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Ressusciter nos penseurs oubliés : la croyance selon le penseur musulman d’origine turque Nurretin Ahmet Topçu (II)

Nous allons dans cette deuxième partie de la découverte de l’œuvre de Topçu entrer dans le cœur de sa conception de la « croyance ». Avoir une mauvaise compréhension de la croyance c’est obligatoirement la confondre avec un simple assentiment vague et flou. Pour beaucoup d’entre nous la croyance n’est qu’une émotion alors qu’elle est une véritable connaissance. Par ailleurs, si la croyance est une connaissance, comme va le démontrer Topçu, elle doit forcément être personnelle, il ne peut ainsi, y avoir un chemin identique pour tous (la destination elle, est la même), pas plus qu’il ne peut y avoir une progression spirituelle uniformisée et atomisée.

Or l’on voit de plus en plus de confréries, aujourd’hui, donnant le même enseignement avec les mêmes méthodes à des centaines de pauvres disciples crédules, alors que nous venons de le voir, la croyance est dans son principe même nécessairement personnelle et ne peut être vécue de la même manière par tous. Lorsque tu vois un rassemblement confrérique (ou autre) qui applique la même méthode pour tous, fuis donc un tel rassemblement !

Le maître authentique adapte la méthode spirituelle à la personnalité spécifique propre à chaque disciple. Allons plus loin encore pour mieux décliner notre étude sur la croyance : dire que « la croyance est la vraie connaissance » n’est pas le propos le plus radical chez Topçu, l’école écossaise de Sir William Hamilton (m.1856) l’avait dit avant lui, école dont notre penseur turc s’inspire. En effet, pour le philosophe écossais « la croyance est une conviction antérieure à la connaissance dont elle forme la base. Elle est donc une conviction d’une autorité supérieure à la connaissance ; elle est le fait premier, la connaissance en est dérivée : la connaissance repose sur la croyance ».

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Aujourd’hui, une telle affirmation perdue dans le chaos de l’esprit humain, lui-même désorienté par tant de laideur dans notre société post-humaniste, est limite une provocation. Hamilton, avec lequel est d’accord Topçu jusqu’à un certain point, précise notamment que la mémoire « n’est pas une connaissance du passé, mais une connaissance du présent et une croyance du passé ».

C’est vrai que nous n’avons pas une connaissance effective de nos moments passés, et à ce titre nous ne pouvons qu’y croire dès lors que ces moments ne sont plus des faits présents ; « La mémoire suppose la croyance du passé ». Notre penseur musulman est d’accord avec Hamilton lorsque ce dernier fait de la croyance « la condition première de la raison ». Comme le rappelle très justement Topçu, lorsque j’analyse un objet, une situation, je dois croire à la réalité de cet objet ou de cette situation ; je dois croire à l’efficacité de mes sens et de ma raison.

Lorsque je me représente le monde extérieur je dois croire « à son existence passée, à son existence future ou simplement à son existence possible et désirable ». Il est tellement évident qu’à chaque fois que j’essaie de réfléchir, de méditer, d’analyser, de démontrer ou d’argumenter, je dois avant tout croire à mes facultés sensibles, à l’efficacité de mes cinq sens et à mes facultés intellectuelles que je ne peux que me résigner à cette idée simple mais radicale qu’avant de connaître je dois croire. C’est parce que cet argument est tellement simple qu’il en est radical voire imparable ; il tombe sous le sens (commun).

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Personne n’échappe à la croyance, ni les rois, ni les gueux, ni l’homme vrai, ni les menteurs, personne ! Mais Topçu dépasse Hamilton en allant encore plus loin. Sir Hamilton fait de la croyance et de la connaissance une sorte de connaissance hybride dont la croyance est son élément subjectif et la connaissance sa partie objective. Pour lui, la croyance et la connaissance sont à égalité « chacune d’elles suppose l’autre » mais « la connaissance est une certitude fondée sur la connaissance intime, la croyance est une certitude fondée sur le sentiment ».

