Histoire des religions Abrahamiques

Nous évoquerons le milieu proche et lointain dans lequel sont nés le prophète Muhammad et la religion musul

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jeudi 7 septembre 2000

Nous évoquerons le milieu proche et lointain dans lequel sont nés le prophète Muhammad et la religion musulmane. Cette introduction est importante. Au-delà des informations événementielles, culturelles ou religieuses qui nous seront données, il est bon d’insister sur le fait que l’islam (comme religion) et l’Arabie (au point de vue géographique) appartiennent à une tradition de l’ Orient dans toute sa richesse et dans toute son ancienneté.

Durant toute la journée, nous aurons sous les yeux une carte du Proche-Orient a laquelle il sera sans cesse fait allusion. L’ Islam est né dans un espace culturel varié, riche, multiple. Découvrons et lisons cette carte. Faisons abstraction des frontières très récentes et considérons cet espace dans une vue géographique et purement culturelle.

Il semble que l’enseignement de l’histoire en Occident plante sa principale racine en Grèce, hors de la carte. Mais la Grèce est récente par rapport a la Mésopotamie (région située entre les deux fleuves du Tigre et de l’Euphrate), ou se sont développés les empires assyrien et babylonien. La Grèce est postérieure a la civilisation de l’Egypte pharaonique.

L’ Arabie est séparée de ces espaces culturels Mésopotamie, Égypte, Perse et Asie, géographiquement et surtout mentalement, par le désert. Le désert n’est pas nécessairement un mur, une frontière. Pour le décrire, la poésie prend parfois des images maritimes. Le désert est une mer, on le traverse. La mer est une séparation, mais aussi un espace qu’on traverse. L’Arabie est séparée de la Mésopotamie, mais elle est présente en Mésopotamie. Au temps des Babyloniens, elle a des contacts avec cet empire. L’Arabie est en rapport avec l’Egypte par le Sinaï. Elle a des rapports directs avec l’espace de Syrie-Palestine.

Linguistiquement, la langue arabe est une langue sœur (de la même famille) de la langue de l’ empire de Babylone, l’ araméen (l’ akkadien) . C’est une langue sœur de l’ araméen de Syrie et de la langue hébraïque.

C’est dans ce milieu, séparé et relié avec l’extérieur, que naît Muhammad, et que se développe le message qu’il a prêché.

Ceux qui liront le Coran trouveront des termes qu’ ils connaissent, et parfois des réminiscences de noms connus : Marie, Jésus, Adam, Moise, Abraham, Jean-Baptiste ...Ce n’est pas un hasard. Par ces quelques exemples, nous voyons qu’au niveau culturel, la séparation n’est pas aussi forte (il n’en est pas de même au niveau religieux !) Par ces indications d’une lecture sommaire du texte, on peut, culturellement, constater qu’au début du VIIème siècle, une tradition biblique est connue en Arabie à La Mekke (au centre ouest, cote littoral occidental de l’Arabie) à médine et surtout dans le sud-ouest de la péninsule, dans la partie appelée le Yémen, appelée par la tradition romaine et latine ’l’Arabie heureuse’ (felix Arabica).

Il est important d’insister sur cette toile de fond. Ayons à l’esprit une histoire de 15 siècles, durant laquelle l’islam, vu par la civilisation occidentale, a été vécu comme différent, étranger, et politiquement, parfois, rival ou ennemi. Notre approche, aujourd’hui, tient compte de cela, mais ne veut pas s’enfermer dans cette structure de rapports marqués par une histoire conflictuelle jusqu’a aujourd’hui.

Que ce soit dans le Coran, que ce soit un peu plus tard dans l’image du prophète qui va se dessiner lentement et très fortement (les paroles qui sont mises dans sa bouche et qui sont retenues et mémorisées), que ce soit surtout dans cette société nouvelle qui se crée, une ré appropriation de tout ce patrimoine allant de l’Inde a la Grèce et a l’Égypte va avoir lieu, non seulement une transmission, un passage par la culture, par la société arabo musulmane, mais surtout une marque imprimée sur cette histoire dans laquelle cette société nouvelle s’ inscrit.

