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Pensée de Malek Bennabi: “idée d’un Commonwealth islamique”

Le monde dans lequel vit Bennabi en 1958 est marqué par la prééminence de vastes ensembles : URSS, Commonwealth britannique, Communauté européenne des Six, OTAN, Comecon… Seul le monde musulman est dispersé car ne possédant ni une volonté collective, ni des intérêts objectifs communs, ni un continuum géographique. Composé d’Etats nouveaux ayant accédé pour la plupart à l’indépendance depuis peu, les pays musulmans sont divisés politiquement, les uns proches de Moscou, les autres alliés des Etats-Unis ou de l’Europe. Au moment où Bennabi rédige entre le 07 et le 18 octobre 1958 ce petit ouvrage, l’Egypte et la Syrie viennent de fusionner au sein de la « République arabe unie » (RAU) mais l’évènement ne semble pas l’avoir impressionné. Au contraire, ses vues continuent de s’inscrire à contre-sens du discours nationaliste arabe. L’étude se compose d’une introduction, de trois parties principales (projet d’une étude exhaustive, valeur de l’idée dans la société musulmane, fonction du Commonwealth islamique) et d’une conclusion.

Le besoin d’écrire cette étude s’est formé en lui à la suite d’une discussion avec un écrivain et un médecin cairotes. Le premier laissa tomber à un moment « Je travaille le désespoir au cœur », tandis que le second, comme pour lui faire écho, dit en soupirant : « J’avoue que chez les musulmans je ne trouve rien à sa place ». Une fois seul, ces impromptus font remonter à la mémoire de Bennabi des souvenirs plus anciens : celui d’un condisciple chinois connu dans les années 1930 qui présentait constamment l’air d’un homme mal à l’aise dans sa peau à cause de la situation de son pays confronté à l’impérialisme japonais et, plus tard, celui d’un autre Chinois rencontré au lendemain de la fondation de la République chinoise en 1949 qui, lui, arborait un air fier et conquérant, ce qui avait inspiré à Bennabi cette réflexion: « La révolution chinoise n’a pas supprimé les problèmes, mais elle a modifié fondamentalement l’attitude de l’individu à leur égard ».

Dans « Vocation de l’islam » (1954) il avait signalé cette attitude psychotique chez le penseur Mohamed Iqbal devant le problème de la condition féminine en terre musulmane : « On le voyait hésiter entre la coutume orientale qui sépare la femme de la réalité par un voile ou par un « moucharabieh », et la conception occidentale d’« émancipation » inconditionnelle qui la met de plain-pied avec la réalité. Cette attitude témoigne du trouble général de la conscience musulmane moderne, déroutée entre deux solutions qui lui paraissent également déplorables… Il faudrait trouver là sans doute la cause de ce trouble des meilleurs esprits d’où résulte une sorte de pause dans l’évolution des idées puisque la société musulmane ne peut plus revenir en arrière, au stade post-almohadien, et ne peut se lancer plus avant, aveuglément, dans son mouvement vers l’Occident. Le monde musulman donne ainsi l’impression de se trouver dans un no man’s land historique entre le chaos post-almohadien et l’ordre occidental ».

