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Le déclin de la civilisation : les leçons à tirer de la montée de l’extrême droite  

Prélude : l’antagonisme endogène entre deux groupes civilisationnels et le seuil de survie de la civilisation

Lorsque l’on examine les résultats des élections européennes et, plus particulièrement, le score historique de l’extrême droite en France ainsi que dans d’autres pays européens, comment ne pas songer immédiatement à la thématique du déclin des civilisations ?

Après avoir lu la plupart des livres sur ce sujet, j’ai développé une approche qui me semble tenir compte d’une causalité principale au déclin des civilisations. Celle qui tourne autour de la lutte entre deux groupes civilisationnels : un groupe composé d’éclairés, de progressistes, de scientifiques, de philosophes… face à un groupe aux antipodes, véritable repaire de réactionnaires, culturalistes, essentialistes, nationalistes et idéologues.

Le premier groupe est le moteur d’une civilisation, alors que le second l’affaiblit considérablement,  jusqu’à son anéantissement.

L’extrême droite représente le nec plus ultra du groupe idéologique réactionnaire. Il y a eu d’autres types de groupes culturalistes dans l’histoire, qu’ils soient religieux ou idéologiques, et qui ont été responsables du délitement, de la mort de plusieurs civilisations. Par conséquent, la civilisation meurt de l’intérieur, mais cette mort ne peut être provoquée, comme l’affirme Michel Onfray, par la perte de la mémoire et des références historiques.

C’est l’issue finale de la lutte à mort que se livrent les deux groupes civilisationnels, déterminant si celle-ci va survivre ou, au contraire, décliner et mourir.

L’extrême droite est un groupe réactionnaire qui risque fort de mettre à mort la civilisation française s’il parvient au pouvoir, comme le nazisme a failli faire périr la civilisation allemande durant la Seconde Guerre mondiale, si ce n’est la victoire des Alliés, l’occupation de l’Allemagne, puis sa relève grâce aux Américains, dans un dessein géostratégique pour faire face aux Soviétiques. Ceci est la principale leçon à tirer de l’histoire des civilisations.

Toutefois, il subsiste un réel paradoxe : lorsque le groupe nationaliste réactionnaire en France réclame la défense de la civilisation française,  à l’instar de Jordan Bardella, il le fait au nom de sa propre définition de la civilisation, qui est souvent dépeinte comme mono-culturelle, avec une vision de grandeur qui relève du mythe fédérant les membres de ce même groupe d’extrême droite (devenant ainsi le groupe destructeur de la civilisation).

Or, en réalité, la civilisation n’existe qu’à travers l’action de ces deux groupes rivaux : le groupe culturaliste réactionnaire (parce qu’il se réfère au passé prétendument glorieux) et le groupe progressiste (tourné vers l’avenir et le progrès). Ce dernier ne définit pas la civilisation, car il est la civilisation elle-même, tandis que le premier cherche désespérément à définir la civilisation, parce qu’il ne l’incarne pas. Il est la mort de la civilisation.

À cet égard, Bardella ne voit la survie de la civilisation française non dans la diversité, mais dans un repoussoir à l’immigration. C’est une définition culturaliste de la civilisation qui est foncièrement réactionnaire.

Les mythes et l’illusion sur la civilisation

Les groupes culturalistes et idéologiques (dans le cas de la France, c’est l’extrême droite) définissent la civilisation comme suit : c’est un peuple ou un ensemble de peuples (ou de tribus) unis par une culture et une religion unique, peu importe le développement de leurs moyens matériels ou de leurs monuments.

Une civilisation possède une culture qui ne disparaît pas facilement à l’issue d’invasions ou de cataclysmes. Par exemple, les civilisations persane et chinoise ont absorbé leurs envahisseurs mongols et turcs et peuvent donc être considérées comme de grandes civilisations.

Zemmour a, par exemple, affirmé que l’acte fondateur de l’histoire de France n’est pas la Révolution française, mais la bataille de Poitiers, c’est-à-dire une opposition à l’Islam. D’ailleurs, une civilisation peut être multi-ethnique, mais elle ne doit avoir, selon les tenants de l’extrême-droite, qu’une seule culture. Les anciennes civilisations auraient été caractérisées par des cultures bien identifiées, homogènes.

