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Notre proposition pour une nouvelle philosophie religieuse de l’Islam : leçon inaugurale

Tenter de dépasser ces deux écueils : une théologie archaïque et un positivisme borné

Malgré les bouleversements du monde contemporain qui déplacent le centre de gravité vers l’Orient, il nous faut bien garder le cap et accompagner ce changement fondamental en continuant à réfléchir sur le renouvellement de notre philosophie religieuse. Nous devons pour cela franchir deux obstacles : une théologie archaïque et un positivisme borné. Ernest Renan aurait dit que « les idées mènent le monde ». Je rajoute que sans métaphysique, sans une pensée pérenne, l’homme sombre dans l’absurde et le nihilisme, ces deux fantômes de l’Occident.

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Commençons par dire que la plus grande tragédie intellectuelle de la pensée islamique a été l’hybridation entre la pensée grecque, ayant une vision statique du monde et un mépris des réalités sensibles, et la pensée coranique ayant, elle, une perception dynamique de l’univers, et prenant en compte les réalités sensibles.

Le résultat de cette hybridation contre-nature a été de générer des sectes et des écoles théologico-philosophiques déchirant le Coran en plusieurs morceaux et opposant les versets les uns aux autres en se les jetant à la figure, et cela pendant mille ans. Le Coran devint un instrument de guerre idéologique entre écoles et la vocation régénératrice du Coran a été tout simplement arrêtée pour notre plus grand malheur. Seuls certains penseurs et maîtres spirituels ont lutté contre cette déchirure spirituelle/intellectuelle engendrée par le verbalisme sans fin ; ils ont préféré incarner les injonctions du Verbe grâce à leur volonté de réaliser l’unité (al ahadiya). Ils comprirent que le monde, multiple certes, n’était que la manifestation du Principe foncier Vivant (Allah) et de Son absolue énergie créatrice unifiante.

Le Coran : une vision dynamique du monde et d’un homme en acte

Ainsi, le monde macroscopique comme microscopique ne sont qu’un ensemble d’interactions organiquement unitaires. Les contraires non seulement ne s’opposent pas réellement et métaphysiquement, mais surtout, ils sont nécessaires à leur perpétuation mutuelle. Le Coran affirme et montre des principes spirituels/intellectuels simples :

A – Le cosmos n’est qu’un ensemble d’interactions cherchant à maintenir son unité vivante (aucune chose ne peut accomplir sa fin sans avoir un lien et interagir avec son environnement) : Il (Dieu) agence du ciel vers la terre le décret, qui remonte à Lui : tout cela en un jour, valant mille ans de votre compte » (C. 32, 5) ; « Dieu donna à toute chose sa forme (nature ?) et lui a assigné sa destinée » (C 20, 50). 

B – Le changement et la mutation sont au fondement des choses (l’univers est organiquement dynamique) : « C’est Lui (Dieu) qui commence la création, puis la renouvelle encore – Ce qui est pour Lui bien facile (C.30,27) ; « Dieu ajoute à Sa création ce qu’Il veut » (C.35, 1).

C – L’univers s’il manifeste la différenciation et la multiplicité il ne tient que par le Principe unifiant et Vivant (derrière la multiplicité il faut retrouver son unité) : « Tout habitant des cieux et de la terre Le sollicite, chaque jour Il (Dieu) s’affirme par Son intervention » (C.55, 29) ; « Les sept cieux Le glorifient, et la terre, et leurs habitants. Il n’est aucune chose qui par la louange ne le glorifie, seulement, vous ne comprenez pas leur glorification » (C. 17, 44).

D – En réalité il n’y a pas d’êtres ou de substances stables mais des existences agissantes (wujudates) et des énergies vivantes cherchant l’unification de leur vie (la notion de substance comme celle de l’être ratifient la permanence, or cette ratification nie la réalité première du changement des existences) : « Dis : chacun agit selon son mode propre » (C. 17, 84).

