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“Le phénomène Coranique”

C’est vers l’âge de quarante ans que Malek Bennabi (1905-1973) a entrepris la rédaction de son premier livre, « Le phénomène coranique : essai d’une théorie sur le Coran », publié en février 1947 par la maison d’édition algérienne « En-Nahda » créée un an plus tôt à la Casbah par les frères Mimouni. La préface est signée par Abdallah Draz, cheikh azharien qui deviendra célèbre et à qui Nasser proposera après le renversement de la monarchie égyptienne de présider aux destinées d’ « Al-Azhar ». Le livre sera traduit et publié en arabe au Caire dix ans plus tard (1957). Il se compose d’une introduction et de onze parties : le phénomène religieux, le mouvement prophétique, les origines de l’islam, le messager, le mode de révélation, la conviction personnelle du Prophète, la position du « moi » mohammadien dans le phénomène du « wahy » (révélation), la notion mohammadienne, le message, les caractéristiques phénoménales du « wahy » et notions coraniques remarquables.

Au cours de ses années d’étude à Paris entre 1930 et 1936, Bennabi avait remarqué combien les étudiants maghrébins et orientaux qui venaient poursuivre leurs études en France étaient exposés à l’influence des idées orientalistes. Faute d’avoir produit elles-mêmes une pensée actualisée, les élites musulmanes modernistes se retrouvaient sous la dépendance des écoles orientalistes, surtout française et anglaise, qui poursuivaient des buts qui n’étaient pas toujours désintéressés. Ces spécialistes lui apparaissent dans leur grande majorité comme des chargés de mission au service de la « dés-islamisation » de l’élite musulmane en formation dans les universités européennes et écrit : « La renaissance musulmane reçoit toutes ses idées techniques de la culture occidentale… Beaucoup de jeunes musulmans lettrés puisent aujourd’hui leur édification religieuse, et parfois leur impulsion spirituelle même, à travers les écrits des spécialistes européens ».

Un bâtisseur doit commencer par les fondations. Et ces fondations, pour un homme qui s’apprête à livrer sa pensée comme on livre un édifice étage après étage, sont l’islam, le Coran et la prophétie. Il doit « prouver » leur authenticité en les confrontant au scepticisme du scientisme de l’époque et à l’agressivité des philosophies athées en vogue. Ce préalable, il va le mener méthodiquement, établissant la transcendance du message coranique puis démontrant la non-implication dans son élaboration de celui qui l’a porté, le Prophète Mohammad.

Les musulmans ne disposaient jusque-là que des arguments de l’exégèse classique fondés sur l’inimitabilité et la perfection stylistique du Coran (« I’idjaz ») pour défendre leur foi. Les convictions des intellectuels, réformistes ou modernistes, comme celles des gens du peuple, étaient placées sous la seule égide de la théologie. Aux yeux de Bennabi, ces garanties n’étaient plus en mesure de résister aux assauts des idées du siècle particulièrement remontées contre l’esprit religieux en tant que tel. Il fallait autre chose que le principe d’autorité des Anciens pour répondre à l’exigence d’une élite « désormais engouée de positivisme ». Il fallait placer les convictions religieuses sous une égide nouvelle, celle de la raison. C’est ce qu’il se propose de faire : «Nous voudrions, sinon fournir directement la base rationnelle nécessaire à cette conviction, du moins ouvrir méthodiquement et largement le débat religieux afin d’amener l’intellectuel algérien à édifier lui-même cette base nécessaire à sa foi ».

Bennabi a pris d’entrée de jeu le soin d’informer le lecteur que « Le phénomène coranique », rédigé pour l’essentiel alors qu’il était enfermé dans un camp de concentration français avant la fin de la seconde guerre mondiale, n’est qu’une indication pour des travaux à venir, nécessitant des connaissances linguistiques et archéologiques étendues pour « suivre depuis les Septantes, la Vulgate, les documents massorétiques, les documents syriaques et araméens, le problème des Saintes Ecritures ». Il fait rapidement allusion aux circonstances dans lesquelles le travail a vu le jour, nous apprenant qu’il s’agit de la reconstitution d’un original détruit dans des circonstances qu’il ne précise pas : « Nous avons, croyons-nous, sauvé l’essentiel : le souci d’une méthode analytique dans l’étude du phénomène coranique », et en désigne le double objet : « Procurer d’une part aux jeunes musulmans algériens une occasion de méditer la religion, et suggérer d’autre part une réforme opportune dans l’esprit de l’exégèse classique. »

Dans son travail, Bennabi va d’abord lier l’islam au phénomène religieux dans son ensemble en situant le Prophète dans la chaîne prophétique et en plaçant la révélation coranique comme l’aboutissement du courant monothéiste. Loin de lui toute idée de prosélytisme en faveur de l’islam, toute tentation d’établir sa suprématie sur le judaïsme ou le christianisme ou toute intention de disqualifier les autres prophètes. Il aura donné ainsi une application concrète au verset coranique : « Dis : « Ô peuples des Ecritures, élevons-nous à une parole commune qui mettra l’accord entre nous » (3-57).