Dans « L’Afro-asiatisme » (1956) il adresse une critique générale aux intellectuels musulmans chez qui il devinait « une sorte d’hypocrisie se traduisant par une incapacité à poser et à penser sincèrement et convenablement les problèmes du monde musulman… Cette liaison viciée du musulman avec un état de choses qu’il idéalise, parce qu’il y voit comme l’impression de l’idée islamique dans la matière sociale, créé chez lui une certaine inhibition, une sorte d’insécurité intellectuelle qui lui fait parfois détourner les yeux de certains problèmes de peur, en les abordant sincèrement, de se heurter à un tabou religieux résultant de l’idée inhibitrice… ». Il prend un exemple en la personne de Sayed Qutb, le théoricien des « Frères musulmans » : « Parfois, quand il s’agit d’un intellectuel voulant étudier positivement les problèmes du monde, c’est une certaine limitation forcée qui s’impose à sa pensée ayant pour effet une sorte de dénaturation de ces problèmes… Un de ces penseurs avait voulu tracer le plan d’un travail dont il avait sans doute à juste raison choisi pour titre «Vers une société musulmane civilisée ». Mais, réflexion faite, l’homme rectifia son titre et l’écrivait : « Vers une société musulmane ». Dans ce cas, on voit que la liaison viciée intervient sous forme d’inhibition intellectuelle imposant la rectification en question. Je ne crois pas que l’éminent penseur se soit rendu compte que le mot retranché de son titre a précisément dénaturé le problème dans son esprit, l’escamotant ou l’assoupissant en quelque sorte dans sa conscience… En voulant croire et nous faire croire qu’une société musulmane est par définition « civilisée », l’homme éminent a éludé le problème crucial du monde musulman».

Il a évoqué une nouvelle fois le sujet dans le « Problème de la culture » (1959) écrivant : « Sa (le musulman) conscience est envahie d’un malaise parce qu’il se rend compte de sa présence insolite au milieu d’un monde où il n’a pas le sentiment d’avoir sa place, mais il s’explique incorrectement l’origine de son mal en l’attribuant au fait que dans son armoire il manque beaucoup de « choses », alors qu’il y manque surtout des « idées »… Les pédagogues dans les pays arabes et musulmans devraient enseigner à la jeunesse non pas la manière d’emboîter le pas des Russes ou des Américains dans leurs voies en expliquant comment on peut les suivre, mais au contraire lui enseigner comment elle peut découvrir une voie où elle pourra marcher en tête de l’humanité. Et si par exemple cette jeunesse faisait sienne le problème de l’intégration de l’humanité en y mettant toute son intelligence et tout son cœur pour en faire son message personnel, elle prendrait la tête de la marche dans une direction que semblent suivre inévitablement les destinées humaines. Ce faisant, elle aura dissipé le malaise qui plane aujourd’hui dans nos âmes et certaines chimères qui planent dans notre esprit ».

Le désarroi détecté par Bennabi dans l’attitude des trois intellectuels égyptiens et du penseur indo-pakistanais (Iqbal) est le même que celui repéré par al-Kawakibi près d’un siècle auparavant dans le comportement de ses contemporains, désarroi lié au poids de la religion sur leur pensée à la suite de quoi le penseur syrien du XIXe siècle avait écrit : « Il n’est pas sage que les gens de notre époque se sentent liés par les opinions de ceux qui les ont précédés de dix siècles… Dieu connaît les bienfaits du destin qu’Il vous a tracé et Il vous a laissé le libre choix de vos décisions dans vos affaires afin que vous les adoptiez aux exigences de votre époque qui, elles, n’ont rien de fixe. Par conséquent, si vous abordez la plupart des questions de la vie courante avec une tranquillité de cœur et une liberté de décision, ce sera bien mieux que si vous les abordiez embarrassés, ne sachant si vous agissez en accord ou en contradiction avec l’ordre de Dieu. Ainsi, vous vivez dans la peur, non pas dans cette crainte de Dieu qui est à la base d’une sage conduite, mais dans cet embarras de l’esprit et cette incertitude de décision qui entraînent un manque total d’initiative et d’énergie dans les affaires ».

Plus d’un siècle après al-Kawakibi et un demi-siècle après Bennabi, le problème ne s’est pas dissipé mais s’est au contraire amplifié et généralisé aux masses musulmanes qui, faute de trancher en faveur d’un choix clair et cohérent, entre la société moderne et la société religieuse traditionnelle, ont choisi de ne pas choisir, cumulant les attributs et les signes extérieurs des deux cultures dans un syncrétisme du plus mauvais effet. Cette indécision se remarque notablement dans leur attitude face à l’islamisme qui les a séduits comme alternative politique dans presque tous les Etats musulmans où des élections libres ont eu lieu et au terrorisme qui ne semble pas en avoir fait assez à leurs yeux pour déclencher en eux un réflexe de rejet franc et une condamnation absolue.