C’est à cet effort qu’il nous est demandé de participer, de regarder le moins passionnément possible cette histoire, surtout a ses débuts considérant davantage les rapports communs, la différenciation aussi, entre une tradition islamique semblable et différente. Au point de vue culturel, entre les deux bords de la Méditerranée, Nord et Sud, il y a vraiment un patrimoine commun qui est peut-être la raison de la rivalité (plus, sans doute que le patrimoine différent). Au niveau religieux, il y a une revendication du même patrimoine. Cette idée sera développée un peu plus tard.

Qu’en est-il de la société arabe au début du VIIème siècle ?

Situation culturelle.

A part La Mekke et Médine, il n’y a pas beaucoup de villes dabs cette immense péninsule (8 fois la France), au début du VII ème siècle. La plus grande partie de la population est une population nomade, organisée en tribus, plus ou moins fortes, plus ou moins dominantes, en associations de tribus ayant une forme de vie culturelle qu’ il nous est difficile de saisir, nous, les sédentaires de longue date. C’est une civilisation nomade à tradition orale. L’ écrit ne se développe qu’ après la naissance de l’ Islam. Il existe une forme d’écriture utilitaire : un alphabet très peu développé, servant pour les facturations, pour les mémoires de rapports commerciaux et de lettres d’échange, mais pas pour écrire des œuvres littéraires, ni même pour rédiger des livres. Il n’ y a pas de livres, au sens moderne du terme, avant l’islam.

C’est une civilisation à mémoire orale : dans chaque tribu, il y a un poke et un mémorialiste, un homme qui met à la disposition du groupe sa mémoire, qui doit enregistrer les faits et surtout, être le réceptacle de l’histoire du groupe, aussi bien les grands jours ou la tribu a été victorieuse, que les jours moins glorieux, qu’on risque d’oublier un peu, où elle a subi des échecs. Ce qui nous est parvenu de cette période, au niveau littéraire, ce sont des corpus de poésies qui n’ont été mises par écrit qu’aux VIIIème et IX ème siècles. Avant cela, c’est la tradition orale qui s’est chargée de les conserver.

Situation politique.

Le pouvoir a une structure diffuse. Il n’y a pas de pouvoir central. Les alliances se font et se défont. Il n’y a ni cours, ni roi, sauf dans le Yémen, qui avait un dialecte différent et une écriture ancienne, spéciale, qui remonte au VIII ème siècle avant J.C. Dans cette région, dont le climat est différent du reste de l’Arabie, car le Yémen est traversé par les vents des moussons qui sont fertiles, les gens y sont un peu plus heureux (Felix Arabica). Les cités ont développé des systèmes dynastiques : aujourd’hui, on commence à les mettre en rapport avec les structures des villes grecques de
la même période, VIIIème siècle avant J.C et même plus récemment. On a trouvé des inscriptions sud-arabiques dans des temples grecs. Il y a des rapports d’ échange de divinités, rapports diplomatiques. Il y a des divinités yéménites en Grèce et des divinités grecques au Yémen, signes de rapports.

L’Arabie du VIIème siècle est entourée, encadrée par deux empires que nous connaissons bien, l’empire perse, sassanide, et l’empire romain d’Orient, dans la tradition arabe, c’est à dire Byzance. Au début du VIIème siècle, des guerres coûteuses ont eu lieu entre Perses et Byzantins dans cet espace de Syrie et d’Égypte (voir sur la carte). Les Perses ont pris Jérusalem, ont dominé l’Égypte ; au niveau mythique, ils ont déplacé la croix, l’ont prise en otage chez eux, et Héraclius, l’empereur byzantin, va reprendre ce territoire et reprendre la croix. La Perse est aussi présente en Arabie, au Yémen. Elle a des princes qui lui sont vassaux. Globalement, Byzance et la Perse sassanide sont en état d’épuisement militaire et surtout économique. La population, de part et d’autre, est épuisée par les impôts et ne supporte plus les régimes de chacun des pays. Cette situation d’épuisement militaire et économique de la Grèce de Byzance et de la Perse va expliquer partiellement l’ expansion plutôt facile de l’islam hors de l’Arabie. Mais ce n’est pas la seule raison.