Ni le christianisme[1] ni le judaïsme n’ont eu pourtant envers l’islam l’attitude que celui-ci a eue envers eux, accusant le Prophète d’imposture et de plagiat de la Bible alors que celle-ci comporte tellement d’invraisemblances que la déclaration du Concile de Vatican II en 1965 n’a pu éviter de reconnaître que les livres de l’Ancien Testament « contiennent de l’imparfait et du caduc ».

Le Dr. Maurice Bucaille qui s’est spécialisé dans la confrontation des Ecritures avec les données de la science écrit : « Quant au Coran, des idées erronées ont été entretenues dans nos pays pendant longtemps, et le sont encore au sujet de son contenu et de son histoire… Nul doute que les assertions sur l’homme qui en sont extraites pourront étonner, comme elles m’ont étonné lorsque je les ai découvertes. De plus, la comparaison des deux textes, biblique et coranique, est très suggestive : l’un et l’autre évoquent un Dieu Créateur, mais on s’aperçoit que les détails descriptifs de la Création du récit biblique, scientifiquement inacceptables, n’existent pas dans le Coran. Ce dernier contient par contre sur l’homme des énoncés stupéfiants : il est humainement impossible d’expliquer leur présence à l’époque où le Coran fut porté à la connaissance des hommes, étant donné ce que l’on sait du savoir du temps. Ces constatations n’avaient pas encore fait l’objet d’une communication scientifique en Occident lorsque, le 9 novembre 1976, je présentai à l’Académie Nationale de Médecine à Paris un exposé de notions de physiologie et d’embryologie trouvées dans le Coran, en avance de près de quatorze siècles sur des découvertes modernes ». Et Maurice Bucaille de tirer cette cinglante conclusion : « Si Muhammad avait été l’auteur du Coran, on ne voit pas comment il aurait pu discerner les erreurs scientifiques de la Bible sur de nombreux sujets, et les avoir TOUTES éliminées »[2].

L’islam n’a jamais fait mystère de sa proximité avec les autres religions révélées dont il affirme être la confirmation et la continuation. De nombreux versets l’attestent comme celui-ci : « Il vous a prescrit comme religion ce qu’il avait prescrit à Noé, celle qui t’est révélée, celle que nous avons prescrite à Abraham, à Moïse, à Jésus en leur ordonnant d’observer cette religion et de ne pas en altérer le sens par la division. » (42-13). D’autres versets affirment que les musulmans ne seront pas privilégiés par rapport aux autres croyants : « Ceux qui croient, ceux qui sont juifs, nazaréens ou sabéens, quiconque croit en Dieu et au Jour dernier et fait le bien, à ceux-là est réservée leur récompense auprès de leur Seigneur ; il n’y aura point de crainte pour eux et ils ne seront point affligés » (2-62).

Dans un chapitre du « Phénomène coranique » intitulé « Rapport Coran-Bible », Bennabi aborde cet aspect, écrivant : « Le Coran se réclame hautement de la lignée biblique. Il revendique constamment sa place dans le cycle monothéiste et, par cela même, il affirme solennellement les similitudes qu’il peut avoir avec le Pentateuque et l’Evangile. Il se réclame expressément de cette parenté et la rappelle au besoin à l’attention du Prophète lui-même. Voici, entre autres, un verset qui accuse particulièrement cette parenté : « Ce Coran ne peut être l’œuvre de quiconque d’autre que Dieu. Il confirme la vérité des Ecritures qui le précèdent, il en est l’interprétation. On n’en saurait douter : le Souverain des mondes l’a fait descendre des cieux » (10-37). Et Bennabi de conclure : « Toutefois, cette parenté laisse bien au Coran son caractère propre : sur beaucoup de points, il semble compléter ou même corriger la donnée biblique ».