Ceci pour les circonstances dans lesquelles l’idée du livre a vu le jour. Pour le fond, ce petit ouvrage paru en février 1960 pose problème lorsqu’on le place dans la perspective ouverte par « Vocation de l’islam » et « L’Afro-asiatisme ». On a l’impression que la pensée de Bennabi opère une rétrogradation puisque « Vocation de l’islam » exalte l’aspiration au mondialisme, « L’Afro-asiatisme » propose une démarche pragmatique pour réaliser la jonction entre l’Afrique et l’Asie, tandis que « Idée d’un Commonwealth islamique » met en avant un critère religieux pour monter un ensemble politico-économique. Autant dans les deux premiers il a déployé des trésors d’ingéniosité pour dessiner un futur universel ou à tout le moins régional à l’islam, autant on s’étonne de le voir se rabattre dans le troisième sur un Commonwealth d’essence idéologique. Mais est-ce vraiment le cas ?

Trois mois après son arrivée au Caire, fin avril 1956, Bennabi adresse au Secrétaire général du Congrès islamique qui se trouve être le colonel Anouar Sadate une lettre datée du 20 juillet 1956 (soit trois mois avant la parution de « L’Afro-asiatisme ») où on peut lire : « Je me permets de vous soumettre respectueusement deux documents qui ont trait aux problèmes du monde musulman. Le premier est un chapitre que je détache d’un ouvrage intitulé « L’Afro-asiatisme » que j’ai consacré aux problèmes soulevés à Bandoeng, considérés sous leur aspect sociologique. Dans ce chapitre, et pour les besoins de la thèse, j’ai cru devoir mettre en relief un certain aspect pathologique dans l’évolution actuelle du monde musulman, en mettant l’accent sur la nécessité méthodologique de séparer dans toute étude de ce genre le « spirituel » du « social », afin de considérer plus librement cet aspect des maladies sociales dont souffre actuellement le monde musulman ; le deuxième document représente le schéma d’une étude du monde musulman en vue de son organisation sous forme de Commonwealth… Je crois, si cette étude était entreprise systématiquement et si sa publication était poursuivie au fur et à mesure, qu’elle constituerait le meilleur guide pour la génération actuelle et le meilleur antidote contre le trouble qui envahit sa conscience en ce moment. Je pense qu’en définissant la fonction d’un Commonwealth musulman, le Congrès islamique aura donné à la génération musulmane actuelle le sens de sa mission historique et qu’il aura, par la même, évité les catastrophes qui se préparent dans sa conscience. Je dois ajouter, pour dire toute ma pensée, que je crains que dans dix ans il ne sera trop tard ».

On peut penser que Bennabi attendait trop de l’afro-asiatisme. A peine l’’idée lancée, son enthousiasme lui fait voir une synthèse nouvelle à l’œuvre, une civilisation universelle en voie de se réaliser. Pourtant il n’ignorait pas que l’idée n’avait pas encore créé sa substance. Il avait en fait mis à sa charge trop de responsabilités : sortir les pays sous-développés de leur état et amener les pays développés à renoncer à la « puissance ». Mais il ne s’est pas trop engagé quant aux chances de succès puisqu’on le voit écrire avec une certaine prudence dans « L’Afro-asiatisme » : « Bandoeng est surtout un bilan de virtualités. Il reste à actualiser ces virtualités en réalités concrètes traduisant les idées nées au cours des débats en conduites précises, en réalisations effectives de nature à transformer la condition de l’homme afro-asiatique ». S’il n’a pas assisté à la première conférence de Bandoeng d’avril 1955, il a assisté à la seconde qui s’est tenue au Caire en décembre 1957 où lui est apparue « l’inanité de tout effort d’unification économique au sein d’une association hétérogène ». C’est la première brèche dans son rêve afro-asiatique et c’est alors qu’il reprend le « Schéma d’une étude du monde musulman en vue de son organisation sous forme de Commonwealth ».