Situation religieuse.

Dans la péninsule, la majorité de la population a une forme de croyance ’polythéiste ’. Il y a des vénérations de divinités astrales, ou de lieux sacrés, La Mekke, par exemple, de pierres sacrées. Il y a un panthéon arabe.Quand on dit panthéon, il y a pyramide. Mettons donc entre guillemets ’polythéisme ’. On peut dire : ’ paganisme ’ . C’est moins direct. Il n’y a pas que cela.

Le christianisme est présent en Arabie, du vivant du Prophète Muhammad et avant lui. Le judaïsme est présent de longue date : il y a des Juifs qui ont quitté la Palestine après les désastres de 70 et de 135, et qui, entre autres, ont fui en Arable et au Yémen. Il y a aussi des tribus arabes
judaïsées, que nous allons rencontrer en présentant la vie de Muhammad.

Dans la région du golfe, il y a aussi une influence du zoroastrisme. Certaines populations arabes connaissent le zoroastrisme et parfois y adhèrent. Elles le connaissent, car on peut avoir des reflets de cela dans la langue, le fait de référer à la dignité, a des traditions, a des pratiques zoroastriennes. Dans le nord de l’Arabie, les tribus du nord, qui sont à l’est de la péninsule (c’est une chose admise par tous) en contact avec l’Irak, sont christianisées par les Chrétiens nestoriens. Ces tribus constituent une alliance de tribus vassale de la Perse. Ils ont un roi soutenu - presque institué - par la Perse et qui rend service a la Perse en arrêtant les éventuelles attaques rapides des tribus venant vers les populations sédentaires. Un petit roi de la région qui reçoit de l’ aide pour augmenter la sécurité de la capitale de l’ empire.

Vers l’ ouest, une autre alliance de tribus, christianisées aussi, forment un petit état vassal des Byzantins, jouant le même rôle d’état-tampon, servant à arrêter d’éventuelles razzias (razzia : attaque surprise en temps de besoin pour prendre du butin).

Le christianisme et le judaïsme sont très bien implantés au Yémen, à côté d’une majorité de cette population que nous allons appeler païenne. D’ailleurs, au VI ème siècle, le royaume de Saba a été dirigé par un roi juif. Il y a donc une présence suffisante du judaïsme pour qu’un pouvoir à tendance juive et - certains disent - prosélyte (voulant judaïser le Yémen) ait vu le jour et devant lequel, en 525, dans une ville appelée Nadjran, au Nord du Yémen, il y a eu persécution, par ce roi juif, de chrétiens, jusqu’à la mort. C’est un évènement important dont on cherche aujourd’hui les raisons, et des documents.

Le Yémen est très proche de l’Éthiopie, qui est chrétienne depuis peu. L’Éthiopie est un royaume chrétien, en relation avec l’Égypte chrétienne, en relation aussi, politiquement, avec Byzance. Pas au niveau doctrinal. Les Byzantins sont ce que nous appelons aujourd’hui des orthodoxes alors que les chrétiens d’Éthiopie sont minoritairement orthodoxes et ont d’autres convictions, d’autres façons de dire leur christianisme. Politiquement, il y a alliance entre Byzance et l’Éthiopie pour chasser du Yémen les Perses d’abord, puis le royaume naissant de cette volonté politique de la communauté juive.

Un mot rapide sur ces confessions chrétiennes.

Les nestoriens.

C’est au V ème siècle que la doctrine concernant le Christ, dans l’empire romain, prend toute sa maturité. En 451, le Concile de Chalcédoine recueille un accord assez vaste en Orient et en Occident pour exprimer par des mots le mystère du Christ, l’Incarnation. Mais il ne faut jamais oublier que l’Église s’inscrit dans l’histoire, dans la société au sens civil. C’est la foi de l’ empereur de la seconde Rome. L’ espace chrétien sémitique et égyptien, pour des raisons doctrinales mais aussi culturelles, n’adhère pas entièrement a la doctrine de Chalcédoine. C’est pour cela que, dans la Syrie et l’Irak (actuels), on voit se développer la communauté ’ nestorienne’, prenant son nom du Patriarche de Constantinople, Nestorius, qui a été évêque d’Antioche auparavant, qui par souci de préserver la doctrine chrétienne, avait rejeté le titre de Mère de Dieu a Marie. Marie est Mère de Jésus et pas Mère de Dieu, disait-il. C’est un peu cela qui est contenu dans le terme ’ nestorien ’, très schématiquement.