Mais, observe-t-il, l’islam n’a pas fait que confirmer la pensée monothéiste, il a augmenté sa portée. C’est ainsi que le judaïsme a fondé sur le privilège de l’élection d’Israël « tout un système religieux nationaliste. Dieu y était à quelque chose près une divinité nationale. Si bien d’ailleurs que l’essence du mouvement prophétique, depuis Amos jusqu’au second Isaïe, sera précisément une réaction violente contre cet esprit particulariste ; tous les prophètes comme Jérémie qui appartiennent à ce mouvement réformiste feront des efforts afin de rétablir Dieu dans ses droits universels ». Avec le christianisme, la pensée monothéiste a subi une autre entorse : Dieu n’est pas Un, mais multiple. En outre, il se serait fait homme selon le mystère de la Trinité.

Ni dans le premier cas ni dans le second l’islam n’a repris les dogmes sur lesquels reposent les deux religions qui l’ont précédé. Il les a au contraire amendés : Dieu est Un et universel : « La pluralité et l’anthropomorphisme sont irrévocablement condamnés. » écrit Bennabi, poursuivant : « Toute une philosophie religieuse d’essence coranique va pénétrer la culture monothéiste, et on ne sait pas jusqu’à quel point tous les remous ultérieurs de la pensée chrétienne, depuis le mouvement albigeois jusqu’à celui de la Réforme, ne sont pas imputables, comme conséquence plus ou moins directe, à la conception métaphysique du Coran. »

C’est en ce sens que l’islam s’identifie à la tradition primordiale universelle (ad-ddin al-hanif)[3]. En voulant résumer la morale propre à chacune des trois branches du monothéisme, Bennabi relève que si les Dix commandements du Pentateuque prêchent « l’abstention de faire le mal », et que les Evangiles commandent de « ne pas réagir contre le mal », le Coran, qui constitue une récapitulation et un perfectionnement des morales précédentes, « ordonne de combattre le mal et de faire le bien ».

Bennabi confronte dans son essai les versions biblique et coranique de l’histoire de Joseph, en relève les parentés et les différences, avant de conclure que le Prophète Mohammad n’était pas instruit des Ecritures judéo-chrétiennes, que son milieu ne connaissait aucune influence provenant de cette source et qu’à l’époque il n’existait aucune traduction en arabe de la Bible (pourtant la tradition reconnaît que le prêtre nazaréen Waraka, cousin de Khadidja, détenait un Evangile en langue arabe). Il procède de la même manière en ce qui concerne la sortie des Hébreux d’Egypte sous la guidée de Moïse et la fin tragique de Pharaon pour relever là aussi les points de convergence et de divergence dans les deux Ecritures.

C’est ainsi que si la Bible nous apprend que Pharaon a été englouti par les eaux qui se sont refermées sur lui et ses troupes, le Coran confirme ces faits mais ajoute au récit un élément inédit, à savoir que Dieu a décidé de le « sauver dans son corps afin qu’il soit un témoignage pour la postérité » (20, 91-92). Or, Bennabi prend ce verset au pied de la lettre pour en inférer que Pharaon n’est pas mort dans les flots mais qu’il a subi un choc tel qu’il a été conduit à changer de nom et à adopter le monothéisme[4]. Cherchant à l’identifier dans l’histoire des dynasties qui ont régné sur l’Egypte, il croit, sur la base des documents consultés, le trouver en la personne d’Amenhotep IV (devenu Akhenaton), époux de Néfertiti. Dans la plurimillénaire histoire de l’ancienne Egypte ce pharaon (désigné aussi sous le nom d’Aménophis IV) est connu comme étant le seul qui a essayé de faire évoluer – de manière révolutionnaire- la pensée et les croyances religieuses égyptiennes vers le monothéisme.

Pour marquer sa volonté de rompre avec la culture religieuse païenne de son temps, il est allé jusqu’à abandonner Thèbes pour une nouvelle capitale qu’il fit construire sur l’actuel site de al-Amarna et à laquelle il donna le nom de « Akhetaton ». Plusieurs explications ont été données à cette extraordinaire réforme religieuse que les successeurs d’Amenhotep IV se sont empressés d’effacer des mémoires. Pour Bennabi elle résultait de ce qu’il était devenu in extremis croyant. Pour Sigmund Freud, Amenhotep IV n’a pas fondé une nouvelle religion : « Le jeune souverain trouva un mouvement qu’il n’eut pas besoin de créer, mais auquel il put se rallier ». Le père de la psychanalyse nous renseigne sur ce qu’était ce nouveau culte : « Il (Amenhotep IV) n’adorait pas le soleil en tant qu’objet matériel, mais en tant que symbole d’un être divin dont l’énergie se manifestait par ses rayons. Il ajouta à la doctrine d’un dieu universel quelque chose qui en fit le monothéisme, à savoir son caractère exclusif. Dans l’un de ses hymnes, il est dit clairement : « Oh toi ! Dieu unique à côté de qui il n’en est point d’autre…. »[5].