Craignant justement que cette idée de Commonwealth n’ait été comprise comme un recul dans sa pensée, Bennabi s’en justifie dans l’introduction à la réédition de cet opuscule en 1971 : « Si, il y a quinze ans, c’est dans une perspective surtout islamique que l’auteur s’est placé pour rédiger ces pages, aujourd’hui c’est dans une perspective largement humaine qu’il faut reconsidérer le problème… Or, si depuis quinze ans la première perspective ne s’est pas considérablement modifiée, la seconde s’est totalement transformée. Si bien que la réédition de cette étude vient à un moment où l’islam ne concerne pas les seuls musulmans mais tous les hommes… Le Commonwealth islamique doit voir le jour comme la réédition d’une civilisation, et non d’une nouvelle forme d’empire… Il ne peut être conçu comme une simple structure politique, économique et stratégique adaptée à de nouveaux rapports de force dans le monde, comme le modèle britannique, mais comme une structure morale et culturelle nécessaire au dénouement, non seulement de la crise sociale actuelle des pays musulmans mais au dénouement de la crise spirituelle de toute l’humanité».

Esprit positif et clairvoyant, Bennabi n’est pas sans savoir que de la réduction à l’unité des nombreuses sociétés qui composent le monde musulman est une gageure, sans parler de leur dispersion géographique. Le monde arabo-musulman se présente au moment où il écrit ce petit livre et selon sa propre terminologie sous la forme de six ensembles : le monde musulman noir ou africain, le monde musulman arabe, le monde musulman iranien (Iran, Afghanistan, Pakistan), le monde musulman malaisien (Indonésie, Malaisie), le monde musulman sino-mongol et le monde musulman européen. Quand il s’agira de la mise en œuvre du projet, il indique qu’il ne faudra pas procéder à partir d’un point central, comme cela s’est fait au temps du Prophète, c’est-à-dire à partir d’un pays donné, mais en partant des différents mondes pour converger vers un centre qui est l’idée de Commonwealth elle-même. Il ne s’agira pas d’une fusion de ces mondes mais de leur articulation. Le principe intégrateur découle de leur unité spirituelle mais « cette unité ne peut remplir efficacement son rôle intégrateur que si elle prenait corps sous une forme adéquate représentant la forme institutionnelle de la volonté collective du monde musulman ».

Bennabi s’est contenté au total dans ce petit ouvrage d’indiquer des pistes plutôt que de s’engager dans des propositions qu’il laisse à la discrétion des Etats. Le livre s’achève sur cet avertissement (nous sommes en 1958 !) : « Il faut qu’une révolution sociale s’accomplisse du dedans, sinon elle viendra de l’extérieur. Il y a donc danger pour les vingt années à venir » et sur cette question-dilemme : « Le monde musulman peut-il accomplir sa révolution selon un processus déterminé réglé par un plan préétabli qui tienne compte des éléments psychologiques et des facteurs sociaux propres à la société musulmane actuelle ? Ou bien, faute d’une orientation judicieuse, selon un plan préétabli, se verra-t-il conduit par les nécessités de son adaptation à une évolution mondiale qui ne cesse de s’accélérer chaque jour davantage à une révolution dont il n’aura pas le contrôle ? » Quand il apprend la création d’un centre d’études afro-asiatiques à Tel-Aviv, il note dans ses carnets: « Ben Gourion, lui, sait que les forces des deux continents que Bandoeng a rassemblées ne peuvent former une force unique par de simples discours politiques ou par des édifices installés au Caire ou ailleurs, mais par une idéologie afro-asiatique qui, jusqu’à l’heure présente, ne trouve son expression que dans mon livre… Je crois qu’il faut l’admirer : c’est un homme. »

