- Comprendre le rôle de l'ego dans le cheminement spirituel.
- Explorer la distinction entre ego et âme dans la tradition islamique.
- Réfléchir à l'illusion de l'ego spirituel et à son impact sur les relations.
La reliance et l’ego
La voie spirituelle est un chemin de reliance mais aussi un véritable djihad intérieur qui comprend un travail psychologique permettant d’aller du moi vers une conscience plus élargie. Dans les milieux de la spiritualité, toutes confessions confondues, on parle souvent de « tuer l’ego ». On cherche alors à le débusquer, mais est-ce la bonne méthode ? Pouvons-nous réellement nous en débarrasser ? Est-ce souhaitable ? Notre démonstration n’a pas pour objectif de psychologiser la spiritualité ou inversement, mais de questionner l’importance du travail psychique dans le cheminement spirituel.
La dimension psychologique
Qu’est-ce que l’ego ? En termes psychanalytiques, on privilégie le terme « moi » plutôt que celui d’ego. Comme le propose J. Lacan, le moi peut être défini comme une structure imaginaire, tissée de nos représentations du monde et de l’autre (à entendre comme autre être humain). Pour Lacan, « le moi est constitué dans l’aliénation fondamentale à l’image de l’autre ».
Cela signifie qu’il s’agit d’une instance imaginaire, construite par le regard de l’autre et par les identifications et représentations sociales. Chez le psychotique, le moi est morcelé et ne tient plus, d’où la perte de contact avec la réalité et avec l’autre. Cet exemple illustre l’importance du moi dans le maintien de la santé mentale.
L’ego nous permet donc d’être en lien avec l’autre et de nous reconnaître comme une personne. Il constitue, d’une certaine manière, l’ossature de notre psyché. Nos interactions sociales et notre vie psychique sont ainsi conditionnées par ce moi et ses jeux de miroir.
Le travail initiatique dans la tradition musulmane consiste à enlever progressivement ces couches d’illusions, à retirer les voiles qui cachent la Réalité divine absolue (al-Haqq). Lorsqu’il est arrivé à un certain stade, le cheminant peut penser avoir liquidé son ego et trouvé l’illumination ; ce qui est parfois une illusion, comme nous le verrons.
La tradition islamique
Ces postulats théoriques posés, réfléchissons maintenant à ce qui se joue sur le chemin spirituel.
Dans la tradition islamique, l’ego est désigné par al-nafs, distinct du rûh, qui représente un stade plus élevé de l’âme humaine. L’ego est un voile qui dissimule al-Haqq. Le terme nafs peut ainsi être rapproché des notions d’ego ou de moi, davantage ancrées dans le champ psychologique.
Le Coran mentionne différents états de l’âme :
– al-nafs ammâra : l’âme obscure, qui s’adonne au mal ;
– al-nafs lawwâma : l’âme qui fait le mal mais le regrette ;
– al-nafs muṭmaʾinna : l’âme pacifiée et apaisée.
Khaled Bentounès détaille largement ces différents états de l’âme dans Thérapie de l’âme. Il avance que la réalisation de l’être se produit après avoir franchi le cycle de ces états pour parvenir à l’âme apaisée. Il n’est donc pas question de détruire l’ego, mais de le pacifier afin d’ouvrir le chemin vers le rûh, dimension plus spirituelle de l’âme. Comme le rappelle une parole attribuée à Al-Ghazâlî : « Le nafs est un tyran lorsqu’il commande, mais un serviteur utile lorsqu’il est maîtrisé. »
Pourquoi parler de tyran ? Parce que l’ego est rusé. Il sait se faire passer pour ce qu’il n’est pas afin d’assurer sa survie. Interface entre nous et le monde, il cherche avant tout à préserver l’intégrité psychique et à éviter la souffrance. Il peut même donner l’illusion de s’être transformé et apaisé. Le chemin spirituel peut ainsi devenir un moyen d’évitement de la souffrance, idéalisé au point de rendre l’introspection plus difficile.
La spiritualité devient alors une parade pour éviter ses propres fragilités psychologiques : c’est ce que l’on nomme l’ego spirituel.
L’ego spirituel
Certaines personnes investissent ainsi le chemin spirituel comme une voie d’évitement, tout en croyant s’être libérées. L’ego change alors de forme : plus discret, il continue néanmoins à tirer les ficelles. Il se pare de vertus, se fait le défenseur de valeurs spirituelles – amour, fraternité – non par hypocrisie, mais par illusion.
Cette illusion ne concerne pas seulement le rapport au monde extérieur ; elle s’inscrit aussi dans le travail introspectif. L’individu ne peut plus véritablement se rencontrer. Or, il n’y a pas de rencontre sans chemin : se rencontrer implique d’accueillir toutes nos parts, y compris nos zones d’ombre faites de désirs inavouables, de pulsions destructrices et d’agressivité.
Certaines personnes ayant développé un ego spirituel présentent une apparence sociale conforme à l’image du cheminant : discours sur l’amour, activisme spirituel. Mais lorsque survient la relation intime – notamment la rencontre amoureuse, où nul ne peut tricher longtemps – l’édifice se fissure. Deux options se présentent alors : fuir ou affronter l’illusion d’être spirituellement accompli, relationnellement abouti et autosuffisant.
L’amour vient précisément nous convoquer à l’endroit de nos failles. Comme le dit Lacan, aimer consiste à donner à l’autre ce que l’on n’a pas : notre manque. Ce manque est originaire, constitutif de l’être humain, et nous pousse sans cesse à chercher à le combler, que ce soit dans la relation amoureuse ou dans la quête du Divin.
Il n’y a pas de travail spirituel sans travail sur l’ego, ni sans traversée de la souffrance. L’ego peut même devenir un point d’appui indispensable dans ce processus. Il s’agit d’un mouvement de dépouillement et de dés-identification : ce que nous appelons « moi » n’épuise jamais la totalité de notre être.
À notre sens, l’accès véritable au Divin suppose d’avoir traversé l’expérience du manque et reconnu ce qu’il y a de petit et de misérable en nous. C’est par ce mouvement que, tel un alchimiste, nous pouvons transformer la boue psychique en amour.
Le chemin spirituel n’est donc pas une voie de confort ou de gratification, contrairement à ce que peut promettre un certain développement personnel. C’est un parcours exigeant, qui requiert de renoncer à l’idéalisation de soi pour peut-être, un jour, effleurer la vérité de l’être et la lumière divine. C’est pourquoi ce chemin nécessite un véritable accompagnement et un compagnonnage sincère.
Hanane BOUMAIZA
Psychologue clinicienne
Psychothérapeute



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