Freud nous apprend aussi que ce pharaon avait interdit sous peine de graves châtiments le culte des dieux, l’adoration d’Amon, la pratique de la magie, les mythes d’Osiris et du royaume des morts… Il estime enfin que Moïse, qui serait un Egyptien et non un Hébreu, a trouvé les éléments de sa croyance dans la religion d’Akhenaton et que l’Exode n’a eu lieu qu’après la mort de ce dernier[6].

Maurice Bucaille s’est intéressé à cette affaire dans « La Bible, le Coran et la science »[7], avant de lui consacrer vingt ans plus tard un ouvrage complet où il prend le contre-pied de Bennabi et de Freud. Il pense que Pharaon est mort noyé et que son corps fut effectivement retrouvé conformément à la promesse de Dieu dans le Coran. C’est à son seul corps que s’appliquerait le sauvetage dont il est question. Et ce Pharaon serait Mineptah, fils et successeur de Ramsès II.

Les corps de tous les pharaons concernés par les évènements décrits dans les Ecritures saintes ont été retrouvés à la fin du XIX° siècle dans la Nécropole de Thèbes, dans la Vallée des Rois, où ils ont été préservés pendant plus de 3000 ans. La chronologie des rois de l’ancienne Egypte a établi qu’Aménophis IV n’était pas contemporain de Moïse. Ce dernier a eu affaire à Ramsès II avant son exil en pays madianite, puis à Mineptah qui serait le pharaon historique et réel de la traversée de la mer. Quant à Akhenaton, il serait mort un demi-siècle au moins avant la naissance de Moïse.
La thèse soutenue par Bennabi rejoint cependant celle de la tradition juive qui situe l’Exode à l’époque d’Amenhotep IV, mais s’en éloigne quand cette dernière affirme que la « révolution religieuse de celui-ci ne doit rien à Moïse puisqu’elle lui est antérieure. André Neher écrit : « C’est surtout l’extraordinaire aventure spirituelle d’Amenhotep IV que l’on met en rapport avec celle de Moïse… Il devient Ikhénaton (le fils d’Aton), et sa capitale Ikhoutaton. C’est, du moins dans toute l’Antiquité, en dehors d’Israël, l’unique instant de monothéisme[8] ». Elle est en tout cas conforme à l’exégèse biblique de 1768 qui présente Aménophis IV comme étant le pharaon de l’Exode.

Avant sa publication, « Le phénomène coranique » a été, comme on le sait, soumis au cheik Draz de l’université islamique d’al-Azhar pour qu’il en rédige la préface. Dans celle-ci, le alem égyptien n’a pas manqué d’attirer l’attention du lecteur sur quelques points sur lesquels il était en désaccord avec Bennabi, mais ni lui, ni davantage son compatriote Abdessabour Chahine qui a traduit l’ouvrage en arabe, ne se sont arrêtés à cette question qui n’aurait pas dû échapper à des hommes versés dans la connaissance du Coran et à des Egyptiens plus compétents que d’autres dans la connaissance de leur histoire.

Bennabi s’est également livré dans « Le phénomène coranique » à un rapprochement entre le contenu de certains versets coraniques et les ultimes connaissances mises à jour par le progrès scientifique. Il n’en a pas fait cependant une spécialité même s’il a eu l’intention d’écrire un livre intitulé « Sur les traces de la pensée scientifique de l’islam ». Pour lui, il importe peu que le caractère divin du Coran soit corroboré par des découvertes scientifiques. Au contraire, il redoute que les musulmans ne tombent dans un autre travers, le « goût du merveilleux » et l’orgueil puéril.