Les ’ monophysites ’

Les monophysites d’Alexandrie et d’une partie de la Syrie, des chrétiens d’Arabie, du Yémen : aujourd’hui, on ne les appelle plus ’ monophysites ’ .
Pour sauvegarder l’unicité divine, ils considèrent que l’Incarnation du Verbe est un fait, mais qu’est-ce que l’humanité dans la gloire divine  ? Ils vont donner une importance considérable a la divinité au détriment de l’ humanité. (Monophysite : une seine nature du Verbe, la nature divine). En faisant des schémas, on fait forcement des réductions.

Au VII ème siècle, plusieurs façons de vivre le christianisme existent. Mais sociologiquement parlant, il y a une rupture qui se fait : Byzance domine la Syrie, La Mésopotamie, la Palestine et l’Égypte. C’est l’empire romain chrétien, mais l’empire. Et l’empire veut la paix. Il lui faut donc une armée et une foi.

Du V ème au VIIème siècle, avec des hauts et des bas, cette volonté d’unifier l’empire a fait que les chrétiens qui vivent autrement leur rapport et leur fidélité a Jésus sont, d’une manière ou d’une autre, invités à suivre la foi de l’empereur : pressions et autres manières bonnes et moins bonnes. Tout le monde doit être orthodoxe, doit adhérer à l’orthodoxie, et quitter monophysisme et nestorianisme.

L’espace est donc majoritairement chrétien au VIIeme siècle, mais les chrétiens ne sont pas en bons termes avec le pouvoir central, ni byzantin, ni romain. Ce sont les chrétientés d’Orient. Par souci de globalité, dans cet espace, il existe aussi des communautés fidèles au roi, qui ont la même foi que lui. Nestoriens, appelés aujourd’hui Monophysites non-chalcédoniens Cette appellation de ’ non-chalcédoniens ’ n’est pas doctrinale, mais de position. C’est une prise de position négative par rapport au Concile de Chalcédoine (451). Cette situation de chrétiens qui ne sont pas en bons termes avec leur roi sera aussi un facteur favorisant l’expansion de l’islam, ou plutôt du pouvoir politique musulman

Le zoroastrisme.

C’est une croyance, assez développée au niveau philosophique, du principe dualiste de l’univers. Le principe du bien et le principe du mal, dans leur confrontation, déterminent la destinée du monde.

Le manichéisme.

C’est un essai de conciliation de la tradition biblique sémitique et de la tradition zoroastrienne. Mani est originaire de Mésopotamie, d’Irak. Il est un peu aux frontières de cette culture d’Asie et de cette culture, pas nécessairement biblique, sémitique (pour prendre un terme linguistique).

Chacune de ces communautés (nous n’emploierons pas le mot ’hérésie’ ) vit, et se conçoit comme fidèle au message de l’Évangile. Elle ne se met pas en dehors, elle est mise en dehors, comme elle aussi, met en dehors ceux qui n’ont pas la même attitude qu’elle.

En Arabie, nous rencontrons des Juifs, non pas des individus, mais des communautés, qu’on trouve à Médine du vivant du prophète. Ils sont enracines la bas, toujours minoritaires, et ils se sont facilement implantes dans cette société, qui a beaucoup de points communs avec eux. La tradition juive, la Bible (avant la tradition talmudique), a connu un peu ce processus, de la sortie d’Égypte jusqu’a la fondation du royaume de David, et même après. C’est une structure de société tribale, nomade ; ils sont nomadise dans le désert, en Palestine et autour de la Palestine. Ils retrouvent une tradition qui ne leur est pas tout à fait étrangère, en Arabie.