Alors que pour notre penseur musulman, la réponse doit être plus radicale encore ; « la vraie connaissance » est « celle que nous appelons croyance ». « La croyance n’est point une confusion ou une connaissance confuse » elle est « une vraie connaissance, une connaissance personnelle et non imitée ». Familier de l’œuvre de Hallaj il ne pouvait pas ne pas aller aussi loin. Les soufis n’ont cessé de démontrer qu’il y a, en nous, un fond qui connaît et qui est au-delà de cette raison matérielle et utilitariste qui nous aide bien sûr à décrire les lois naturelles mais aussi, à faire nos plans de vie, nos plans de carrière ou encore nos perfidies. Maintenant qu’est-ce que cela implique concrètement pour moi ? En quoi ces affirmations changeraient-elles ma vision du monde ou même ma vie ?

À l’heure d’internet et de la tyrannie de l’instant évanescent et de l’achat compulsif, nous sommes obligés de répondre à ces questions pratico-pratiques posées par des individus de plus en plus pressés. Tout d’abord, ni nos émotions ni nos sentiments ne sont la croyance ; cette croyance qui me fonde et « assure mon intégrité psychique ». De même, lorsque j’imite un rite ce n’est pas encore la croyance. La croyance fait appel à l’être tout entier, « on ne peut aller à la vérité qu’avec l’être entier corps et âme », la croyance est cette connaissance qui m’unit à l’objet ou à l’être et c’est pourquoi elle est une connaissance personnelle et intime. A partir de là, je peux dire que plus mes émotions me submergent et plus la confusion s’empare de moi et moins je crois, autrement dit moins je connais.

C’est ainsi que l’on comprend mieux la Parole du Coran qui appelait les Arabes fraîchement convertis à l’Islam à dire qu’ils étaient des musulmans soumis à l’autorité du Prophète plutôt que de proclamer crânement « nous sommes croyants » car « la foi n’a pas encore pénétré votre cœur » ; ce n’est pas « l’être entier corps et âmes » qui croit mais juste le corps et uniquement par intérêt de clan. Topçu ne fait qu’exprimer le point de vue coranique dans sa thèse sur la notion de croyance. Rappelons aussi, que la Parole coranique identifie toujours l’intelligence avec le cœur, elle ne les distingue pas, autrement dit elle assimile la connaissance avec le fond de l’être qui croit ; « n’ont-ils pas des cœurs avec lesquels ils réfléchissent » interroge le Coran ?

La croyance et la connaissance dans la perspective coranique ne font qu’une.  A partir de tout ce qui vient d’être dit, il est assez facile de voir où nous en sommes quant à notre croyance à l’égard d’une religion ou d’une idéologie ; on jugera toujours l’arbre à ses fruits. Pour être plus clair encore, au sein des communautés de l’Islam par exemple, en France, à l’intérieur des sanctuaires, nous sommes tous appelés à faire les mêmes gestes et à penser uniformément, aucune tête ne doit dépasser, la personnalité est bannie et avec elle l’originalité, et tout ça au nom de notre « même croyance ».

Mais en réalité, ce n’est pas la croyance qui nous anime et nourrit cette tyrannie de l’uniformisation puisque la véritable croyance est personnelle et elle combat le mimétisme et la répétition stériles. C’est notre ego qui vole l’identité de la croyance, qui s’empare de son vêtement et parle en son nom, c’est lui qui réellement nous anime. C’est l’ego le véritable imposteur, il s’amuse à nous faire répéter nos impostures. Le Coran nous met sans cesse en garde contre lui, le pire ennemi restera pour toujours nous-même, ou plus précisément, cette partie de nous-même qui est mesquine, sans courage et vile.

