette identité particulière un traitement différencié, c’est peut-être parce que cette communauté nationale ne leur accorde pas, ou plus, la même place ou les mêmes droits. Cette désunion pour ainsi dire avec la communauté nationale est aussi liée au fait que l’Etat a failli, clairement, à trouver un « métarécit », ou un récit épique, capable de rassembler et de convaincre d’un destin politique et éthique commun à tous. Les raisons de cette faillite sont nombreuses : les responsables politiques ont perdu une bonne part de leur légitimité, et il leur arrive même d’être taxés de « communautaristes », et de se voir reprochés leur fermeture sur eux-mêmes ! N’a t-il pas fallu une loi pour qu’ils fassent un peu de place aux femmes : c’est dire ! Mais cette faillite est surtout liée à l’incapacité à se projeter en intégrant les histoires de chacun .

A cette double crise s’ajoute un sentiment de rejet vécu par un certain nombre de concitoyens qui ne trouvent pas leur place dans la communauté nationale. Ou plutôt qui ont l’impression qu’on ne veut pas la leur donner. La question des discriminations dans un certain nombre de domaines (emploi, éducation, justice) nourrit chez eux l’idée que s’ils sont traités ainsi, c’est parce qu’ils sont différents. D’où le repli vers cette différence, fantasmée ou réelle, pour l’ériger en fondement identitaire, à partir duquel peuvent être formulées des demandes spécifiques.

C’est justement cela qui n’est pas accepté, qui ne peut l’être au regard de la tradition d’intégration en France. Car cette tradition pourrait se résumer en une seule formule. On la doit au comte de Clermont-Tonnerre, député de la noblesse, qui tint devant l’Assemblée constituante le 23 décembre 1789 le discours suivant, en parlant des Juifs de France : « il faut tout leur refuser comme nation, mais tout leur accorder comme individus (…). Il faut qu’ils ne fassent dans l’Etat ni un corps politique ni un ordre ; il faut qu’ils soient individuellement citoyens ». Autrement dit, la République ne reconnaît que des individus partageant et respectant ses valeurs fondatrices, mais elle ne tolèrera aucun groupe qui se définirait sur la base de particularismes ou qui voudrait créer « une nation dans la nation ».

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