E – Et enfin, le monde de la polarité ou des contraires est nécessaire pour l’harmonie des existences exprimant avant tout son unité (la physique moderne nous montre que dans le monde subatomique la matière, comme substance et agrégat de molécules insécables, n’existe pas puisque la particule peut devenir une onde et l’onde redevenir particule, de plus ce qu’on appelle particule n’est qu’une énergie c’est-à-dire une force en action) : « Dieu, qui fend la graine et le noyau, fait sortir le vivant du mort et le mort du vivant – c’est votre Dieu, comment vous en laissez-vous aliéner ? (C. 6, 95)

C’est ici qu’il nous faut dire que l’intuition de Muhammad Iqbal (certains auraient dit la prophétie) est en train de se réaliser sous nos yeux, lui qui affirmait que : « le jour n’est pas éloigné où la religion et la science pourront se découvrir des affinités mutuelles jusqu’alors insoupçonnées ». Dans le livre éminent de Fritjof Capra, le « Tao de la physique », l’auteur démontre que la nouvelle physique des particules aboutit à une vision semblable à la spiritualité orientale : « Lorsque j’ai découvert les convergences existant entre la conception du monde des physiciens et celle des mystiques, convergences auxquelles on avait déjà fait allusion mais sans jamais complètement les approfondir, j’ai eu le sentiment que je découvrais quelque chose de tout à fait évident et qui serait connu de tous dans le futur ». Capra comme grand physicien retrouve l’intuition de Muhammad Iqbal quarante ans plus tard.

Changer nos paradigmes anciens pour retrouver l’Islam matinal

Capra, après avoir rappelé les correspondances flagrantes entre le monde subatomique et la spiritualité orientale, propose d’abandonner les paradigmes anciens sur lesquels repose la modernité pour en reconstruire de nouveaux : « Le paradigme (ancien) en voie de disparition a gouverné et dominé notre civilisation pendant de longs siècles. Non seulement il est le cadre, ou le moule, dans lequel s’est structurée la société occidentale, mais le monde entier a également subi son influence dans des proportions considérables : l’univers, postulait-on, est un système purement mécanique composé d’un assemblage de blocs élémentaires ; le corps humain est une machine perfectionnée ; la vie est une lutte permanente dans laquelle chaque organisme vivant combat pour sa survie. Enfin – gardons l’une des meilleures pour la fin ! – un certain « ordre naturel » veut que, dans toute la hiérarchie des créatures vivantes, la femelle soit partout et toujours en situation de dépendance et de soumission vis-à-vis du mâle. D’innombrables générations ont été endoctrinées par cette idéologie, qui ne résiste pourtant pas aux découvertes de la science moderne. Dans tous les pays, des femmes et des hommes, de plus en plus nombreux, ont acquis la conviction que des hypothèses de ce genre comportent de graves lacunes et doivent être radicalement revues. Cette remise en question est actuellement en cours » (Le Tao de la physique, p.330).

Le grand physicien fort de ses constats, émanant des résultats de la physique des hautes énergies (étudiant les éléments de la « matière ») et qui avère la vision originale du Coran sur le cosmos et la vie, proposa six nouveaux paradigmes que nous verrons dans une seconde partie de cette étude. C’est sur cette base des nouveaux paradigmes que la nouvelle philosophie religieuse de l’Islam devra puiser sa vision du monde et de la société humaine.

Cette nouvelle révolution philosophique qui ne fait que revenir à la vision originelle du Coran aura un impact sur notre rapport aux savoirs islamiques. En effet, le fiqh (la règle religieuse sur les affaires mondaines du croyant) qui est, il ne faut jamais cesser de le rappeler, la science des moyens, en sera sûrement bouleversé ; ce bouleversement permettra au fiqh de revenir à sa juste place qui est secondaire par rapport à la science des fins (la philosophie religieuse).

Il en sera de même de notre approche segmentée du Coran, notre habitude de lecture linéaire et plate du Coran est purement contre-intuitive, il nous faut donc l’abandonner. Le Coran a une structure organique et en réseau, un microcosme et macrocosme en perpétuel mouvement et où les versets sont interdépendants, interagissants et vivants avec son lecteur, qui n’est pas un simple spectateur lointain, mais bel et bien un acteur pris dans l’univers coranique et dans tout son environnement ; le sujet et son objet sont liés organiquement.

