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Onfray-Zemmour : la grande confrontation ou la grande confusion ?

Une fois n’est pas coutume, en ces chaleurs estivales de juillet, errant au gré de la gare, je me suis permis d’acheter un hors-série du magazine Valeurs Actuelles, annonçant une grande confrontation pour ne pas dire confusion (2), si ce n’est la dépression de deux débatteurs : Onfray vs Zemmour.

Michel Onfray, socialo-libertaire de salon (3), a néanmoins souligné à l’irréductible Eric Zemmour, tel un Gargamelle obsédé par les Schtroumpf, heu par l’islam et les musulmans, que l’homme providentiel ne pouvait exister et que la souveraineté ne pouvait appartenir qu’au peuple providentiel.

Cette question de peuple, sur laquelle ils ont réussi à se mettre d’accord, en y incluant tous les Français, qu’ils soient de gauche ou de droite, correspond à l’image d’Epinal (4) de la douce France chantée par Charles Trenet (5), placée sous la tutelle symbolique et mémorielle du Général de Gaulle. Bien sûr, rien sur le coup d’Etat gaulliste et la fin de l’OAS, rien sur le régime hyper présidentiel de la Vème République (6).

Et comme le rappelle avec sarcasme Michel Onfray, la figure providentielle qu’est prétendument Georgia Meloni, égérie de l’extrême droite italienne devenue présidente du Conseil des Ministres, sera vite rattrapée par la réalité, à l’instar de Syriza ou de Podemos (7)et soumise à l’oligarchie Maastrichtienne pour obtenir des subventions de l’Union Européenne, non pas celle des Nations mais des Banques.

Mais le petit trublion, ne sachant quoi répondre, se réjouit de la fermeture des frontières par Orban, l’autre populiste de Hongrie (8). Cela nous donne une idée de ce que ce grand défenseur des réformes des retraites et ses amis du RN feront lorsqu’ils seront au pouvoir, comme un certain président qui promettait de combattre la finance (9)… François Hollande pour ne pas le citer.

Grande confusion d’Eric Zemmour lorsqu’il confond chrétienté et christianisme, alors que Michel Onfray lui explique que l’on peut être issu de la civilisation chrétienne, tout en étant athée ou critique à l’égard du christianisme. C’est ce qui a fondé la modernité occidentale.

Quid de l’amalgame que fait l’ex-candidat à la présidentielle entre libéral-libertaire, qui est un courant plutôt de tendance mondialiste ou globaliste (10), à l’instar des multimilliardaires à la tête de multinationales, tels Elon Musk ou Jeff Besos etc., et socialo-libértaire qui est plutôt de tendance anarcho-syndicaliste, d’influence Proudhonienne entre autres (11) ?

Eric Zemmour de rétorquer que les mouvements de gauche, qu’ils soient wokistes, islamo-gauchistes, transhumanistes, sont les produits ou les petits enfants de cette gauche dont est issu Michel Onfray. Mettant au centre l’individu et les revendications des minorités.

Étrange de s’indigner pour ce droit à tout un chacun, lorsque monsieur Zemmour se dit être le père de la réforme des retraites, qui est contre l’intérêt commun de tous les Français (12). A moins que l’héritière de Saint-Cloud n’ait pas elle aussi de problèmes à ce niveau-là, épargnée par l’exonération fiscale sur la fortune.

Quid de la grande confusion Zemmourienne, à défaut de Grand Remplacement, sur la question de l’islam et des musulmans ? Aucune référence sur l’islamo-capitalisme (13), dont le Qatar et l’Arabie saoudite sont le fief idéologique et matrice de ce qu’il appelle « l’islamisation de la France ».

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Aucune complexification du débat sur la réalité multiple des Français d’origine africaine et de confession ou de culture musulmane, qu’ils soient athées, libertaires, libéraux, anarchistes, socialistes, féministes, communistes, abstentionnistes, déclinistes, conspirationnistes, extrémistes proches de la droite voire de l’extrême droite… Hormis son unique exemple de la grand-mère kabyle qui fait sa prière discrètement, comme dans les années 60-70 , parfaitement assimilée ou invisibilisée, à l’inverse des musulmans salafisés. Quid des cadres supérieurs, des professions libérales, des entrepreneurs, des médecins, des infirmiers, des enseignants, des fonctionnaires de confession et de culture musulmane, d’origine africaine ou arabe. Eric Zemmour et nos médias ne voyant qu’à travers le prisme du verre à moitié vide, le verre à moitié plein !

