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La réponse d’un sage à la folie, hommage à un maître soufi.

Qu’il me soit permis de rendre en cette tribune hommage à la montagne qui permit au randonneur occasionnel que je suis de se hisser, un si court instant – instant néanmoins – sur les cimes de la Certitude, où je contemplai le paysage de l’existence sous le signe d’une beauté dont mon âme est depuis lors restée captive…

La chaîne de montagnes spirituelles dont la mort du cheikh Muhammad bi-al Qurshi signifie aujourd’hui la clôture, fut le moyen duquel s’aidait une communauté de croyants lumineux, admirablement perdus dans un coin du désert du Haut-Atlas marocain, pour stabiliser le sol quotidien de leur fraternité admirable.

La vie continue, et la lumière des cimes en éclairera le cours pour un temps encore, mais, en ce que les saints ne trouvent de nos jours personne pour leur succéder à la tête des ordres initiatiques, il nous faut lire un signe d’avertissement.

Celui par exemple, de ce que l’environnement culturel qui dans l’Histoire permit la reproduction de l’élite spirituelle de notre tradition achève actuellement de se dissoudre sous nos yeux. Le cheikh dont j’ai l’honneur d’évoquer à présent la mémoire a vécu sur un plateau désertique, grandi par la société du cheikh Muhammad ibn-al-Habib, à l’écart du monde et du chaos électrique, dans le cadre enchanteur des panoramas lunaires de l’Atlas…

Il s’est éteint à cent-dix ans, la semaine dernière, un siècle de prière, une page se tourne… À quelle source allons-nous puiser pour écrire la nouvelle dans un monde où l’encre des savants ne cesse de se tarir, et où la folie humaine verse, chaque jour davantage, partout sur terre, le sang des martyrs ? Le départ de ces grands sages, héros de l’invisible, nous laisse orphelins, non seulement de leur règle, mais également, et là est le plus ennuyeux, du monde précis qui leur permit de devenir ce qu’ils furent…

Ce monde n’est plus. Il ne tient qu’à nous que le monde de douceur que le cheikh nous laisse en héritage – celui que secrètement composent les chemins de sa bienveillante Certitude – contribue à la floraison du monde contemporain passablement terni par une culture devenue stérile.

À l’intention de ceux dont l’ignorance incline à voir dans l’islam soufi quelque pratique déviante, l’expérience m’a appris que les maîtres soufis ne sont nullement responsables des dérives auxquelles se laissent parfois aller ceux qui échouent à en saisir le sens et les finalités.

Ne sachant rien de la manière appropriée de se comporter en présence d’un héritier du Prophète, il m’est moi-même arrivé, dans les premiers temps de mon initiation, de me prendre les pieds, plus souvent qu’à mon tour d’ailleurs, dans les tapis des couloirs de la zaouyyia… Ma vénération pour le cheikh était si grande qu’il m’arrivait d’oublier lors jusqu’au motif de mes visites : la faiblesse de ma conscience de la Présence divine…

Comme je me penchais pour lui baiser la main, si le cheikh sentait de mon âme émaner la moindre inclinaison à sacraliser sa personne, il se refermait sur lui-même, abattant l’ombre sur mon âme et me laissant croupir d’interminables minutes dans le désastre de sa désapprobation. Il ne voulut pour rien au monde qu’on le prît au sérieux ; ce qui importait pour lui fût simplement que chacun d’entre nous prît Dieu suffisamment au sérieux…

Je compris alors, au fil du temps, que le maître soufi est un voile, et qu’il nous fallait en devenir l’intime, afin que celui-ci se découvre, et ouvre, quelque part, en lisière de son illumination, les nobles voies de l’Amour…

Coiffé d’une grande étoffe blanche ne laissant de son visage apparaître que l’éclat partiel de l’expression de sa pureté spirituelle, d’une corpulence circonscrite aux mystérieuses dimensions du point géométrique, on eût dit parfois, au cœur de ses munajat, que ses dires cristallins polarisaient l’énergie du cosmos, démultipliant pour nous son être comme une limite qui tend vers l’Infini…

Dans ces moments inouïs où nous ressentions chaque atome de l’air vibrer de l’hommage qu’il rendait à la Vérité, quelque chose de lui – sa basharyyia – s’éteignait dans un murmure, et l’espace de sa petite chambre s’emplissait d’une aura indescriptible de quiétude…

Recueilli dans l’humilité du Service, le cheikh découvrait en lui-même, chaque jour plus distinctement, le sublime visage de la Promesse…

Dans l’oraison recueillie lors de mes deux dernières visites, je notai la prépondérance de deux termes au cœur de ses suppliques : « sa’ada » et « dhikr »…

La joie, le souvenir…

Le Souvenir, la conscience de Dieu, constituait pour lui la racine d’un arbre – la vie – dont le fruit fût la joie de vivre l’instant au service de Dieu et du prochain.