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10 commentaires

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  1. Salam à Croissant de lune,
    et Djeser…

    Alors pour prolonger le propos (la partie 2 de l’article arrive incha’Allah) : le monde est changeant mais ce changement perpétuel est là pour nous montrer que tout passe dans cet univers… c’est une loi (Vouloir divin)… le monde participe à la Vie de Dieu sans être cette Vie – autrement dit : l’activité créatrice du monde décrit un Dieu Vivant et Agissant, et comme le dit le Coran : “chaque jour Il est à l’ouvrage” et “ne connait ni sommeil ni fatigue”… Mais attention de bien comprendre cette affirmation coranique pour ne pas tomber dans le panthéisme (hulul) …

    Cdt
    Hakim FEDAOUI

  2. Je considère que le coran possède un aspect dynamique, puisque il admet la création , l’évolution du monde , l’évolution de la vie, de la naissance à la mort, met possède aussi un aspect statique , puisque il est un exposé de toute chose , conséquence , une réflexion au delà des descriptions et prescriptions coraniques , apparaissent comme des rivales. Le débat , interpréter ou pas , contextualiser ou pas ne sera jamais résolu.
    Ma conclusion : une nouvelle fois , arrêter d’attribuer à l’islam des concepts qui lui son étranger , et assumer pleinement notre propre réflexion qui se veut dynamique ou pas….

  3. Salam Hakim Fedaoui, alors bon courage vue la tâche qui vous attend. Mais quand-même, quelques interrogations.

    D’accord, la physique actuelle va dans le sens du dynamique, la particule est en même temps en substance, onde et ou énergie, elle peut se transformer en onde et redevenir particule, en réalité ou selon les lectures et observations possibles, elle peut passer par deux ou plusieurs trous, alors qu’on attend d’une particule qu’elle ne soit localisée qu’à travers un seul passage. Et alors, quand bien même les populations de pays massivement avancés dans les sciences et les techniques absorberaient ces nouveautés, ce ne serait que lentement et très partiellement, on voit mal comment la fixité que vous déplorez en serait ébranlée dans l’esprit des masses, ou même dans l’esprit du public le plus éclairé.

    Et après, les Musulmans comme d’autres vivent selon cet héritage Grec qui reste opérant la plupart du temps, quand on n’est pas physicien de haut niveau. Qu’aurait-il fallu faire? Votre article suggère quoi? Exemple, je mesure sur moi-même, je suis conscient enfin, j’ai appris la réalité de l’existence et de la matière dynamique plutôt que statique, la particule qui devient onde et inversement etc. Sauf que je vis comme si cette nouveauté n’a pas changé ma vie. Je ne vois pas comment traduire cette nouveauté des connaissances en changement, je ne vois pas pour l’instant. D’ailleurs, puisque ces choses sont dynamiques, existe-t-il encore la certitude scientifique, ou doit-on se résigner à l’incertitude nécessairement suggérée par ce dynamisme insaisissable, qui est ou pas une perception, qui étant mouvante nous plonge dans l’incertitude, ou dans la moindre certitude, dans la spéculation, dans l’impossibilité d’avancer une proposition dont on soit à peu près sûr. Jze sais que c’est cela qui est réel, la fixité est fausse bien entendu, fausse mais humainement efficace.

    Que doivent penser les Musulmans, que doivent-ils faire, combien de temps votre entreprise va prendre? Alors que nous sompmes pressés par le temps. Je ne vous conseille pas trop, vous l’iman, desservant et conducteur de prière de mettre dans vos khotbas, cette non fixité, ce dynamisme ou dynamique, cette incertitude, cette insaisissabilité des choses, vous encombreriez pour rien le temps de votre auditoire.

    Si, quelque part, si, il y a quelque chose de consolant à ceux qui souffrent de se dire que tout ça est passager et a moins de consistance et fixité que ce qu’on croyait. Ainsi, après tout, ce qu’il est advenu de l’iman Hassan Iquioussan pour l’instant disparu, c’est peu de chose voire très peu de chose devant l’immensité de l’univers qui en plus est dynamique, si demain j’ai un accident j’essaierai de méditer sur ce thème, quelque part, c’est consolant, voilà la première aplication pratique envisageable selon moi de votre thématique si chère, encore que seuls les plus éclairés y auraient droit, ou bien ceux qui n’ont pas trop désappris à force d’aprendre, dont le cerveau est relativement encore vierge. Mais le plus grand nombre se situe entre les deux, je crains qu’il ne soit pas trop consolé.

    Croissant de lune.