Eric Zemmour feint d’ignorer l’Occident mondialisé (14), tout en surfant sur la Sainte Ignorance, selon laquelle le choc de la modernité et l’Occidentalisation du monde touchent toutes les nations, tous les peuples, y compris les sociétés musulmanes.

Quid de l’américanisation (15) à l’échelle planétaire, jusqu’aux fins fonds de l’Amazonie où les tribus autochtones arborent des Tee-shirt à effigie de Coca-Cola ? Et de la surenchère d’un islam symbolique façon wahhabo-salafiste, qui n’est que la manifestation de cette résistance à la modernité ou marchandisation (16), pour ne pas dire schizophrénie (17) ?

De plus, ce qu’Eric Zemmour occulte sciemment, c’est tout ce que Georges Corm explique dans ses travaux historiques sur la complexité et l’évolution de la pensée arabe, depuis les tanzimats ou réformes de l’Empire ottoman jusqu’au mouvement de la Nahda et le pluripartisme et le processus de démocratisation du monde arabe et africain, au lendemain des (pseudo) indépendances souvent enrayées par des intérêts géostratégiques et énergétiques (néocolonialisme), quitte à soutenir des dictateurs au détriment des peuples.

Quid des Frères musulmans et des salafistes soutenus par la CIA pour contrecarrer la montée des socialistes arabes et africains dans les hémicycles parlementaires ? Il faut lire à ce propos Georges Corm (18), La question religieuse au XXIème siècle et Pensée et politique dans le monde arabe pour mesurer la complexité et la réalité du débat qui a animé les sociétés arabes africaines (19) et musulmanes durant ces dernières décennies.

Enfin, que dire du syndrome Titanic de Michel Onfray et d’Eric Zemmour, en même tant inquiétant et décliniste, de la fin de la civilisation occidentale face au transhumanisme, aux nouvelles intelligences artificielles (20) ? Sans parler de la peur de Zemmour de voir sa fille voilée, débat qui pour le coup aurait pu être intégré au roman Soumission de Michel Houellebecq.

Ce même Michel Houellebecq qui avait fait polémique en annonçant des Bataclan à l’envers (21)… comme une prophétie, lorsque la Macronie, tétanisée par ses affaires de corruption (22) (Marlène Schiappa et le scandale du Fonds Marianne), instrumentalise, via son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, les  violences policières et l’exaspération sociale (23) et économique de la population française, tout en gardant le silence sur la cagnotte scandaleuse de Jean Messiha ou le droit symbolique de tuer des Arabes.

Peut-être est-il temps de déconstruire et de critiquer l’ordre et le langage que nous impose la bourgeoisie (24) pour repenser une réelle critique de la politique (25), et ne pas participer à l’hégémonie culturelle de l’extrême droite (26) qu’instrumentalise le pouvoir, en mettant de l’huile sur le feu et exacerbant la fracture sociale (27).