Nous avons plusieurs fois cité ici et tout au long de cette série le penseur syrien Abderrahmane al-Kawakibi, contemporain d’al-Afghani et de Mohamed Abdou, pour la proximité de ses idées avec celles de Bennabi. Il a proposé en effet dans ses écrits un véritable plan de restructuration de la pensée et de l’organisation politique du monde musulman. Auteur de deux livres, « Oum al-Qora » et « Tabai’ al-istibdad » (Les caractères du despotisme), et d’un grand nombre d’articles de presse, il a imaginé dans le premier livre un congrès panislamique en vue de jeter les bases d’une union des Etats musulmans sous forme de fédération d’Etats indépendants où serait imparti à chaque pays ou groupe de pays un rôle particulier : « Le Congrès, après une recherche minutieuse et un examen approfondi de la situation et du tempérament de tous les peuples et des circonstances qui les entourent, enfin de leurs aptitudes, a estimé que la Péninsule arabique et ses habitants doivent s’occuper de la politique religieuse… Le soin à apporter à la vie politique et particulièrement aux affaires étrangères doit incomber aux Turcs ; la surveillance vigilante de la vie civile et son organisation, il est bon de les confier aux Egyptiens ; la gestion des affaires militaires doit être placée sous la responsabilité des Afghans, Turkestanais, Kazaniens, Caucasiens à l’Est et des Marocains ainsi que des habitants des principautés d’Ifriqiya à l’Ouest ; enfin, la direction de la vie scientifique et économique sera assurée au mieux par les Iraniens, les habitants de l’Asie centrale, les Indiens et les peuples voisins… » [1].

« Oum al-Qora » se veut le compte-rendu de ce congrès (imaginaire ou réel ? la question demeure posée à ce jour) tenu en 1898 à la Mecque en présence de vingt-trois délégués venus de différents pays d’islam, de Chine, de Russie et d’Angleterre. Le but de la rencontre était de dresser l’état des lieux du monde musulman en décadence et d’arrêter un plan de redressement. Celui-ci postule une réorganisation du régime du califat qui ne serait plus que symbolique et la mise en place d’une organisation panislamique d’éducation qui unifierait les programmes nationaux. C’est la première fois, de notre point de vue, qu’un cerveau musulman s’affranchit de la conception purement morale de la « Nahda » et lui substitue une approche politique et pragmatique. Nous reviendrons encore sur les idées avant-gardistes de cet homme extraordinaire[2].

S’il a pu désespérer de voir l’afro-asiatisme s’ériger en jalon sur la voie du mondialisme, Bennabi n’a jamais douté de l’inéluctabilité de ce dernier qu’il considère comme la finalité de l’Histoire. Quand l’OUA est créée en 1960, il y voit une manœuvre de la lutte idéologique et note dans un article : « L’OUA est un enfant adultérin de l’impérialisme et de l’Afrique, mais d’une Afrique qui l’a enfanté sans savoir même qui était son père, ni que son enfant était tout simplement venu au monde pour mettre un hiatus entre elle et l’Asie ». En 1964, il écrit dans « Perspectives algériennes » : « L’effet de la puissance qui déclencha les deux guerres mondiales se trouva automatiquement stoppé par son contre-effet, en faisant apparaître la perspective d’une troisième guerre mondiale. Dès lors, les rapports de force font place à des rapports nouveaux, assujettis à des critères d’idées. La démocratie, le socialisme et la paix deviennent les préambules de toutes les constitutions nationales et marquent le point cardinal vers lequel s’oriente l’évolution de l’humanité. Ces trois idées semblent préfigurer les éléments d’une constitution universelle et constituent dès à présent les principes d’une idéologie universelle, pour couronner l’œuvre de l’homme s’engageant dans l’ère mondialiste ».