Il leur faut concevoir une vision du monde universelle, car les membres réactionnaires d’une civilisation se considèrent eux-mêmes comme le « centre du monde ». Les Grecs avaient une vision du monde propre à eux et se voyaient comme différents des autres peuples. Les autres peuples étaient appelés des barbares. Les Romains ont fait de même et ont adopté la même vision que celle des Grecs.  Cette dimension égocentrique de l’Occident est au cœur de cette vision culturaliste.

C’est ainsi que l’extrême droite affirme que si les Musulmans ne sont pas assimilés à la culture française, c’en est fini de la civilisation française.

Il convient d’appeler ce message universel ou cette culture dominante, un mythe. C’est, en fait, un élément culturel qui crée un sentiment unique de grandeur et de prestige chez les membres de la civilisation concernée. Lorsque cet élément disparaît, les membres culturalistes de la civilisation perdent leurs références. Mais ceci n’est pas la cause de son déclin.

Celui-ci commence à surgir lorsque la sphère scientifique, technique, philosophique,  rationaliste, cosmopolite et universaliste commence à s’affaiblir, jusqu’à disparaître. Les civilisations commencent à perdre l’élan de la grandeur et le développement des sciences et des techniques à partir du moment où ce « groupe culturel dominant », qu’il soit mythologique, nationaliste ou idéologique, commence à tenir le haut du pavé et à monopoliser la vision du monde.

N’imaginons pas qu’il est facile pour des scientifiques de combattre un tel système, ni au nom du scientisme, ni au nom de la logique, et surtout pas au nom du rationalisme. Il suffit de regarder ce qui se passe aujourd’hui en France : des millions de gens sont attirés par une idéologie d’extrême droite, sans se demander si ses allégations sont véridiques et rationnelles.

Bardella développe une idéologie qui consiste à considérer que la civilisation française est menacée par l’immigration et l’islamisme, ce qui est faux : l’immigration a été toujours un moteur du développement et l’histoire de Etats-Unis l’a parfaitement démontré. S’il y a des problèmes aujourd’hui en France, c’est parce que cette immigration a été mal gérée et que l’Islam n’a cessé d’y être diabolisé.

Bien avant lui, le polémiste Zemmour, acclamé par de nombreux sympathisants fiévreux, a affirmé des choses qui sont fausses sur le plan scientifique. Mais peu importe, les gens sont attirés par un aimant idéologique qui excite leur curiosité, leur culture, leur désir d’exister et de s’exprimer. L’immigration et l’islamisme sont des explications-recettes qui permettent de séduire les masses populaires, lesquelles ne peuvent réfléchir à des causes plus profondes, scientifiquement et rationnellement, comme la concurrence économique des pays émergents et les erreurs de gestion des pouvoirs publics.

Mais la plus grande erreur de l’anti-islamisme exacerbé par l’extrême-droite, c’est la non prise en compte de la faiblesse et de la détresse des Musulmans d’aujourd’hui. Une faiblesse, une détresse qui, hélas, sont révélées au grand jour avec l’abominable massacre des Palestiniens perpétré par Israël sous les yeux impuissants et horrifiés des Musulmans. Quelle menace les Musulmans représentent-ils donc pour la France ?

Dans son livre intéressant « La Défaite de l’Occident », Emmanuel Todd impute les problèmes des Occidentaux à des facteurs qui n’ont rien à voir avec l’Islam, les Musulmans et l’islamisme.

L’idéologie du Rassemblement national est loin d’être rationnelle. Elle occulte sciemment les véritables causes des problèmes vécus par les Français. C’est ce qui s’est passé avec Hitler par le passé. Les Allemands ont succombé aux sirènes électrisantes des discours enflammés de ce dictateur, sans s’interroger sur la rationalité et la véracité de ses propos.

Rendre les Juifs responsables des problèmes quotidiens de l’Allemagne d’après-guerre et de sa défaite durant la Première Guerre mondiale, comme Hitler n’a cessé de le clamer haut et fort, est dénué de vérité scientifique et de rationalité. La fuite des penseurs allemands d’origine juive et des démocrates a affaibli l’Allemagne, avant même le début de la guerre en 1939. Pourtant, le peuple allemand a pleinement adhéré à cette idéologie.