Amine Ajar

Notes

(1)_ Onfray-Zemmour, hors-série de Valeurs Actuelles N°10 de ce mois de juillet 2023.
(2)_ Pierre Corcuff, La grande confusion, Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, éditions Textuel.
(3)_ Michael Paraire, Michel Onfray, Une imposture intellectuelle, Les éditions de l’Épervier.
(4)_ Carole Reynaud-Paligot, La République raciale, Une histoire 1860-1940, éd. PUF. Lire aussi De l’identité nationale, Science, race et politique en Europe et aux Etats-Unis XIXè-XXème siècle, éd. PUF.
(5)_ Non pas la douce France de Rachid Taha.
(6)_ Grey Anderson, La guerre civile en France, 1958-1962, Du coup d’Etat Gaulliste à la fin de l’OAS, éditions La Fabrique.
(7)_ Mouvements populaires et politiques de contestations de l’ordre néolibéral en Grèce et en Espagne à l’instar de Nuit Debout et d’Occupy Wall Street.
(8)_ Frédéric Farah, Fake State, L’impuissance organisée de l’Etat en France, éd. H&O.
(9)_ Bertrand Badie et Dominique Vidal, Le retour des populismes, éd La Découverte.
(10)_ Quinn Slobodian, Les globalistes, Une histoire intellectuelle du néolibéralisme, éd. Seuil.
(11)_ Olivier Nay, Histoire des idées politiques, 2500 ans de débats et de controverse en Occident, éd. Armand Colin. Lire aussi Jean Préposiet, Histoire de l’anarchisme, éd. Hachette.
(12)_ Michel Pinton, L’identitarisme contre le bien commun, Autopsie d’une société sans objet, éd. FYP.
(13)_ Haouès Séniguer, Les (néo) frères musulmans et le nouvel esprit capitaliste, Entre rigorisme moral, cryptocapitalisme et anticapitalisme, éd. Le bord de l’eau.
Lire aussi Khaled Ridha, Le capitalisme, L’islam et le socialisme, éd. Publibook.
(14)_ Hervé Juvin & Gilles Lipovetsky, L’Occident mondialisé, Controverse sur la culture planétaire, éd. Poche. Lire aussi Olivier Roy, L’aplatissement du monde, La crise de la culture et l’empire des normes, éd. Seuil.
(15)_ Ludovic Tournès, Américanisation: Une histoire mondiale XVIIIè-XXIèlme siècles, éd. Fayard.
(16)_ Sophie Bessis, La double impasse, L’universel à l’épreuve des fondamentalismes religieux et marchand, éd. La Découverte.
(17)_ A ce propos il suffit de lire l’excellent livre d‘Hamadi Redissi, Une histoire du wahhabisme, Comment l’islam sectaire est devenu l’islam, ed. Points. Ou d’Antoine Compagnon sur les Antimodernes, De Joseph de Maistre à Roland Barthes, éd. Folio, plus proches de nous dans le conflit ou la résistance à la modernité tels qu’étaient Baudelaire Balzac, Sand et bien d’autres au XIXème siècle face à la révolution industrielle et du transport. Comme nous aujourd’hui face à la révolution numérique et de l’intelligence artificielle.
(18)_ Georges Corm, La question religieuse au XXième siècle, éd. La Découverte, et lire aussi, Pensée et politique dans le monde arabe, éd. La Découverte.
Lire aussi Richard Labévière, Terrorisme, La face cachée de la mondialisation, éd.Pierre de Roux.
(19)_ Sous la direction de Thomas Borrel, Amzat Boukari-Yabara, Benoît Collombat, Thomas Deltombe, L’Empire qui ne veut pas mourir, Une histoire de la Françafrique, éd. Seuil.
(20)_ Cédric Durand, Techno-féodalisme, Critique de l’économie numérique, éd. ZONES.
(21)_ François Krug, Réactions françaises, Enquête sur l’extrême droite littéraire, éd. Seuil.
(22)_ Nicolas Framont, Parasites, éd. Les Liens qui Libèrent. Et lire aussi Salim Derkaoui et Nicolas Framont, La guerre des mots, Combattre le discours politico-médiatique de la bourgeoisie, éd. Le passager clandestin.
(23)_ Michel Offerlé, La profession politique XIXè-XXIème siècles, éd. Belin.
(24)_ Pierre Lascoumes, L’économie morale des élites dirigeantes en France, SciencesPo Les Presses.
(25)_ Joseph Stiglitz, Peuple, Pouvoir & Profits, Le capitalisme à l’heure de l’exaspération sociale, éd. Les Liens qui Libèrent.
(26)_ Stéphanie Lagrange, Les néoconservateurs, éd. AGORA.
(27)_ Sous la direction de Pierre Dardot, Le choix de la guerre civile, Une autre histoire du néolibéralisme, éd. LUX. Lire aussi Eric Maurin, Le ghetto français, Enquête sur le séparatisme social, éd. Seuil.
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