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Réaction à l’article du Dr M.HAMIDULLAH

Rappel du passage du texte du Dr HAMIDULLAH :

« Rappelons en passant qu’avant l’Islam, les Mecquois jeûnaient le âchoura (le 10 de Muharram, le 1er mois de leur calendrier) et qu’avant sa prédication de l’Islam, le Prophète jeûnait également ce jour. Il continua quand il arriva à Médine et ordonna d’en faire autant. Mais quand le jeûne de Ramadân fut prescrit, il abandonna celui de âchoura. Jeûna alors ce jour-là qui voulut, et s’en abstint qui voulut”. »

 

(cf. Bukhâri 30/69/3).

 

« Les Mecquois n’étant pas juifs, il est invraisemblable d’imaginer que ce jeûne ait été pratiqué sous une quelque influence juive. Peut-être y a-t il une origine commune plus ancienne, remontant aux Prophètes Abraham, ou même Noé. D’ailleurs, ce jeûne des Mecquois préislamiques ne durait pas 24 heures, contrairement à celui des juifs. »

Certes, les mecquois n’étaient pas juifs, mais Yathrib (ancien nom de Médine) regroupait des tribus juives importantes par leur influence politique et culturelle et que la Tradition cite souvent. Il s’agit en particulier des Banou an-Nadhir (commerçants, agriculteurs, usuriers), des Banou Qaynoqa` (commerçants et orfèvres) et des Banou Qorayzha (propriétaires fonciers et cultivateurs). Or les arabes non juifs qui vivaient autour de ces tribus entretenaient plus que des relations de voisinage avec elles, puisqu’ils avaient des alliances avec ses tribus elles-mêmes confédérées à d’autres tribus extérieures à Yathrib dans ce que l’on pourrait appeler un réseau de relations de protection mutuelles.

Le cas par exemple du médinois Ibn Obayy montre sans équivoque la solidité du lien qui unissait à cette époque les juifs de Yathrib aux arabes païens qui les entouraient et qui faisaient essentiellement parti des tribus arabes des Aws ou des Khazradj.

 

‘Abdallah ibn Obayy faisait partie du clan ‘Awf de la tribu des Khazradj. Il n’avait pas participé à la bataille de Bo‘ath au sud de Médine, qui avait éclatée entre les Aws et les Khazradj en 617, avant l’Hégire. Il avait le souci de l’unité médinoise et avait toujours cherché à protéger ses confédérés juifs. Il semble que son prestige était devenu tel que ses partisans étaient sur le point de le couronner roi de Médine, à l’époque qui précède l’arrivée du Prophète. L’adhésion de ‘Abdallâh ibn Obayy à l’Islam apparaît selon plusieurs historiens comme un pragmatisme habile destiné à récupérer le pouvoir politique et temporel sur Médine tout en conciliant avec le pouvoir spirituel grandissant de Mouhammad béni soit-il. Ibn Obayy était un personnage ambigu qui souffrit de l’ombre que lui faisait Mouhammad, ternissant son prestige. Il parvint juste à rester un opposant équivoque. Il s’affirma dans ce sens à plusieurs occasions : lorsque Mouhammad exigea que les Banou Nadîr, convaincus de complot contre lui, quittassent Médine, ‘Abdallâh ibn Obayy leur recommanda de ne pas céder et leur promit de les soutenir pendant leur résistance. Mais lorsque, après un siège de quinze jours, ils quittèrent leurs fortins, ibn Obayy se garda bien d’intervenir (c’est ce qu’évoquent les versets Coran LIX,11,12).

Quand on considère que les juifs de Yathrib étaient disposés à accepter le couronnement d’un roi arabe non juif sur l’oasis où ils régnaient eux-mêmes par leur position politique acquise depuis longtemps, il apparaît qu’il serait plus logique que ce fussent les médinois, avant l’arrivée du Prophète Muhammad, qui pratiquaient le jeûne de `Achoura, disons par mimétisme ou adoption de coutume. D’ailleurs ce jeûne des médinois pré-islamiques ne durait que 24 heures en effet, puisque le jour de l’Expiation dans la coutume juive est aussi un jour de jeûne. Ce jour correspond au 10 du mois de Tischri, peu après Roch-Hachana, le début du calendrier juif. On notera la similitude avec la date du 10 Muharam, 1er mois du calendrier pré-islamique, date avancée selon la citation de Bukhari. En tout état de cause, il était impossible que les arabes de Yathrib ignorassent le jeûne de `Achoura, et que celui-ci fût une pratique des seuls mecquois. En effet, les arabes de Yathrib se rendaient au pèlerinage païen de la Mecque à l’ère pré-islamique et ils devaient naturellement être parfaitement au fait des rites et coutumes mecquois (c’est d’ailleurs à l’occasion de l’un de ces pèlerinages que le Prophète se réunit en secret avec les premiers croyants venus de Médine dans un site rocailleux nommé `Aqaba ). Ils auraient donc dû depuis longtemps avoir connaissance du rite du `Achoura si celui-ci était propre aux mecquois. Il est peu probable que ce fussent les mecquois accompagnant le Prophète Mouhammad qui importèrent cette pratique avec eux à Médine. De même, il apparaît difficile d’admettre qu’après 10 années d’apostolat au service de l’Islam (du début de la Révélation du Coran en 610 ou 611, jusqu’à l’Hégire en 622), le Prophète Mouhammad, après son arrivée à Médine, aurait décidé d’imposer aux nouveaux convertis un rite païen importé de la Mecque, à savoir le jeûne du `Achoura selon l’hypothèse retenue par le Dr HAMIDULLAH. Comment en effet imaginer qu’après la rupture importante et décisive que représente l’Hégire, le Prophète aurait continué d’entretenir un rite propre aux Quraychites devenus alors ses ennemis, et que de plus, il aurait ordonné au Médinois d’en faire autant ? D’ailleurs, pourquoi alors le Prophète aurait-il changé depuis longtemps la direction de la qiblah (il n’adopta plus la Ka`ba comme direction de prière après l’avènement de l’Islam car la Ka`ba était alors le siège du culte païen et abritait des idoles) mais que par contre il aurait conservé ce rite du `Achoura et même ordonné aux nouveaux convertis d’en faire autant ? il est plus vraisemblable d’avancer que le Prophète a simplement entériné cette pratique qui avait cours à Médine antérieurement à l’Hégire. Le Coran, deux ans après l’Hégire, en révélant alors le verset II,185, prescrivit le Ramadhan que nous connaissons.