L’islam est avant toute chose un évènement littéraire… Il est ensuite un évènement économique. Il apporte des solutions de rééquilibrage de l’économie au sens commun du terme, mais aussi, et surtout, de toutes les économies de l’existence humaine : économie spirituelle, économie du désir…

On a tendance à oublier que le Coran (et donc l’Islam), est un évènement littéraire aussi bien que spirituel ; une alchimie de la lettre et de l’esprit. Ce qui rend aussi singulier le Texte, dans la perspective musulmane, est sa beauté. Il se peut néanmoins que la beauté coranique échappe au lecteur dont l’esprit est ailleurs, trop préoccupé…

Ainsi en va-t-il du dépressif par exemple, ainsi le poserez-vous devant les plus beaux paysages, son état le rend parfaitement insusceptible de les apprécier…

L’âme du lecteur contemporain du Coran est certainement trop dépressive…

La beauté du Coran n’est pleinement sensible qu’à ceux dont l’esprit est empreint de joie de vivre et de confiance. Cet état d’esprit est la sainteté. Le remède à la maladie du monde moderne réside selon nous dans l’amour des saints, les saints de l’islam et de toutes les grandes religions, fussent-elles laïques…

La modernité souffre d’un déficit de religion au sens littéral de ce terme (dérivé du latin re-ligare) ; elle pâtit en effet de la crise engendrée par la perte de ce qui relie (entre eux les individus)…

Ce n’est donc pas jouer sur les mots, mais au contraire les prendre au sérieux que d’affirmer que nous sommes tous, modernes, des religieux qui s'ignorent… L’état actuel des choses exige que nous produisions une pensée susceptible de reconstruire les institutions dont le système des maîtres du Capital parachève actuellement la destruction…

L’économie spirituelle de la tradition religieuse soufie – dont la finalité consiste en la réalisation d'un idéal de paix universelle fondée sur la mise en œuvre du droit par la justice – est la seule alternative crédible au système de la quantité pure…

Car la révélation coranique est un évènement économique dans le mouvement même de son être littéraire et symbolique…

Aussi est-ce à raison de ce qu’il est un évènement littéraire et symbolique contenant les virtualités d’une thérapie de l’âme individuelle et collective, qu’il se présente dans l’histoire universelle sous le signe d’un évènement économique de première grandeur…

La sagesse coranique comme révélation d’une économie poétique du désir humain, se signalant dans une mémoire vivante, s’adresse aux êtres libres aspirant recouvrer l’universel chemin de la vie éthique…

Il convient dès lors de bâtir des ponts entre nous au recours des matériaux de notre vie spirituelle…

Et nous arpenterons le monde pour apporter notre pierre à l’édifice, conscients de ce que cette pierre n’est à nos yeux précieuse qu’en tant qu’elle est religieuse, et que le sens précis de l’exclusion dont nous constituons de nos jours la visée est celui d’un mouvement de retour vers l’Origine, là où se découvre le sens de la finalité, et dont le substrat est l’énergie du Pacte scellé par les âmes de notre famille humaine le Jour de la prééternité…

Aussi est-ce en nous identifiant à ceux qui nous excluent que s’accomplira le premier pas vers l’Autre en nous-mêmes, pour initier en cela la quête d’authenticité dans l’identique, là où dans les dimensions les plus lumineuses du même se manifeste la splendeur des différences …

Le dine – dette – du je à l'égard du nous – en la substance duquel nous puisons l'alpha et l'oméga de notre légitimité à mandater la volonté divine sur terre – laquelle est volonté pure de concorde universelle – passe, en islam, comme ailleurs, par l’engagement de l'être dans un processus de transformation morale visant à l'élévation de l'âme…

La valeur de la communauté humaine – valeur dont l'essence est spirituelle – réside en cela même qu'elle constitue le lieu de l'élévation spirituelle…

La communauté institue l'esprit : le lieu où – honneur à l'étymologie de ce terme clé d’éducation – le sujet accède à ce qui (ex-ducere) le sort de soi par voie d’élévation par de-là les obstacles dont Satan jalonne le bas-monde…

La communauté musulmane, loin de nous replier en elle sur nous-mêmes dans la glorification des insignes agnatiques, n’a de sens qu’à nous conduire sur le chemin de l’illumination des signes de la Providence dont notre Bien-aimé jalonne le monde…

L’homme contemporain se doit de devenir « religieux » s’il souhaite survivre à la modernité tardive… Il doit autrement dit se re-lier à soi avant d’espérer se relier aux autres…

Même si la réalisation de nos fins ne nous est pas garantie, et que partout autour de nous s’élaborent les prémices de l’eschatologique, souvenons-nous qu’il n’est à la lumière de notre idéal de fin du monde qui n’abrite en elle les lueurs de l’aube éternelle ; ainsi qu’il sache, celui qui aspire à devenir héroïque, que de tout temps un dur combat l’attend ; que son coeur lui fournira les armes de la victoire, et que cette victoire, si belle et prometteuse qu’elle pourra lui paraître, jamais acquise, l’entraînera toujours sur de nouveaux champs de bataille…

La passion, en arabe, se dit « hawa », le courant d’air… La passion qui fait claquer les portes et nous entraîne loin de nous-mêmes. Mais dans la mauvaise direction. Qu’est-ce à dire ? Il m’arrive de croire que, ce que nous appelons « vivre », c’est poursuivre un cheminement vers soi-même. Que nous sommes, au vrai, tous, quelque part, en dehors de nous-mêmes, et que la raison d’être de notre existence, partant, est d’organiser les retrouvailles…

Mais qui sommes-nous au juste ? Telle est, peut-être, la question que nous devrions nous poser. Est-ce faute de lui apporter une réponse satisfaisante que nous en venons à confondre « action » et « réaction » ? Allons-nous suffisamment au fond des choses ? Le déni de reconnaissance nous refoule tendanciellement dans une posture réactive, défensive. Ainsi réduits à nous définir dans les termes de ce que ne sommes pas, nous ne savons plus qui nous sommes.