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Par ailleurs, Topçu rappelle à juste titre que puisque la croyance est connaissance véritable, pour les raisons que nous avons vues plus haut, elle est celle qui « assure notre intégrité psychique ». Mohamed Iqbal avait écrit la même chose dans « Reconstruire la pensée religieuse de l’Islam » en disant que le moi profond garantissait l’unité de l’être qui pouvait se diviser. Topçu rappelle fort justement que « nos croyances nous égalent ; elles sont nous-mêmes. La désorganisation des croyances d’une personne entraîne la décomposition de sa personnalité entière. C’est ce que prouvent les maladies de la personnalité. Dans toutes les maladies psychiques il y a un élément essentiel dont la dissolution ouvre la voie au développement anormal de la fonction mentale ; c’est l’élément de croyance qui peut seul assurer l’intégrité de la vie psychique. Les faits d’expérience interne montrent que dans les crises profondes de la conscience, comme dans l’aliénation mentale, les croyances se trouvent attaquées et forcées ».

Ainsi, il nous donne la clef pour comprendre nos interrogations émises dans la première partie de cette étude. Toute personne qui cherche à croire, à une époque où les croyances sont attaquées de toute part par le relativisme absolu de la modernité, mais également par la confusion et la profusion des doctrines au sein des religions, risque de générer des maladies liées à l’esprit. Ce qui choque, c’est que l’Islam revendique foncièrement une pacification de l’homme retrouvant sa vraie nature métaphysique or, force est de constater, que beaucoup trop de musulmans renvoient l’image de personnes troublées et animées par une conscience littéralement infernale.

Notre époque, unique par sa rupture avec les civilisations traditionnelles, a vu naître la mal-croyance, autrement dit, des personnes n’évoluant plus mais plutôt « involuant » et se retrouvent par là-même, à cheminer à reculons, en pensant progresser dans la religion parce que l’unité de la croyance est attaquée de manière répétée. La mal-croyance s’insinue partout

Elle est ce mal qui ronge insidieusement une part importante de la société en détruisant, sans faire aucun bruit, « notre intégrité psychique » et en éclatant l’unité de notre intériorité, générant ainsi, des musulmans de plus en plus infernaux situés aux antipodes de la doctrine coranique de l’âme pacifiée semant la paix autour d’elle : « répandez la paix parmi vous » insistait le Prophète (sbl). 

Nous souhaitons terminer cette brève réflexion autour de la Croyance dans la pensée de Topçu comme nous l’avons commencée, en nous adressant au lectorat du site Oumma : j’explique partout à qui veut l’entendre dans nos mosquées que le Coran donne à penser en offrant une conception de l’homme et de notre rapport au monde. L’orthopraxie (fiqh) est une hygiène de vie nécessaire mais le Coran ne donne pas que ça mais plus encore. Le Coran possède une puissance conceptuelle réelle mais encore faut-il savoir aller la chercher. La répétition et l’imitation ne peuvent nous aider à investir le champ du débat d’idées, surtout que, malheureusement, c’est au moment où l’on a le plus besoin de repenser le monde que nous sommes, sur le plan des idées régénératrices, incapables d’offrir de vrais concepts qui soient éthiques, sains et forts à la fois.

Pourquoi ? Parce que le Coran n’est pas le talisman ou le grigri que nous avons outrageusement rendu, mais la guidance qui construit des témoins pour leur temps. La croyance est une « connaissance-action » donc logiquement, un croyant est nécessairement un « connaissant-agissant » qui peut à partir de sa croyance investir le monde et lui donner son sens en construisant des idées, des concepts ou des clefs de compréhension peu importe. « Il arrivera une époque où il n’y aura presque plus de gens qui chercheront à comprendre (fuqaha) le Coran mais davantage de récitateurs (qurra’) » annonçait le Prophète (sbl). Qui pourra aujourd’hui dire le contraire avec ces concours de beauté (vocale) qui pullulent partout au sein des communautés musulmanes alors que le monde s’avance vers le précipice sans que les musulmans ne puissent rien pour l’aider à ne pas s’y jeter ?

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