Il se passe la même chose avec le Rassemblement national. Il stigmatise sans relâche les musulmans depuis de nombreuses années, les accuse de tous les maux, en les rendant notamment responsables avec l’immigration des déboires, des difficultés des Français et de leur malaise. Quel rapport ? Le groupe réactionnaire (extrême droite dans le cas de la France incarnée par le Rassemblement National) nuira plus que quiconque à la civilisation française, en contraignant les musulmans à être sur la défensive et en muselant les acteurs éclairés (philosophes et scientifiques), lesquels, dégoûtés, envisageront peut-être de quitter la France.

Ensuite, en voulant rétablir la puissance française, l’extrême droite se heurtera à une opposition économique et politique des démocraties. Puis, le déclin s’aggravera inexorablement, jusqu’à anéantir la civilisation française.

Recours à la philosophie de l’histoire 

 Des civilisations ont émergé et sont mortes. De nouvelles civilisations sont nées et ont survécu. Il faudrait donc une théorie qui explique ces processus, indépendamment de tout déterminisme. Une civilisation peut survivre et peut mourir, elle n’est pas condamnée à disparaître.

Il se passe des choses qui expliquent le déclin d’une civilisation et qui auraient pu être évitées. C’est pour cette raison qu’Arnold Toynbee parle de suicide de la civilisation. Celle-ci choisit de mourir. À partir de ce constat objectif et logique, il faudrait élaborer une théorie qui explique pourquoi une civilisation meurt, en sachant que cette mort est provoquée par un processus qui n’est pas inévitable, fataliste et déterministe.

Arnold Toynbee a fait sienne une telle théorie. Il explique la naissance d’une civilisation par des défis et des réponses qui deviennent créatives[1]. La civilisation, selon Toynbee, dépend de la créativité d’une minorité qui réussit à mobiliser un prolétariat non créatif. Mais ce succès se retourne contre cette minorité qui a pris le leadership, lorsque sa créativité décline[2]. L’échec de la créativité est provoqué par une démoralisation spirituelle et là Toynbee fait vaguement référence à la religion.

C’est alors qu’un processus de désintégration commence. Les masses du prolétariat se démarquent des leaders de la minorité, et ces derniers tentent de maintenir leur position en usant de la force au lieu de l’attractivité créative[3]. Une désintégration de la civilisation concerne trois groupes : une minorité dominante, un prolétariat interne et un prolétariat externe représentant les barbares qui guettent aux frontières. Cette désintégration donne libre cours à des tendances sociales et à des divisions spirituelles difficiles à prévoir et à expliquer.

Lors de ce processus de désintégration, la minorité dominante va créer un état universel impérial, qui va unifier tous les territoires appartenant à une civilisation donnée[4]. Mais lorsque Toynbee aborde la religion sous l’intitulé « église universelle », il la dissocie de la civilisation en la considérant comme une société à part entière, distincte de la civilisation et dont le rôle très spirituel, mais aussi très métaphysique, consiste à définir une relation directe et personnelle entre l’individu et une réalité transcendantale.

Toynbee reconnaît cependant que la religion peut être institutionnalisée, sous la forme d’un groupe rigide et intolérant[5]. Toynbee termine son investigation en rappelant que les civilisations, parvenues à un stade avancé de désintégration, sont menacées par les barbares, aux frontières de l’Etat universel créé par la minorité dominante[6].

Ces barbares finissent par envahir ces civilisations déclinantes. Toutefois, lorsque Toynbee parle de la mort des civilisations, le processus mis en lumière est très complexe, très idéologique et ne reflète pas de manière claire le déroulement d’une chaîne causale. Il affirme que le signe de l’effondrement d’une civilisation apparaît lorsqu’une minorité dominante forme un État universel, qui répand une créativité politique dans l’ordre social[7].

La minorité dominante tente de tenir par la force la civilisation lorsque sa créativité décline. Le prolétariat répond à cette injustice par le ressentiment, la haine et la violence et se lance dans la sécession. À partir de là, la minorité dominante crée un État universel, le prolétariat interne et une église universelle.