Il écrira à ce sujet trente ans plus tard dans « L’œuvre des orientalistes et leur influence sur la pensée musulmane moderne»[9] qu’il faut regarder comme un prolongement de l’introduction du « Phénomène coranique » : «Il ne s’agit pas de se demander si le Coran contient une allusion plus ou moins claire à telle découverte, mais de se demander si le Coran peut créer dans une société le climat favorable au développement de la science, et s’il déclenche dans sa psychologie les mécanismes nécessaires à l’acquisition et à la transmission de la connaissance. C’est là le problème de la science, non pas d’un point de vue épistémologique, mais d’un point de vue psychosociologique. Il suffirait d’ailleurs pour justifier la pensée islamique du premier point de vue d’évoquer à son actif deux inventions sans lesquelles tout le progrès technologique du XX° siècle serait inconcevable. En effet, le progrès technologique qui culmine aujourd’hui dans le chapitre de la physique nucléaire pourrait-il se concevoir sans des méthodes de calcul ultra-rapides qui n’ont été possibles qu’avec la mise au point préalable d’un système numérique approprié ? Seul le système décimal qui permet d’écrire une constante comme le nombre d’Avogadro avec neuf chiffres seulement pouvait le permettre. Or, cette mise au point préalable essentielle a été faite par la civilisation musulmane, c’est-à-dire d’une façon plus précise dans le climat intellectuel formé par la notion coranique. De même, sans la contribution de l’algèbre dont le nom même est arabe et qui a permis au calcul de passer du stade numérique à celui de la mathématique pure, le progrès n’eut été possible dans aucun domaine des sciences exactes. Or, c’est dans le climat créé par la notion coranique que l’algèbre a vu le jour… Il est superfétatoire d’ajouter que le Coran n’a apporté dans ses versets ni le système numérique décimal, ni l’idée du calcul algébrique. Il a apporté quelque chose de plus important : le climat moral et intellectuel dans lequel a pris naissance une attitude nouvelle à l’égard de la science ».

« Le phénomène coranique » est l’œuvre d’un savant. Tel un chercheur dans un laboratoire, l’auteur entre dans les méandres du Coran, procède à des prises d’échantillons et va les déposer sous l’œil du microscope. Il en sort non pas avec une satisfaction béate mais avec une conclusion générale qui s’étend à l’ensemble des aspects de la vie historique : « Le Coran brosse un tableau saisissant du drame perpétuel des civilisations sur lequel il nous invite à nous pencher ». Un tel travail a requis un esprit scientifique nourri des plus récentes acquisitions, des connaissances étendues à tous les domaines de la science et une information complète sur les religions. Il a pourtant été écrit dans un camp de concentration par un homme qui risquait d’être passé par les armes si les accusations qui pesaient sur lui venaient à être prouvées et qui, au lieu d’être préoccupé par son sort, est habité par la pensée d’apporter aux croyants de toutes les confessions le réconfort de la certitude rationnelle.

Il faut signaler qu’avant de rédiger « Le phénomène coranique » Bennabi a connu une période de doute dont il fait état lui-même. En effet, il évoque à la fin de son livre cet embarras et « les préjugés de l’intellectuel, parfois déconcerté par l’ordre imprévu des idées (formulées dans le Coran) et par leur nature parfois surprenante ». Mais à mesure qu’il multipliait ses lectures du Coran, il en découvrait l’ordre, l’architecture et la nature « qui ne sont pas ceux d’une encyclopédie de faits scientifiques, ni d’un livre didactique consacré à une discipline particulière ». Le Coran, le Prophète et la Sunna lui sont alors apparus comme portant en eux-mêmes les preuves rationnelles de leur authenticité. C’est ainsi que ses préjugés cédèrent et qu’il put concevoir ce livre.

Bennabi s’est réalisé intellectuellement en réalisant cet ouvrage. Il s’est libéré définitivement d’une confusion : le problème n’est pas dans l’islam mais dans la manière dont les musulmans l’ont compris et vécu. C’est en se libérant de ce travail qu’il est passé du religieux au psychologique, du théologique au sociologique et de la métaphysique à la philosophie de l’histoire.

A la parution du livre, le professeur Mahdad (1896-1984), sénateur de l’UDMA, en fait une présentation dans la presse nationaliste : « Le livre de M. Bennabi, outre qu’il pose et résout le problème de la foi d’une manière magistrale, est appelé par ses répercussions psychologiques et sociales à un retentissement considérable… En saluant « Le phénomène coranique » comme point de départ d’un renouveau religieux nécessaire dans ce pays, nous souhaitons de tout cœur qu’il soit aussi le premier monument de la pensée algérienne rénovée au contact de l’Occident » (Egalité du 10 avril 1947, organe de l’UDMA de Ferhat Abbas, qui deviendra à partir de février 1948 « La République algérienne »).