Linguistiquement aussi, que ce soit l’hébreu, la langue du texte sacré de la Bible, que ce soit l’araméen, la langue des Juifs après l’Exil, que ce soit l’arabe, ce sont trois langues sœurs. On peut, jusqu’à aujourd’hui en Orient, parler ces trois langues sans trop de peine (comme chez nous parler français et italien sans trop d’efforts).

Les Juifs sont une communauté organisée qui dispense un enseignement, qui a ses rabbins, ’ses seigneurs’ dira le terme arabe ’ abr ’, des responsables, qui ont un livre (Le Talmud), qui ont leur droit (pour les individus, la succession), et qui sont en discussion, d’ abord, du temps du prophète, avec lui, et ensuite, dans la société arabe nouvelle qui se crée, ils sont présents, dynamiquement, dans l’histoire de la culture arabe.

C’est dans ce milieu riche sociologiquement, religieusement, culturellement, en rapport, quoi qu’on dise, avec ce patrimoine ancien de Babylone , de l’Égypte, de la Méditerranée, que naît le futur prophète, l’enfant Muhammad, à La Mekke, en 570.

Questions - Réponses.

1) A-t-on des notions de démographie a cette époque ? Quel était le nombre d’habitants dans toutes ces régions ?

Il est impossible de répondre avec précision. Globalement, nous avons des chiffres pour certaines batailles qui ont eu lieu du vivant du prophète ou après lui (30 000 hommes à cheval ou à dos de chameau), mais ce sont des approximations, car il n’y a pas d’archives. Le savoir était vivant et transmis de mémorialiste à mémorialiste. C’est plus tard, durant les trois premiers siècles de l’ Islam. que l’ on pourra discerner à travers toutes les traditions multiples le fondement réel, que ce soit au niveau des chiffres ou des évènements eux-mêmes. On peut trouver une information à ce sujet.

2) On a parlé d’ ’ Arabie heureuse ’. On entend aussi parler d’ ’ Arabie fertile en hérésies ’.

L’hérésie implique quelqu’un qui a raison et quelqu’un qui a tort. C’est donc une attitude dogmatique de ne pas employer le terme d’ ’ hérésie ’. Nous suivons un cours d’histoire ’ positif ’ : que s’est-il passe quant à l’évaluation ? Il y a parmi nous des chrétiens, des musulmans, des athées,...Il ne nous appartient pas de donner des appréciations personnelles sur le vrai et le faux, car le discours peut facilement basculer.

L’Arabie n’est-elle pas un terreau fertile à la naissance d’autres religions, voire d’une autre religion ? Ce ne peut être que plus tard, car il faut que la religion naisse pour que l’on puisse dire cela. L’Arabie est attachée géographiquement et culturellement à ce cercle où sont nées les religions abrahamiques. Le texte biblique dit qu’Abraham est parti du Nord et qu’il a fait tout ce chemin (voir carte), jusqu’en Égypte et qu’il est revenu en Palestine. La tradition islamique dit qu’Abraham est descendu jusqu’à La Mekke avec son fils Ismael et que c’est lui qui a fondé ce sanctuaire. Ce sont des traditions qui structurent le mental et qui n’ont rien à voir avec l’histoire historienne.

Nous avons fait la description de l’Arabie. Si nous décrivions la Syrie ou la Mésopotamie au début du VII ème siècle, nous donnerions presque les mêmes informations d’une pluralité d’appartenances culturelles et religieuses et d’une forme très paradoxale de vie commune de ces croyances : parfois on coupe des têtes, parfois on vit ensemble. C’est le sort de toutes les histoires de l’homme.

3) On a l’ impression que les tribus arabes du VII ème siècle vivent comme les Hébreux entre le XIII ème et le X ème, siècle avant J. C, c’est à dire entre l’Exode et David... (organisation tribale, tradition orale, pas de cour, pas de justice...)