Au-delà des terminologies difficiles à accepter, car trop idéologiques, à l’instar de cette notion de prolétariat interne, nous pensons que l’idée d’un processus de désintégration à travers la création par la minorité dominante d’un État universel et celle de la création par le prolétariat d’une Église universelle peuvent être difficilement considérées comme les véritables causes de la désintégration de la civilisation.

Dans notre approche, ce qui est appelé le prolétariat ne crée pas d’Église universelle et la minorité dominante n’a rien à voir avec l’État universel. Dans une civilisation, il n’y a que deux forces vives, dont l’une est la source de la grandeur de cette civilisation qui crée une sphère scientifique et technique ainsi qu’une rationalité véhiculée par les scientifiques, les penseurs rationalistes, les philosophes admirant les sciences et des économistes bien intégrés à la politique du pays concerné.

L’autre groupe n’est autre que le groupe culturel réactionnaire et idéologique, à l’instar de l’Église universelle dans les civilisations chrétiennes, le groupe de savants religieux acharites et hanbalites dans la civilisation islamique, les castes de prêtres comme le clergé d’Amon de l’Égypte pharaonique, les philosophes grecs méprisant les sciences empiriques, les partis d’extrême droite dans les démocraties modernes, etc.

Le premier groupe, qui joue un rôle décisif dans la civilisation à travers sa créativité, le développement scientifique qu’il favorise, le renforcement de la puissance que ses inventions permettent, mais également l’adaptation à l’environnement international que son dynamisme rend possible  est le seul qui puisse garantir l’acclimatation de la civilisation aux mutations technologiques et économiques qui révolutionnent le monde.

Lorsque le groupe culturaliste, idéologique et nationaliste, qui puise sa force dans la satisfaction des besoins culturels et psychologiques de la société (assurance devant les catastrophes naturelles, maintien de l’ordre social, sentiment d’appartenir à une civilisation supérieure aux autres, etc.), entre en conflit avec la sphère progressiste, la civilisation se désintègre irrémédiablement.

En effet, le déclin de la sphère scientifique, économique et technique, causé par l’âpre et long conflit avec le groupe culture, prive la civilisation de ses capacités d’adaptation, et sa disparition inéluctable n’est alors qu’une question de temps.

Les forces négatives d’une société qui sont incapables de créativité sont attirées généralement par le groupe culturaliste, en raison du simplisme et du sentimentalisme qui caractérisent son idéologie et son alliance avec l’État qui trouve, par l’entremise de ce système, un moyen efficace pour contrôler la société[8].

Voici donc le cycle vie-mort d’une civilisation, à travers lequel on peut entrevoir une chaîne causale qui traverse le processus grandeur-déclin de la civilisation, ainsi qu’une explication unique à ce déclin, à savoir le conflit, puis la victoire définitive du groupe culturel et idéologique qui devient dominant sur la sphère scientifique, économique et technique.

On peut prendre l’exemple de civilisations comme celles des Grecs, des Byzantins et des Chinois. La comparaison avec d’autres civilisations permet de comprendre et de vérifier scientifiquement notre théorie. Les civilisations byzantine, chinoise et musulmane n’ont pas survécu durant une période allant de la fin du Moyen Âge jusqu’à l’époque moderne en passant par la Renaissance, parce que leurs groupes culturels et idéologiques dominants ont pris le dessus et n’ont pas permis à ces civilisations de franchir le seuil de survie.

À Byzance, le système ecclésiastique orthodoxe était dominant à Constantinople et dans tout l’Empire byzantin. Pour ne citer qu’un exemple de cette hégémonie, il suffit d’évoquer la querelle funeste des icônes, du IIe siècle apr. J.-C. jusqu’au IXe siècle, qui a fait des milliers de morts dans cette grande cité, et ce, juste pour que l’église officielle puisse interdire de conserver les iconographies dans les églises, les bâtiments publics et les maisons privées.

L’orthodoxie, qui était à son apogée à cette époque, était totalement opposée à cette pratique pourtant banale dans le monde chrétien et dans l’histoire glorieuse de la civilisation byzantine.

Si une simple pratique artistique était anéantie dans le sang, alors que dire d’une révolution scientifique avec ses implications intellectuelles et philosophiques ? Le groupe culturel et idéologique à Byzance a tué dans l’œuf aussi bien la création artistique que les efforts des écoles aristotélicienne et platonicienne.

