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La dangereuse fuite en avant du pouvoir algérien

Après un long suspense savamment cultivé par les médias, le président Bouteflika a enfin rompu le silence dans le cadre d’un discours à la nation dont l’opinion publique nationale attendait beaucoup. Malheureusement, les appels au changement pacifique émanant des personnalités nationales respectées comme Abdelhamid Mehri et Hocine Aït Ahmed n’ont pas été entendus. Confronté depuis plusieurs mois à une vague de protestations populaires qui n’épargnent aucun secteur social au moment où le pays redoute sérieusement les conséquences de la crise libyenne sur sa sécurité nationale, le pouvoir avait une occasion inespérée de se remettre en question et de revenir à la souveraineté populaire comme l’exige la gravité de l’heure.

Malheureusement, il n’en fut rien. Ceux qui pariaient sur un changement de l’intérieur du système seront déçus. La multiplication des mouvements sociaux et les données géopolitiques de la nouvelle conjoncture régionale ne sauraient laisser indifférents les centres du pouvoir algériens. Des discussions houleuses ont traversé les cercles dirigeants, qui ont été pris de court par la tournure des événements qui secouent le monde arabe, comme la plupart des chancelleries.

Deux préoccupations majeures n’ont sans doute pas échappé à ces cercles dirigeants : d’une part, si la dynamique protestataire se généralise et s’amplifie en Algérie, personne ne pourra garantir jusqu’où elle s’arrêtera. D’autre part, il est de plus en plus acquis que les puissances occidentales n’hésitent pas à s’engouffrer dans la brèche des « révolutions arabes » pour réactualiser leurs projets de domination néocoloniale, quand elles ne sont pas carrément suspectées d’avoir joué un rôle actif dans le processus contestataire.

Face à ces deux préoccupations d’ordre sociopolitique et géopolitique, les cercles dirigeants avaient le choix entre un immobilisme mâtiné de vagues promesses de réformes constitutionnelles, dans l’espoir d’éviter les incalculables conséquences d’une ouverture non maîtrisée, et un aggiornamento sérieux qui passe par le retour à la volonté populaire au travers d’une Assemblée constituante comme le réclament le PT et le FFS ou une Conférence nationale souveraine comme l’a souhaité Abdelhamid Mehri. Ces deux options qui se rejoignent quant au contenu historique passent, l’une comme l’autre, par la dissolution de l’Assemblée actuelle frappée d’illégitimité et d’incapacité.

Le triomphe des tenants de l’immobilisme

Il n’en fallait pas plus pour mobiliser les actuels tenants du système rentier qui ont fait de cette Assemblée leur repaire de bandits en col blanc. Toutes les lois scélérates passent par là. Et toutes les actions de sabotage des projets de loi qui pourraient contrarier les intérêts de la bourgeoisie compradore trouvent leur épilogue à l’intérieur de ses murs. Lors d’une récente rencontre avec le président Bouteflika, le président de l’Assemblée nationale Abdelaziz Ziari, le premier ministre Ahmed Ouyahia et le secrétaire général du FLN Abdelaziz Belkhadem, lui ont fait savoir leur opposition catégorique à toute dissolution de cette institution. Parlaient-ils seulement au nom de leurs partis respectifs ou engageaient-ils aussi la position d’institutions plus influentes, comme l’institution sécuritaire et militaire ?

La reculade du président Bouteflika, qui aurait été tout près de prendre en compte l’initiative de Abdelhamid Mehri, lequel a reçu entre-temps le soutien de Hocine Ait Ahmed, montre a contrario que les pressions des tenants de l’immobilisme ont été trop fortes pour être assimilées seulement aux manœuvres d’une classe politique impuissante et discréditée.

Il fallait plus qu’un président fatigué et usé par la maladie pour espérer résister aux mises en garde conservatrices d’un sérail politico-militaire qui se croit tout-puissant, mais qui est lui-même paralysé par les pressions contradictoires de groupements d’intérêts plus ou moins opaques, et qui préfère s’entourer de fonctionnaires incompétents et arrogants plutôt que d’écouter les voix dissidentes des cadres qui ont le courage de tirer la sonnette d’alarme avant qu’il ne soit trop tard.

En tournant le dos aux appels sincères pour un changement pacifique susceptible de répondre aux aspirations démocratiques du peuple algérien et de mettre en même temps l’Etat national à l’abri de secousses graves et des manipulations des puissances étrangères qui n’hésitent plus à instrumentaliser ouvertement les déficits démocratiques et les crises sociales et politiques internes qui tardent à trouver des solutions pacifiques et consensuelles, le pouvoir algérien risque malheureusement de jouer au pyromane.

Un pouvoir pyromane

Certes, la vague contestataire, quoique généralisée, ne dépasse pas pour le moment le seuil d’une contestation à caractère social. Grâce à la généreuse manne pétrolière, le pouvoir peut l’éteindre facilement. Mais l’absence de courroies de transmission démocratiques entre l’Etat et la société est annonciatrice de perspectives dangereuses pour la paix civile. Face à l’impuissance d’un syndicat national dépassé et discrédité en raison de son inféodation au pouvoir, l’intransigeance de syndicats autonomes qui se développent rapidement n’est pas toujours un facteur de progrès comme on peut l’espérer tant l’impatience et l’inexpérience peuvent aisément prêter le flanc à des manipulations politiciennes et « diplomatiques » douteuses. De son côté, le radicalisme d’une jeunesse désespérée et dépolitisée est utilisé par les lobbies de la rente dans leur chantage quotidien contre toute tentative d’encadrement juridique et administratif d’une économie informelle qui brasse des milliards comme on l’a vu lors des émeutes de janvier dernier.