A quelques mois de sa mort, il confie à l’un de ses derniers articles daté de juin 1973 : « Le cours de l’histoire, chargé de toutes les expériences de l’humanité et fortement grossi par la crue exceptionnelle de la présente civilisation, semble proche de son embouchure sur le siècle qui vient, avec une extraordinaire alternative. L’an 2000 semble, dans l’océan des temps, désigné comme le seuil d’une parousie qui réconciliera les hommes ou d’un cataclysme qui abolira leur destin. Nous n’avons pas à faire de prophétie quant à l’issue de cette alternative. Par contre, il nous est permis, en tant que musulmans, de définir notre rôle en vue de son infléchissement vers une issue favorable. Nous savons déjà quel est notre rôle principal dans tous les cas. Il se trouve défini clairement dans le Coran : « C’est ainsi que nous avons fait de vous une nation mitoyenne pour que vous serviez de témoins pour les autres hommes et que le Prophète soit votre témoin… » (2-143). Dans une parousie ou dans un cataclysme, voilà d’abord notre rôle… Mais, au-delà ou en-deçà de ce témoignage, nous devons aussi, par la nature des choses, assumer notre rôle de frères des autres hommes pour sauver avec eux notre commun destin.» [3]. Attaché à la vocation d’un islam éclairé et ouvert, Bennabi, fidèle à sa pensée, précise : « Il nous faut donner à l’islam pensé et vécu par chacun d’entre nous la dimension d’une « vérité travaillante ». Cela veut dire que cette vérité doit se faire promesse d’avenir fraternel pour tous les hommes ».

En avril 2005, la diplomatie tiers-mondiste nostalgique voudra réanimer le cadavre mais en vain. A cette date, en effet, s’est tenu à Djakarta un sommet réunissant cinquante chefs d’Etats qui, « attachés à l’esprit de Bandoeng », ont signé une Déclaration appelant à la promotion d’un partenariat stratégique afro-asiatique et instituant un sommet tous les quatre ans et une réunion des ministres étrangères tous les deux ans. Dans son allocution, le chef d’Etat algérien a parlé de « renaissance de l’Afro-asiatisme …. Le souffle de Bandoeng ne s’est jamais éteint, quand bien même il a, parfois, perdu de sa puissance ». Aucun de ces engagements n’a été tenu et l’idée a définitivement disparu.

Les derniers évènements connus sous le nom de révolutions arabes ont largement démontré que les pays arabo-musulmans ne maîtrisent pas leur destin comme ils ne recèlent pas en eux une vision de ce que pourrait, de ce que devrait être leur vie et leur avenir parmi les nations du monde. Les musulmans ne sont pas en retard, ils sont partis dans une autre direction ; ils ne sont pas dans la courbe de l’évolution, ils sont dans une autre dimension ; ils ne sont pas organisés en système vivant, travaillant à sa survie, mais en système figé qui vit des conquêtes des autres en échange de ses ressources naturelles. Les chrétiens ont emballé leurs discutables articles de foi, leurs dogmes et leurs rites dans d’attendrissantes valeurs morales, humaines et sociales, tandis que les musulmans ont déshumanisé et désincarné les valeurs de l’islam : ils les ont asséchées, désocialisées et enroulées dans l’intolérance et la dureté de l’âme. Le christianisme et le judaïsme ont marché de pair avec la modernité, l’islam continue son chemin sans la modernité. Il erre seul, sans but, sans statut, sans vision de l’avenir, obnubilé par le seul au-delà. Le musulman n’est pas sur la terre pour remplir une quelconque mission – à part l’illusion qu’il entretient de voir les autres se rallier un jour à son mode de vie et de pensée – mais pour gagner des « haçanate », des garanties d’aller au Paradis, confirmant un hadith : « Un jour viendra où les musulmans seront nombreux, mais ils seront comme l’écume de la mer… »

L’Inde, la Chine, le Vietnam ont été peu ou longtemps colonisés, mais ils ont tiré les leçons de leurs expériences passées, ont réévalué leur capital-idées et sont en train de devenir des puissances de premier plan. Les musulmans n’ont pas le sérieux, l’humilité, le pragmatisme des Asiatiques. Ils se caractérisent par l’arrogance et le mépris à l’égard des autres. Il faut se rappeler les rodomontades et les tartarinades arabes face à Israël dans les années 40, 50 et 60 et les comparer à leur faillite actuelle. Leurs guerres ne sont plus contre Israël mais entre eux où ils font montre du plus grand acharnement.