Concernant la civilisation chinoise, Joseph Needham nous explique qu’au XVIIe siècle, les mandarins chinois étaient horrifiés par les déclarations des jésuites qui s’efforçaient d’expliquer aux intellectuels chinois l’importance de la révolution scientifique qui avait cours à l’époque en Occident[9]. L’existence de lois scientifiques et mathématiques pouvant permettre d’expliquer les phénomènes de la nature était quelque chose d’inacceptable pour eux[10].

Leur groupe culturel dominant s’appuyait sur une bureaucratie de lettrés, dont la fonction principale était de servir l’Empire et de préserver l’ordre et la stabilité. Ce système avait pour philosophie, une vision de la nature basée sur un accord spontané et une harmonie qui ne peut faire l’objet d’aucune explication humaine, et surtout pas de nature scientifique[11]

Par ailleurs, les Chinois ne voyaient pas d’un bon œil les efforts pour formuler des lois abstraites et précises, susceptibles d’être généralisées au monde naturel, en raison des mauvais souvenirs laissés par les légalistes durant la période féodale. Lorsque la bureaucratie s’est constituée, aucun intérêt n’a été exprimé pour formuler des lois a fortiori dans le domaine scientifique. À cela, il faudrait ajouter une certaine léthargie provoquée par le Confucianisme, qui fut l’une des plus importantes composantes du groupe système culturel dominant en Chine.

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Needham a bien fait de faire remarquer dans le second volume de son livre que les disciples de Confucius versaient dans la morale sociale et l’organisation de la société[12], à un point tel qu’il n’y avait plus d’espace pour des recherches sur la nature. Pour un auteur comme Needham, on peut comprendre toute l’ironie de cette histoire lorsqu’on sait que les Chinois avaient inventé la boussole, l’imprimerie, la poudre, le papier et beaucoup d’autres choses[13] qui ont été les ingrédients de la révolution scientifique et de l’émergence du capitalisme en Occident.

Ceci montre seulement que l’apparition de facteurs matériels et intellectuels, même cruciaux pour la révolution scientifique, n’est pas en soi suffisante pour créer une « résilience » du progrès scientifique. À Byzance, au plus fort et à l’apogée de l’orthodoxie, la présence d’un trésor de livres de philosophes et de scientifiques grecs ainsi que de la langue grecque elle-même n’ont pas été des facteurs suffisants.

L’Occident a colonisé des peuples entiers grâce à ses techniques. Mais lorsque la sphère scientifique et technique est menacée par un groupe culturel et réactionnaire qui commence, à un stade donné de l’histoire d’une civilisation, à prendre le dessus et à priver cette sphère technico-scientifique d’espace pour s’exprimer et se développer, cette civilisation ne peut que tomber en déliquescence.

Mais il n’y a pas que les sciences et les techniques, il y a aussi la rationalité et l’objectivité. Lorsqu’un groupe culturaliste et essentialiste développe une vision de la société, de la politique et de l’économie qui n’est pas rationnelle et objective, la civilisation décline aussi immanquablement.

On peut l’observer avec l’extrême droite en France. Les idées qu’elle nourrit et propage, si elles ne sont pas fausses, sont loin d’être objectives et rationnelles. Elle n’analyse pas avec objectivité des sujets complexes, comme le taux de croissance de la communauté des immigrés, le taux de chômage, le changement climatique, l’économie française, l’Union européenne… On se rappelle tous la citation du tristement célèbre Joseph Goebbels, chef de la propagande nazie : « Plus le mensonge est gros, plus il passe ».

Nous allons maintenant expliquer la nature exacte du discours du groupe culturaliste et essentialiste, dont la nature est magique. Et ce qui est magique est attrayant et séduisant. Mais la caractéristique principale du discours magique est son infalsifiabilité, c’est-à-dire la difficulté de le réfuter.

Le secret du groupe culturaliste, nationaliste et idéologique (cas de l’extrême droite) : son discours magique

La force d’un discours d’un groupe culturaliste, nationaliste et idéologique est sa nature magique. Afin de comprendre cette nature, il faut utiliser la théorie proposée par Durkheim sur l’origine des croyances magiques.

Selon ce dernier, la rationalité est une propriété unique, indivisible et homogène de l’humanité, mais le comportement et la vision des hommes dépendent de théories échafaudées au fur et à mesure pour « tenter de comprendre le monde et d’agir sur lui[14] ».