Aussi est-il légitime de s’interroger sur la validité du propos de Bukhâri sur cette question. D’une manière plus générale, il n’est pas exclu que la Tradition, à travers la transcription du Hadith, la reconstitution de la Biographie du Prophète et la narration des événements passés, ait cherché à plusieurs égard à dissimuler des faits ambigus devenus compromettants ou peu valorisants, et à mettre en exergue d’autres événements considérés comme source de prestige. Dans ce sens, la première rupture avec les tribus juives ne commença véritablement qu’à partir de 624 pour s’achever en 628 avec la prise de Khaybar. A partir de cette date, il devenait donc nécessaire et politiquement correct de réduire l’impact historique d’une telle rupture, et il convenait de faire abstraction de toute influence ou lien de causalité historique, aussi maigre soit-il, avec les tribus juives d’Arabie. Et l’affaire du `Achoura ne serait qu’un détail parmi d’autres. Et c’est dans un souci de restitution historique que l’on peut s’attarder sur cette question.

Or si une telle influence était insignifiante à Médine, alors pourquoi le Prophète Mouhammad, béni soit-il, aurait-il consacré tant d’énergie pour se concilier les tribus juives, et pourquoi les a-t-il intégrées dans la Constitution de Médine dont plusieurs articles préservent leurs droits (religieux, économiques et tribaux) et rappellent leurs devoirs ?

 

 

Rappel du passage du texte du Dr HAMIDULLAH : “Quiconque jeûne tout le mois de Ramadhan et y ajoute encore 6 jours dans le mois suivant, Chawwâl, c’est comme s’il jeûnait toute une année.” (cf. Ibn Mâjah n 1715). Le Coran (VI, 160) a bien dit : “Quiconque viendra avec un bien, à lui alors dix autant”. Le mois lunaire (isalamique) compte de 29 à 30 jours, et l’année lunaire 355 jours (1) en chiffres ronds. Si on jeûne pendant une année 29j + 6j = 35j et une autre année 30j + 6j = 36j, ces jours, multipliés par dix, donneront alternativement 350 j et 360 j, soit une moyenne de 355 j, c’est-à-dire le nombre de jours de l’année.

 

 

La seconde remarque est au sujet du calcul arithmétique effectué par le Dr HAMIDULLAH, calcul destiné à priori à illustrer une corrélation entre un passage du Coran (VI,160), une parole rapportée du Prophète (témoignage ou Hadith) et un fait astronomique connu (durée comparée des années lunaire et solaire), et ceci dans l’intention de créditer le Hadith sur la durée du jeûne.

 

 

A ce propos, il convient de rappeler que le verset coranique VI,160 (sourate Al-An`âm – Les bestiaux ) fait parti d’une sourate pré-hégirienne c’est-à-dire datant d’avant l’arrivée du Prophète à Médine. Or la prescription du jeûne de Ramadhan ne date elle-même que de 624, c’est-à-dire pratiquement deux années après l’Hégire. L’antériorité à l’Hégire de la sourate Al-An`âm est en effet très probable car cette sourate a tout à fait la teneur des Révélations coraniques pré-hégiriennes par l’objet principal même de ces versets : récits des Prophètes bibliques, rappel de la filiation abrahamique, appel à la conversion et contestation du polythéisme, Omnipotence d’Allah, et menace du châtiment au Jour de la Résurrection. Donc le verset VI,160 n’a aucun rapport avec la question du Ramadhan. Son extrapolation hors du contexte historique de sa révélation reste une démarche personnelle du Dr HAMIDULLAH.