  4. Salam Djeser,

    Il y a effectivement une école grecque (présocratique) qui avait bien une vision dynamique du monde (Parménide, Héraclite, Anaximandre, etc)…

    Mais avec Platon puis Aristote (un aggravateur) leur conception d’un temps et d’un espace absolus (l’éternité du monde), puis le monde des idées et leur conception de l’intellect passif aggraveront le statisme de la
    philosophie grecque… C’est cette vision qui est critiquée Iqbal

    Cordial salam
    Hakim FEDAOUI

    • @ HF,

      Ne vous en faites pas, j’ai lu l’article qui concerne l’approche grecque et islamique des choses.

      Je tient simplement à dire que l’événement est absolu, l’interprétation est relative quelle soit musulmane ou grecque.

      On dit qu’un bon commerçant est celui qui présente sa marchandise selon le désir du client.
      Cette façon de voir est , seulement en partie, vraie quand il s’agit de la religion.

      Merci

      @ Djeser

      la Mecque n’était pas païenne.

      Les arabes , avant l’islam, croyaient en un seul dieu, Allah dieu d’Ibrahim, mais adoraient plusieurs statues.
      Il y a une différence entre le mot dieu (relative à la création) et Ilaha (relatif à l’adoration).

      Le témoignage de l’islam concerne l’adoration : pas d’Ilaha sauf Allah. Tout le monde est d’accord sur la création, sauf si on est athée.

      Merci

  5. Salam alikoum Hakim. Pour votre introduction , l’inverse est aussi valable : le sociétés polythéistes comme la Grèce avaient cette avantage de ne pas figer la pensée et même la croyance , ex : la Mecque païenne accueillait tous les dieux..

    Tandis que les religions monothéistes ont tendance à figer la pensée , puisque la vérité qui leur ai révélé suffit .. c’est en tout cas le probleme de l’islam.
    Quand on voit la large littérature grec, j’ai du mal à croire que leur pensée etait figée .

    Cordialement .

    • @ Djeser, mais d’où te vient l’idée selon klaquelle les polythéistes auraient pensée moins figée? Ah oui, du fait de la diversité de leurs divinités? C’est pas un peu faible et court?

      Oui, le travail des philosophes Grecs qu’on retient consiste en grande partie à définir les choses, à les limiter, les borner, les encadrer. Exemple, Platon trouvait inutiles de nouvelles oeuvres d’art, les anciennes suffisaient, d’ailleurs je suis sur ce point assez d’accord, il y a je trouve trop de ce qu’on apelle oeuvres d’art, la sobriété ne serait pas un mal.

      Maintenant, il était inévitable que les Musulmans premiers s’imprègnent de pensée Grecque, je veux dire par là, que l’article de Hakim Fedaoui sous ce rapport est discutable, qu’aurait-il fallu faire? Cette imprégnation devait arriver, beaucoup de choses devaient arriver, les Arabes ont appris ou désappris à l’école des Grecs, les savants Musulmans de culture Grecque ne pouvaient que transposer ce qu’ils avaient. Est-ce regrettable? Je ne sais pas, mais inévitable probablement, ce qui vide l’article en partie de son sens.

      Croissant de lune.

      • Cdl, cet allusion à la divinité et à la croyance est fondamentale car c’est elle qui définit aussi la vision du monde , et définit son caractère statique ou pas .
        Ceci dit limiter ou pas le nombre de divinité est une chose , mais le problème se pose lorsque une croyance impose une vision strict de la société , c’est le problème de l’islam ,. Mais pas pour les grecs par exemple .

  6. Moi ce que je sais, le coran s’adresse aux croyants ou à l’humanité, jamais aux musulmans.
    Qui dit croyant dit forcement musulmans, la réciproque est rare de nos jours.

    L’ennemi de l’homme n’est pas la religion de l’autre, mais celui qui touche à ses intérêts.

    Un musulman qui se cache derrière la pensée humaine, devient hypocrite, c’est le cas du pouvoir en Afrique du nord.
    dans l’islam, un hypocrite a le droit à la vie , mais pas au pouvoir.

    Un chrétien qui se cache derrière la pensée humaine, devient croisé, c’est le cas du pouvoir en France.

    Quand le monde cesse de politiser l’athéisme traditionnel, je ne politiserai plus l’islam.
    La solution juste milieu est la norme du commun des mortels.

    Qui a fait de la morale une variable fonction du temps ?????
    Personne n’a répondu à cette question.

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