Ces théories ne sont pas identiques d’une culture à l’autre, tout comme elles sont différentes, dans une même culture, d’une époque à l’autre[15].  Le savoir des hommes et leur comportement sont tributaires des idées qui sont élaborées à partir de théories très différentes si on passe d’une culture à une autre[16].

C’est finalement l’esprit magique qui constitue le fondement du groupe culturel dominant, puisqu’il fédère un ensemble de croyances et permet de coordonner les données de l’expérience sensible. « Dans le cas des sociétés qu’envisage Durkheim, ce sont les doctrines religieuses qui fournissent des explications du monde permettant de coordonner les données de l’expérience sensible. Ces doctrines jouent donc dans les sociétés traditionnelles le rôle de la science dans nos sociétés : comme les théories scientifiques, elles proposent une explication du monde. Quant aux croyances magiques, elles ne sont autres que les recettes que le « Primitif » tire de cette biologie qu’il construit à partir des doctrines religieuses en vigueur dans sa société[17] ».

Il n’est pas toujours facile de remettre en cause une théorie magique lorsque celle-ci se montre inefficace. On trouve toujours la composante secondaire qui est défectueuse afin de préserver le conglomérat que forme le groupe culturel et idéologique.

La thèse Duhem-Quine a montré qu’une théorie est un tout qui n’est pas facile à remettre en cause lorsqu’une expérience contredit quelque chose dans la théorie. On ne peut rejeter tout un édifice théorique au motif que quelque chose ne va pas. Par exemple, les Grecs n’ont pas abandonné le culte de Delphes lorsque celui-ci avait prédit la victoire des Perses durant les Guerres médiques.

Par ailleurs, lorsque les rituels ne donnent pas les résultats escomptés, on trouvera toujours une explication pour les sauvegarder (les dieux sont de mauvaise humeur par exemple). Dans le célèbre film réalisé par Mel Gibson Apocalypto, une scène reflète bien une telle situation. Ayant constaté l’apparition d’une éclipse solaire au moment de faire un sacrifie humain, le grand prêtre aztèque arrête la cérémonie au motif que le Dieu solaire Kulkulan est rassasié. Il avait trouvé une explication pour préserver le système culturel devant une foule ébahie et pensive.

Durkheim, traversé par un éclair de génie, imagine que dans les cultures non occidentales, on préserve les théories magiques et religieuses parce qu’il n’est pas facile de remplacer les théories défectueuses par des théories nouvelles. « Les sociétés traditionnelles sont caractérisées par le fait que les interprétations du monde auxquelles elles souscrivent sont faiblement évolutives. Le marché de la construction des théories y est peu actif, et il est normalement moins concurrentiel s’agissant des théories religieuses que des théories scientifiques[18] », a-t-il affirmé.

Par ailleurs, les croyances fausses peuvent être appuyées par des occurrences qui se réalisent et ce, d’autant plus que le système d’explication est fortement présent. Durkheim donne l’exemple des rituels de pluie. La pluie a plus de chance de tomber lorsque les récoltes en ont besoin.

Comparons maintenant cette culture magique avec la rhétorique de l’extrême droite. Le rassemblement national reprend la thèse de Zemmour sur la menace migratoire, en exagérant les chiffres des migrants, et sur l’existence d’une menace islamique sur la civilisation occidentale.

En revenant à ce qui a été dit sur la pensée magique, on peut dire que ces croyances sont d’abord tirées des représentations théoriques élaborées pour comprendre ce qui les entoure, surtout lorsque des phénomènes comme l’immigration, la survie de la civilisation chrétienne et de la France sont étroitement liés à leur inconscient et à leurs croyances mythiques, ainsi que sur la conscience du déclin de la société et de l’État qui est perpétuée par la culture et les travaux des penseurs xénophobes et islamophobes.

Or, ce déclin n’est pas causé par l’immigration ou l’Islam, il est lié au déclin de l’Occident dans sa globalité, dans un monde de plus en plus multipolaire, où la compétition économique est féroce et tourne à l’avantage des pays émergents. Dans un tel environnement, l’immigration devrait être une force pouvant regénérer la société et l’économie. Mais il y a un rejet irrationnel de cette immigration, un rejet basé sur le culturalisme et des idées fallacieuses alimentées par la haine, la peur et des raccourcis idéologiques dévastateurs.

