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Le socialisme arabe, version Gamal Abdel Nasser

Le sociologue suisse Jean Ziegler rend un hommage appuyé à l’ancien président égyptien Gamal Abdel Nasser, disparu en 1970, dans un ouvrage intitulé « Le socialisme arabe » (*).
Simple coïncidence, ce livre tombe au moment de la chute de deux présidents arabes, au pouvoir depuis respectivement deux et trois décennies. Abdelaziz Bouteflika en Algérie, élu pour la première fois en 1999, et Omar el-Béchir, dictateur soudanais, arrivé au sommet de l’Etat à la faveur d’un coup d’État militaire en 1989. Tous les deux ont été destitués par l’armée. Gamal Abdel Nasser était lui aussi un militaire. Président de la République de 1956 jusqu’à sa mort en 1970, à l’âge de seulement 52 ans, il a été l’une des figures dominantes du tiers-monde pendant plus d’une décennie. A une époque où une partie du monde arabe tournait ses yeux vers l’Est et croyait à l’événement du socialisme. C’est cette histoire que le sociologue suisse Jean Ziegler, 85 ans, vice-président du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme à l’ONU, raconte en une centaine de pages. Jean Ziegler a lui-même été député socialiste pendant de nombreuses années.
Le livre « Le socialisme arabe » est exclusivement consacré au Raïs. Il met plus particulièrement l’accent sur son discours du 26 juillet 1956 à Alexandrie où, devant 250 000 personnes, Nasser annonce la nationalisation du canal de Suez, la principale ressource de l’Égypte. « Aujourd’hui, le Canal de Suez est une société égyptienne dont le Royaume-Uni a pris 40 % des actions. Ainsi, jusqu’à présent, elle profite des bénéfices de ces actions. Le revenu du canal a été en 1955 évalué à 35 millions de livres, soit 100 millions de dollars, desquels il nous revient un million de livres, soit 3 millions de dollars », déclare-t-il. Nasser ajoute aussitôt : « Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, donc ce canal est la propriété de l’Égypte (…) Le canal a été creusé par 120 000 Égyptiens, dont beaucoup trouvèrent la mort durant les travaux (…) Je signe le décret suivant : la nationalisation de la Compagnie internationale du canal de Suez ».
Séquestration des terres royales
Pour avoir décidé la nationalisation du canal – qui va entraîner une intervention militaire des Britanniques, des Français et des Israéliens – Gamal Abdel Nasser restera dans l’histoire. Avant tout comme un nationaliste, et un adversaire acharné du colonialisme. En revanche, était-il pour autant socialiste ? Certes, il déclare que « le socialisme consiste à rendre son humanité à l’individu, et à lui donner le droit de vivre », ou encore que « le socialisme, c’est abolir la pauvreté en prenant aux riches pour distribuer aux pauvres ». Mais cela ne l’a pas empêché de persécuter les communistes égyptiens. Jean Ziegler, auteur de « Main basse sur l’Afrique », évoque les réformes mises en œuvre par Nasser au profit des populations paysannes.
« En 1952, le budget du ministère de l’Agriculture s’élève à environ 3,5 millions de livres. Dix ans plus tard, en 1962, ce budget est de l’ordre de 15 millions », écrit-il. Avec la loi du 9 septembre 1952, les 84 000 hectares qui appartenaient à la famille royale sont séquestrés, toutes les propriétés dépassant 84 hectares sont expropriés, et les terres sont attribués à des travailleurs agricoles ». Malgré tout, l’Égypte ne va pas véritablement connaître d’embellie économique. Les militaires au pouvoir sont rarement de bons gestionnaires. Et Nasser n’a pas évité la corruption qui a continué à gangréner le pays des pyramides.
Attaques violentes contre la Confrérie
Jean Ziegler est plus convainquant lorsqu’il tente de définir le « nassérisme ». « Pour les peuples arabes et africains, Gamal Abdel Nasser a, à jamais, détruit le système de violence symbolique du colonisateur. Cette vision de la communauté précoloniale, cette revendication de l’égalité qu’il a proclamées ont permis au peuple d’Égypte, et à ceux de l’Afrique toute entière, de reconquérir dignité et confiance en soi », écrit le sociologue. En quelques lignes, l’auteur assassine l’actuel président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi. Nasser incarnait la fierté, son lointain successeur la piétine. « Aujourd’hui, l’Égypte n’est plus qu’un avant-poste de l’Empire américain au Moyen-Orient (…) Al-Sissi n’est qu’un laquais du gouvernement de Tel-Aviv ».
L’ancien député socialiste suisse se garde bien de reprocher au Raïs d’avoir persécuté les Frères musulmans. Ils ont été emprisonnés, torturés, exécutés. Jean Ziegler cite notamment le discours de Nasser sur la Confrérie de 1958. « Ils [les Frères musulmans] nous ont déclaré la guerre. Ils m’ont tiré dessus le 26 octobre 1954, à Alexandrie. Le conflit a commencé et nous avons arrêté les terroristes au sein du parti des Frères musulmans. Puis ils ont été jugés (…) Nous négociions l’évacuation des Britanniques et dans le même temps, les Frères musulmans tenaient des réunions secrètes avec des membres de l’ambassade du Royaume-Uni (…) Ils ont négocié ensemble», dénonce Abdel Gamal Nasser, qui les accuse carrément d’être des traitres à la patrie.
La fille du Guide n’est pas voilée
C’est dans ce fameux discours que le président égyptien se paye la tête de la Confrérie, provoquant l’hilarité de la foule. Il raconte que le Guide général des Frères musulmans lui aurait demandé d’imposer le voile à toutes les femmes en Égypte. Nasser lui fait aussitôt remarquer que sa propre fille, étudiante en médecine, n’était pas voilée. « Si vous-même vous n’arrivez pas à mettre le voile à une seule personne qui est votre fille, comment voulez-vous que je mette le voile à 10 millions de personnes dans le pays ? », déclare le Raïs en éclatant de rire.
Parlant encore des Frères musulmans, le président égyptien lâche également : « Nous savons que leur islam n’est qu’une ruse pour laver le cerveau des gens et les exploiter ». Dans le passé, Jean Ziegler se montrait nettement plus favorable à la Confrérie. Marié précédemment à une Egyptienne, il entretenait de bonnes relations avec Saïd Ramadan, le gendre d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans, en exil en Suisse. Depuis, Jean Ziegler a toujours pris la défense de Tariq Ramadan, rappelant que ce dernier ne ménageait pas sa peine dans ses campagnes électorales, collant des affiches et distribuant les tracts. En novembre 1995, lorsque Tariq Ramadan est interdit de séjour en France, Jean Ziegler intervient au Conseil national (l’Assemblée nationale), pour vanter « la tradition d’islam tolérant » des Frères musulmans, citant en exemple Hassan al-Banna (le grand-père de Tariq Ramadan), et Saïd Ramadan, le père de Tariq et d’Hani Ramadan.
Jean Ziegler, « Le socialisme arabe », Le Bord de l’eau, 102 pages.

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