Il y a une justice : le chef de la tribu dirige. Nous avons peine à voir comment cela fonctionne. Il y a des lois coutumières, un droit social, un statut des individus (des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, de la propriété, de la succession, du pouvoir - ce n’est pas dynastique, dans les tribus, ce n’est pas le fils du chef qui devient chef, c’est le plus sage, celui qui entretiendra des rapports, qui va organiser le groupe, le structurer dans la souplesse). Le prophète va changer cette structure par décret. Sociologiquement parlant, ce sera un changement très important.

Il est vrai, au niveau formel, que la population arabe, au VII ème siècle, est nomade et sans écriture (sans littérature écrite). Cette société tribale, a tradition orale, nomade, est en rapport avec ce qui se passe dans le monde au VII ème siècle. Elle est en rapport avec les Perses, par les Lakhmides, tribu formant un petit royaume arabe vassal des Perses, et les Ghassanides. (Ghassan est le nom d’une tribu ; Lakhm aussi. En fait, c’est une association de tribus qui vit le VII ème siècle, et non pas le XIIème siècle avant Jésus). On peut dire que structurellement, ils ressemblent à la situation des tribus d’Israël, mais il ne faut pas passer trop vite au niveau culturel et aux jugements de valeur. Ne pas dire qu’ils sont arriérés. Ils ont vécu l’histoire sous cette forme.

4) C’est curieux qu’ étant entourés par des royaumes à tradition écrite, entretenant des relations avec d’ autres, ils n’ aient pas aussi profité de l’ écriture ?

Il faut insister sur le cadre géographique. Pourquoi est-on nomade ? Pourquoi l’Arabie est-elle heureuse ? Parce qu’elle a de l’eau ! Les moussons passent par là, et on irrigue. Malgré cela, jusqu’à aujourd’hui, le Yémen a une structure tribale, bien qu’ils aient des cités royaumes. Alors que le reste de l’Arabie connaît des structures citadines sédentaires, qui en réalité sont au service de la population nomade et pas le contraire  ! Pourquoi ? Parce que c’est un désert et pour que vive le troupeau, dans une société pastorale, il faut bouger. La raison du non-écrit, c’est le nomadisme. Il n’y a pas de pouvoir central, il n’y a pas la nécessité d’écrire. Jusqu’au VIIIeme siècle, un âge ou l’empire musulman est très bien structuré, les Sages musulmans s’opposaient à l’écrit. tant ils étaient marqués par cette civilisation orale. L’ argument est celui-ci : un livre peut se perdre. Mais une personne peut transmettre à chaque moment. Elle peut avoir autour d ’elle des élèves, des successeurs, et un savoir vivant. Il y a une limite à ce raisonnement, bien sûr ! Mais c’est la force d’une tradition que nous ne connaissons plus.

5) Les tribus d’Arabie et les différentes Églises chrétiennes vivaient-elles en bonne entente ? Étaient-ils belliqueux les uns par rapport aux autres ou plutôt tolérants ?

Nous avons référé à l’histoire du Yémen ou le religieux et le politique se mêlent. Dès qu’il y a communauté d’hommes ensemble, il y a du politique et du religieux. S’il y a affrontement, c’est au niveau du politique, du pouvoir. Au niveau de la société, c’est la prise du pouvoir par un Juif, ou par un chrétien d’allégeance éthiopienne, ou d’allégeance perse. C’est le prince. Hier comme aujourd’hui, il veut régner par tous les moyens qui peuvent être l’unification de la cohérence. Au niveau social, au niveau du quotidien, il y avait la paix. Les persécutions sont l’ accident. Dans le même espace, cohabitent des Églises, des païens, des Juifs. Il y a même du prosélytisme. Il y a aussi un attentisme : la population païenne, polythéiste, arabe, vivait dans son temps, c’est à dire à côté de ces religions qui se trouvent autour d’elle. L’Éthiopie et le Yémen, du V ème au VIIeme siècle, avaient pris, à des moments différents, des positions attentistes : irons-nous vers les Juifs ? Irons-nous vers les chrétiens  ? Cela, au niveau de l’adhésion. Sociologiquement, parlant. Il n’y a pas d’exclusion. Les chrétiens sont présents dans un mouvement missionnaire. Jusqu’au IXeme siècle, la communauté nestorienne a une activité missionnaire qui va jusqu’ au milieu de l’ Asie, après l’ islam. Les communautés chrétiennes sont donc dynamiques, mais pas nécessairement en guerre.