Le danger qui menace la civilisation

Dès lors que le discours de l’extrême droite est irrationnel, il est susceptible de provoquer à long terme le déclin de la civilisation.

Il peut exister plusieurs facteurs qui accélèrent le délitement d’une civilisation. Mais la cause unique de ce déclin est le conflit entre le groupe culturaliste, essentialiste et idéologique et le groupe progressiste et éclairé. Dans le cas de la France de 2024, c’est l’extrême droite qui incarne le groupe culturaliste, idéologique et nationaliste, le seul qui mènera à la tombe la civilisation française, si, par malheur, il vient à s’emparer du pouvoir.

On peut clore notre démonstration en remontant à la Renaissance européenne du 15ème et 16ème siècle, au cours de laquelle l’Occident a émergé, grâce à ce groupe éclairé, objectif, rationnel, universaliste, scientifique, attentif aux préoccupations des individus, coopératif, diversifié, partisan du droit à la différence, à la tolérance et au cosmopolitisme.

Le groupe rival et réactionnaire, composé de l’Eglise catholique, présentait des caractéristiques diamétralement opposées : idéologique, nationaliste, partisan de la pensée unique, manichéiste, prompt à la rivalité, essentialiste, culturaliste.

C’est paradoxalement le caractère souple et progressiste du savoir de la Renaissance qui a permis à celle-ci de s’immuniser contre les réfutations et les destructions qui sont de causes diverses. Tout au contraire, les autres systèmes de croyances et de savoir ne sont pas immunisés de la même façon. Soit ils perdurent en dominant tout l’horizon et l’environnement intellectuel d’une civilisation, soit ils déclinent totalement pour ne laisser que peu de traces, ce qui est en l’occurrence le cas de l’idéologie d’extrême droite.

Cette étonnante caractéristique est inhérente à l’unité des groupes culturels, idéologiques et nationalistes. Dès qu’une pièce du puzzle ou une pierre de l’édifice tombe, le système tout entier s’écroule. Par exemple, le coup porté par la théorie copernicienne au système aristotélicien, parrainé par l’Église tout au long du Moyen Âge, lui a été fatal.

De même, il faudrait une nouvelle théorie copernicienne pour faire chuter l’extrême droite. Je ne peux, pour l’heure, que proposer les paradigmes du vivre-ensemble, de la diversité et du droit à la différence. Il faudrait que le groupe progressiste français produise des idées rationnelles pour détruire les idées réactionnaires de l’extrême droite, qui a failli, sous le régime autoritaire et collaborationniste de Vichy, faire disparaître la France à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Du même auteur :« L’islamophobie intellectuelle : une critique » (éditions L’Harmattan)    

Un ouvrage que la rédaction Oumma vous recommande particulièrement                                     

Notes

[1]Arnold TOYNBEE Study of History, American Heritage, January 1, 1972, p. 73.

[2] Ibid., p. 141.

[3]Ibid., p.211.

[4] Ibid., p.255.

[5] Ibid., p. 519.

[6] Ibid., p. 351.

[7] Ibid., p. 241-254.

[8] L’attractivité sociale du système culturel dominant peut être remarquée dans des pays modernes au XXe siècle comme l’Allemagne Nazie.

[9]Joseph Needham The Grand Titration: Science and Society in East and West ,1969, Allen & Unwin, p. 221.

[10] Ibid. p. 243.

[11] Prigogine et Stengers La Nouvelle Alliance, Gallimard, 1980, p.87.

[12] Le système de Confucius était un système de devoirs, de devoirs mutuels entre princes et ministres, entre mari et femme, entre frères aînés et frères plus jeunes, etc.

[13] L’étrier de pied, le feu grégeois, la machine à dévider la soie, l’horloge astronomique, la machine textile hydraulique, le pont suspendu, le fourneau pour transformer le fer fondu en fer forgé, la technique de forage, etc.

[14]Boudon, 2007, p.14.

[15]Ibid.

[16]Lukes, 2000.

[17]Ibid., p. 15.

[18]Ibid., p.16.

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