Cette tendance à nous définir négativement – dans laquelle nous enferme chaque jour davantage cet apartheid qui n’ose pas dire son nom – constitue un obstacle redoutable sur la voie de la libération étant donné que l'effort que nous déployons pour contester la vision négative que le discours dominant propage de notre identité obère notre capacité à incarner la vision positive que le Coran et la Sunna nous en donnent. Un premier jalon sur la voie de l’émancipation serait de reconnaître que c’est en direction de l’anthropologie coranique – et non dans celui de l’engagement politique – qu’il nous faut désormais tourner l’essentiel de nos efforts.

Remettre la sagesse du récit coranique au centre de nos réflexions constitue, au regard de cette première hypothèse, le seul moyen de lever la mise en demeure où nous sommes toujours – dans notre dialogue avec nos concitoyens – de répondre de ce que nous ne sommes pas, à savoir des musulmans définis dans les termes de l’identité politique.

Dans son commentaire du verset « et la vie présente n’est que jouissance trompeuse [afin de vous mettre] à l’épreuve en vos biens et vos personnes ; et vous entendrez de la part des associateurs et de ceux qui reçurent les Ecritures avant vous d’innombrables calomnies », Ibn Ajiba souligne que : «(…) quiconque emprunte la voie de l’excellence spirituelle avec sincérité et détermination expose [nécessairement] ses biens et sa personne aux épreuves, de telle sorte que se révèle [à lui-même] le degré de véracité de son engagement [et il] s’expose en outre à entendre de la part des gens (nass) d’innombrables calomnies (adhan kathir). Dans un tel cadre, de conclure le grand exégète marocain : « la victoire revient à celui qui patiente ; et l’échec, à celui qui répond ».

Si « le droit d’être nous-mêmes » constitue bien l’enjeu du combat, notons que c’est probablement moins le « droit » que le « nous-mêmes » de ce droit d’être nous-mêmes que nous subtilise le discours dominant. La monoculture nous exproprie de nous-mêmes ; le droit se contente d’accompagner le processus. Autrement dit ce n’est pas lui qui nous sanctionne. Nos adversaires ne sont efficaces à faire passer leur message débilitant que dans l’unique mesure où nous sommes nous-mêmes inefficaces à faire passer le nôtre.

Nous devons désormais nous atteler à comprendre en quoi l’intelligence théorique du message de l’Islam est un antidote à la crise de la culture qui affecte nos sociétés modernes. Le geste qui s’annonce est donc double : identifier la crise et réactiver l’intelligence du message.

On ne peut s’aimer soi-même que sur la base de la conscience intime de notre spiritualité ; sur la base, autrement dit, de notre aptitude à discerner en nous cette qualité inestimable qui fait de nous des êtres symboliques et sensés. C’est-à-dire des êtres capables d’interpréter le monde comme le signe de la plus pure harmonie ; comme l’indice de la vérité précise sur laquelle tous les espoirs d’une politique nouvelle de la convivialité reposent…

Lorsque le virus de la bêtise contamine notre spiritualité, nous perdons, outre l’estime de nous-mêmes, l’estime de l’Autre. Telle est la mécanique sournoise de la dépolitisation.

Le message ne s’impose à personne, il se pro-pose (ou autrement dit il se pose devant nous) pour autant que nous aspirions à nous saisir du droit que le Coran nous donne de nous réconcilier avec nous-mêmes afin de nous réconcilier avec les autres. La portée politique de ce geste de conquête est manifeste. On le voudrait croire capable – ce geste – de réaliser quelque chose de l’harmonie du monde.

Le discours dominant nous exproprie de « nous-mêmes » car sa violence symbolique inocule son poison dans l'organe de la reconnaissance originelle (qalb). Opérons donc ici une distinction conceptuelle entre « reconnaissance originelle » et « connaissances formelles ». Ces dernières ne sont pas directement touchées par la falsifitas ambiante.

La preuve en est que nous ne continuons pas moins de souscrire aux valeurs de l’islam en dépit de ce qu’elles sont socialement dépréciées. Comme elle nous force à puiser plus profondément dans nos ressources, et à rechercher activement des voies de dépassement, d’aucuns argueront même qu’une telle mise au ban nous galvanise. Cette vue enthousiaste n’en appelle pas moins une réserve importante : c’est le récepteur de la reconnaissance originelle que l'adhan kathir parasite et détraque, de sorte qu'en exposant trop son cœur au waswas médiatique, le musulman continue de croire en Dieu, mais ne parvient plus à Le reconnaître.

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