La stratégie des Etats musulmans actuels n’est pas centrée sur une perspective d’union mais sur une perspective de destruction mutuelle au profit de l’ennemi commun ; dirigeants politiques et hommes de religion attisent la haine réciproque pour des futilités comme s’ils étaient missionnés pour détruire le monde musulman et l’islam après qu’ils les eurent plongés dans la décadence. Le plus grave dans un processus de décadence n’est pas la perte de territoires ou de capacités militaires mais la perte du sens des idées. Bennabi appelle ce phénomène la dévalorisation des idées et écrit dans « Le problème de la culture » : « Lorsque l’œuvre d’Ibn Khaldoun a vu le jour dans le monde musulman, elle ne pouvait plus contribuer ni à son progrès intellectuel, ni social, parce que dans cette étape elle représentait une idée isolée du milieu réel. D’ailleurs, dans une pareille étape, ce n’est pas seulement l’idée qui perd sa signification culturelle, sa faculté de créer des choses, mais réciproquement la chose elle-même ne peut plus engendrer des idées. Par exemple, à quoi aurait servi la fameuse pomme de Newton si, au lieu de tomber sur l’illustre mathématicien, elle était tombée sur son ancêtre de l’époque de Guillaume le Conquérant ? Il est évident qu’elle n’aurait pas créé l’idée de la gravitation, mais tout juste un petit tas de fumier parce que l’ancêtre de Newton l’aurait tout simplement mangée. Il est donc clair que l’idée et la chose n’acquièrent de valeur culturelle que dans certaines conditions. Elles ne deviennent créatrices de culture qu’à travers un intérêt supérieur sans lequel la vie dans le « monde des idées » et le « monde des choses » se fige comme dans de simples musées et perd toute efficacité sociale véritable. On peut interpréter cet intérêt supérieur par rapport à l’individu comme la liaison organique qui le lie au monde des idées et au monde des choses. Quand cette liaison fait défaut, l’individu n’a plus de prise ni sur les idées, ni sur les choses. Il glisse seulement sur la surface des choses sans les pénétrer et passe à côté des idées sans les reconnaître…»

NB

[1] Cf. Norbert Tapiero “Les idées réformistes d’al-Kawakibi”, les Ed. arabes, Paris, 1956.

[2] L’idée d’un congrès panislamique a tout de suite séduit les élites musulmanes de l’époque. Après la tentative d’un leader musulman de Crimée, Ismaïl Bey Gasprinsky, d’en réunir un en 1906, l’idée connaît une éclipse en raison des évènements (guerre mondiale, révolution bolchevique…) mais l’abolition du califat par le parlement turc en 1924 la relance et c’est ainsi que se tiennent en mai 1926 au Caire le « congrès du Khalifat » et en juin et juillet de la même année à la Mecque le « congrès du monde musulman ». Le premier tente en vain de désigner un nouveau calife, tandis que le second achoppe sur les différences entre le wahhabisme et les écoles sunnites. D’autres « congrès » se tiendront en 1931 à Jérusalem, en 1932 en Inde et en 1935 à Genève… L’idée aboutira finalement à la création de l’ « Organisation de la Conférence Islamique » en 1969.

[3] « La promesse de l’islam », « Que sais-je de l’islam » n° 10, juin 1973.

Source: Le Soir d’Algérie du 26 /11/2015 publié sur Oumma avec l’accord de Nourredine Boukrouh

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