Voici un autre exemple, mêlé de politique et de religieux. L’empire perse, en conflit avec l’empire byzantin, profite de ses dissensions doctrinales entre chalcedoniens et nonchalcedoniens pour recevoir chez lui les nestoriens fuyant l’empereur qui leur disait de suivre sa foi ; ceux-ci reçoivent l’hospitalité chez les Perses zoroastriens tolérant les chrétiens. Il est vrai que les zoroastriens, à certains moments, ont connu des radicalisations, et ont rejeté les chrétiens. Mais plus globalement, il y a une tradition chrétienne en Perse. On a des manuscrits chrétiens en Perse. Actuellement, il y a des communautés chrétiennes datant de cette période, en Perse.

6) Les tribus étaient-elles exclusivement familiales ou y avait-il des
regroupements de familles ?

La tribu est nécessairement plus grande que la famille. C’est un
organisme très structuré : il y a des catégories. Il y a des familles de chefs, etc ...La tribu prend le nom de la famille qui en est à la tête. C’est une association de familles, qui ont des rapports au niveau mythique (de généalogie), comme dans la Bible. ou, a plusieurs endroits, on trouve des tables généalogiques, qui sont, a la fois, histoire et revendication d’appartenance. Pour les tribus hebraiques et les tribus arabes, c’est la même tradition : les unes ne copient pas les autres, mais c’est la même structure, le même système de fonctionnement. Dans la tradition orale, il y a un mémorialiste pour les faits et un généalogiste (untel, fils d’untel, fils d’untel, etc .... ; Ben Ben). Les noms propres d’aujourd’hui peuvent être d’origine juive ou arabe.

7) Quelle est la superficie de l’Arabie ? Comment se déplaçait - on en ce temps-la ?

L’Arabie est vaste comme 8 fois la France. On se déplace à cheval et à
dos de chameau, avec les troupeaux d’ovins surtout. (Pas de bovins). Ce sont des nomades pasteurs.

8) Comment se fait la liaison entre Ismaël et Israël ?

Dans le Coran, Abraham est invité a faire le sacrifice de son fils. Le passage du Coran ne nomme pas le fils. Il dit qu’Abraham prend son fils pour le sacrifier à La Mekke, mais sans le nommer. Ailleurs, on parle d’Isaac et d’Ismaël. Le récit du sacrifice ne nomme pas le fils, mais dans le reste du Coran, il est question, dans l’histoire d’Abraham, d’Isaac et d’Ismaël. Dans le Coran, c’est donc une autre revendication de l’histoire que celle de la Bible.

La question qu’on pose concernant les généalogies bibliques devrait être la même que celle qu’on peut poser dans la tradition arabe. Or la recherche est très avancée pour la tradition biblique. On distingue entre l’historique et le fondateur. Abraham est une figure fondatrice, mais pas nécessairement historique. Dans cette mesure, il n’est pas interdit que la figure d’Abraham soit fondatrice, appartenant de longue date à cet espace commun, (ce n’est pas Muhammad qui vient et choisit de prendre Ismaël, c’est une tradition vivante en Arabie, qu’il s’agit de se réapproprier). Ce n’est pas une usurpation. Dans la Bible, Agar et Ismaël vont en Arabie. Ismaël est le père des Arabes, dans la Bible. Ce que dit le Coran n’est pas si loin que cela de cette lecture non historique, mais culturelle, c’est à dire autrement vraie, d’une autre vérité, de ce patrimoine commun revendique autrement. C’est une idée centrale qu’on retrouve parfois dans le Coran ; car le Coran a une attitude qui change un peu concernant les traditions bibliques. Appartenance, demande de réunion, ’ mettons-nous ensemble ’ : devant le refus, distinction. Qui dit distinction dit frontière. Il faut un ’ dehors ’ et un ’ dedans ’ . Les Juifs et les chrétiens sont dehors, au niveau religieux.

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Auteur : Samir ARBACHE

Maître de conférences à la Faculté de Théologie de Lille.

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