En février 1954, un médecin français de solide culture scientifique se présente à la mosquée de Paris pour proclamer sa conversion à l’islam. C’est le Dr. Emmanuel Benoist. Il confie à un journal : «L’élément essentiel et définitif de ma conversion à l’islam a été le Coran. J’ai commencé à l’étudier avant ma conversion avec le regard critique d’un intellectuel occidental, et je dois beaucoup au magnifique travail de M. Bennabi, intitulé « Le phénomène coranique » qui m’a convaincu que le Coran était un livre divin. Il y a certains versets qui enseignent exactement les mêmes notions que les découvertes les plus récentes et les plus modernes. Cela m’a définitivement convaincu ». Avant de se consacrer entièrement à la problématique de la renaissance du monde musulman, Bennabi va se permettre un petit répit en rédigeant un roman, le seul de sa bibliographie, « Lebbeïk ».

Nourredine Boukrouh

[1] Dans l’introduction à « La Bible, le Coran et la Science » (Ed. SNED, Alger, 1976) Maurice Bucaille fait état des changements survenus dans l’attitude des plus hautes autorités ecclésiastiques envers l’islam au cours des dernières décennies et cite à l’appui un document officiel intitulé « Orientations pour un dialogue entre chrétiens et musulmans », élaboré à la suite du concile de Vatican II et qui invite les chrétiens à écarter « l’image surannée héritée du passé ou défigurée par des préjugés et des calomnies » et à « reconnaître les injustices du passé dont l’Occident d’éducation chrétienne s’est rendu coupable à l’égard des musulmans ».

[2] Cf. « L’homme d’où vient-il ? », Ed. Seghers, Paris 1981.

[3] L’universitaire et orientaliste française Eva de Vitray-Meyerovitch s’est convertie à l’islam en 1955. A l’époque, elle dirigeait le service des sciences humaines du CNRS. Elle dit à propos de sa conversion : « L’islam répondait pour moi à un souci d’universalisme. Je ne pouvais imaginer que Dieu se révèle d’une manière privilégiée soit à un peuple élu (judaïsme), soit à une Eglise (christianisme). Dieu étant par essence la Vérité, ne pouvait se révéler de différentes manières : celle-ci ne pouvait être qu’unique à mes yeux… La grande idée de l’islam c’est qu’il se veut le rappel de ce qu’a d’essentiel la révélation abrahamique… J’ai longuement réfléchi avant de me décider. Je voulais être sûre de moi. Avant de faire ma déclaration de foi musulmane, j’ai fait trois ans d’études théologiques chrétiennes afin d’être certaine que je ne rejoignais pas l’islam par méconnaissance du christianisme… Pour moi, l’islam est le commun dénominateur de toutes les autres religions ». Cf. Pierre Assouline «Les nouveaux convertis », Ed. Albin Michel, Paris 1982. Le 17 décembre 2005, le « Collectif Hamidullah» a rendu à Paris un hommage à Malek Bennabi, Eva de Vitray –Meyerovitch et Mohamad Hamidullah. Mr Boukrouh était parmi les conférenciers.

[4] Les versets coraniques relatifs à ce sujet sont les suivants :
a- « Nous avons fait traverser la mer aux fils d’Israël. Pharaon et ses armées les poursuivirent avec acharnement et hostilité, jusqu’à ce que Pharaon, sur le point d’être englouti, dit : « Oui, je crois : il n’y a de dieu que celui en qui les fils d’Israël croient ; je suis du nombre de ceux qui lui sont soumis ». Dieu dit : « Tu en es là, maintenant, alors que précédemment tu étais rebelle et que tu étais au nombre des corrupteurs. Mais aujourd’hui, nous allons te sauver en ton corps afin que tu deviennes un signe pour ceux qui viendront après toi. » (10, 90-92).
b- « Pharaon les poursuivit avec ses armées ; le flot les submergea. Pharaon avait égaré son peuple, il ne l’avait pas dirigé ». (20, 78).
c- « Le jour de la Résurrection, il (Pharaon) marchera en tête de son peuple et il le conduira au feu comme on conduit un troupeau à l’abreuvoir. » (11, 98).

[5] C’est littéralement la traduction du premier membre de la « chahada » islamique (attestation de foi) : « La Ilaha illa-l-lâh… ».

[6] Cf. “Moïse et le monothéisme”, Ed. Gallimard, Paris 1948.

[7] Op.cité.

[8] « Moïse et la vocation juive », Ed. du Seuil, Paris 1957.

[9] Ed. Révolution africaine, Alger 1968. 

Source: Le Soir d'Algérie, publié  sur Oumma.com avec l'autorisation  de l'auteur

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