L’utilisation subjective du nombre 10 prête à ce nombre une signification absolue. Or comme tous les chiffres ou nombres évoqués d’une manière parabolique dans le Coran ou les Ecritures saintes telles la Bible, il est plus prudent de ne leur accorder qu’une valeur relative. Précisons d’abord ce que l’on peut considérer comme nombres à valeur absolue par opposition à ceux à valeur relative : ceux à valeur absolue désignent un nombre qui correspond à une donnée finie non réfutable, mesurable ou évaluable en toute évidence par d’autres moyens objectifs. En voici un exemple : le verset coranique IX,36

« Le nombre de mois, auprès d’Allah, est de douze [mois], dans la prescription d’Allah, le jour où 11 créa les cieux et la terre. Quatre d’entre eux sont sacrés : telle est la religion droite.[Durant ces mois], ne faites pas de tort à vous-mêmes. Combattez les associateurs sans exception, comme ils vous combattent sans exception. Et sachez qu’Allah est avec les pieux. ». (traduction du Dr HAMIDULLAH lui-même) . Ce verset qui est à l’origine de l’abolition des mois intercalaires constitue un changement introduit dans le calendrier sous le Prophète Mouhammad. Cette abolition fut tardive : Les versets IX,36-37 furent rendus publics par le Prophète dans un discours qu’il prononça à la Mecque lors du Pèlerinage d’Adieu en l’an 632.

Il est évident que le nombre 12 ou le chiffre 4 cités dans ce verset sont absolus, et que les objets qu’ils désignent (les mois) sont finis et non réfutables car ils procèdent d’un calendrier communément admis d’un point de vue historique et d’un événement également historique.

 

 

Voici par contre un exemple de nombre relatif : le verset coranique V,26

 

I1 (Allah) dit : « Eh bien, ce pays leur sera interdit pendant quarante ans, durant lesquels ils erreront sur la terre. Ne te tourmente donc pas pour ce peuple pervers ».

 

Même les spécialistes de la Bible ne jureraient pas que la durée exacte durant laquelle les Hébreux errèrent dans le désert fut au jour près de quarante années consécutives. Ce nombre est un ordre de grandeur.

L’ exemple suivant comporte un nombre relatif et un nombre absolu : le verset XLVI,15

 

Et Nous avons enjoint à l’homme de la bonté envers ses père et mère : sa mère l’a péniblement porté et en a péniblement accouché ; et sa gestation et sevrage durent trente mois ; puis quand il atteint ses pleines forces et atteint quarante ans, il dit : « O Seigneur ! Inspire-moi pour que je rende grâce au bienfait dont Tu m’as comblé ainsi qu’à mes père et mère, et pour que je fasse une bonne œuvre que Tu agrées. Et fais que ma postérité soit de moralité saine. Je me repens à Toi et je suis du nombre des Soumis ».

 

Quarante ans désigne ici l’âge de maturité, mais il s’agit également d’un simple ordre de grandeur. D’ailleurs Jésus béni soit-il, n’a pas attendu l’âge de quarante ans pour s’affirmer spirituellement. De même, le Prophète Elisée avait certainement moins de quarante ans lorsque le Prophète Elie le couvrit symboliquement de son manteau (relais de la prophétie) avant de monter miraculeusement au ciel. Le Prophète Mouhammad lui-même devait certainement avoir entamé et poursuivi une démarche approfondie de réflexion spirituelle bien avant de recevoir sa première Révélation vers quarante ans. Et d’une manière générale, la valeur n’attend point le nombre des années. Par contre s’agissant du nombre trente (mois), il désigne naturellement une durée finie tout à fait plausible et irréfutable historiquement et biologiquement.

 

 

On retrouve le chiffre quarante dans le Coran au niveau du versets VII,142

 

Et Nous donnâmes à Moïse rendez-vous pendant trente nuits, et Nous les complétâmes par dix, de sorte que le temps fixé par son Seigneur se termina au bout de quarante nuits. Et Moïse dit à Aaron son frère : « Remplace-moi auprès de mon peuple, et agis en bien, et ne suis pas le sentier des corrupteurs ».

 

et du verset II,51

 

Et [rappelez-vous], lorsque Nous donnâmes rendez-vous à Moïse pendant quarante nuits !..

 

Dans ce dernier cas, on peut considérer que la précision apportée au verset II, 51 par le verset VIII,142 est en faveur d’un nombre désignant une période absolue.

Quoi qu’il en soit, serait-il bienséant de manipuler ces nombres (quarante, trente, dix, quatre), avec l’embarras du choix, pour forcer une justification par une quelconque arithmétique ? Allah est au-dessus des chiffres et Sa Volonté n’a guère besoin d’être justifiée par la combinaison d’une soustraction et d’une addition. Le cœur de l’être humain devrait suffire largement pour ressentir et justifier Dieu, son Créateur.

Il n’est pas illégitime de penser que le calcul avancé ici par le Dr HAMIDULLAH relève d’une appréciation d’ordre très personnel.

Après ces quelques remarques, je tiens à exprimer tout mon respect fraternel et sincère au Dr HAMIDULLAH, un homme de foi et notre frère à tous.

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