Il serait simpliste d’expliquer la fuite en avant du pouvoir algérien uniquement par le croisement d’intérêts entre les groupements économiques plus ou moins criminels et leurs alliés politiques et militaires (ce que le défunt président Boudiaf a appelé la « maffia politico-financière »). La crainte du chaos et de l’ingérence étrangère n’est pas une vue de l’esprit et explique sans doute partiellement la méfiance de certains cercles dirigeants à l’égard de l’inconnu que pourrait engendrer un changement non maîtrisé.

Il suffit d’analyser sereinement ce qui se passe en Libye et plus particulièrement les arrière-pensées de la diplomatie française dans ce conflit pour se rendre compte que l’Algérie est réellement confrontée à des menaces sérieuses qui visent directement sa sécurité nationale. Mais au lieu de prendre toute la mesure de ces risques encourus et de s’élever au niveau des défis stratégiques auxquels se trouve confronté le pays en prenant le peuple à témoin et en lui remettant entre ses mains son destin à l’heure où s’amoncellent les nuages annonciateurs de l’orage, le pouvoir fait exactement le contraire. Il s’enferme et attend que l’orage passe.

Il ne s’agit pas de faire un quelconque procès d’intention au président Bouteflika. Mais ses promesses de réformes risquent malheureusement de laisser sur leur faim les Algériens qui s’inquiètent légitimement de l’avenir de leur pays. En effet, quelle que soit la louable intention qui pourrait se cacher derrière ces promesses, quel crédit peut-on accorder à une réforme constitutionnelle qui resterait prisonnière de la bonne volonté d’une Assemblée formée pour une grande partie de représentants « élus » grâce à l’argent sale de la CHKARA ?

En effet, le blocage politique actuel ne vient pas tant du FLN ou du RND en tant que « partis au pouvoir » que de l’alliance contre-nature de certains de leurs dirigeants avec les secteurs de l’économie informelle et de la bourgeoisie parasitaire et de l’engluement d’une partie de leurs cadres dans les petits trafics d’influence quotidiens au niveau des wilayas, le tout dans un contexte marqué par une dépolitisation grave de la société et l’impuissance d’un appareil judicaire paralysé par les injonctions de l’Administration et gangrené par la corruption.

Retour à la souveraineté populaire

La relation organique entre l’autoritarisme policier, l’absence d’une Justice indépendante, l’argent sale et l’ingérence étrangère (aujourd’hui soft mais qui risque de devenir ouverte et grossière demain) est devenue aujourd’hui trop flagrante pour espérer en sortir sans faire appel en ce moment historique grave au seul témoin qui vaille : LE PEUPLE. Ceux qui agitent l’épouvantail d’une possible remise en cause du caractère républicain de l’Etat algérien suite à la convocation d’une Assemblée constituante dans les conditions présentes ont le droit d’appeler à réunir toutes les conditions politiques et juridiques qui pourraient aider à prévenir pareil scénario au demeurant improbable. Mais une chose est sûre : les dangers qu’encourrait le pays s’il continuait dans l’immobilisme et les faux semblants actuels ne sont pas moins réels que ceux qu’il risque de connaître s’il se décide courageusement à tourner la page d’un système devenu anachronique. La politique est avant tout l’art du possible.

Il ne s’agit pas de comparer le régime politique actuel et la perspective d’une « révolution orange » qui pourrait nous ramener au pouvoir des gens comme Said Sadi et consorts sur fond d’un chaos sécuritaire recherché qui se terminerait par une intervention internationale « humanitaire » comme on en a désormais l’expérience. Il faut le dire et le redire : le système algérien actuel est mille fois préférable à une république de papa avec à sa tête des bâtards du colonialisme qui reçoivent leurs agendas démocratiques au Quai d’Orsay et ailleurs.

Mais concrètement la question ne se pose plus en ces termes. La véritable question est : Même si une « dictature nationale » est préférable à une « démocratie » couscoussière et néocoloniale, qui nous dit que cette « dictature nationale » peut encore tenir longtemps dans les conditions internes et externes actuelles où elle est de plus en plus infiltrée par de puissants lobbies d’affaires et sujette aux pressions diplomatiques des puissances étrangères ?

Pourtant des tendances structurelles fortes aussi bien démographiques qu’économiques et sociales ajoutées aux défis géopolitiques posés par la nouvelle conjoncture régionale militent en faveur du dépassement de la logique paternaliste qui a présidé jusqu’ici aux rapports établis entre le pouvoir et la société. Conscient du rapport de forces disproportionné en faveur du système colonial, feu Larbi Ben Mhidi ne disait-il pas : « Sortez la révolution dans la rue et vous la verrez portée par tout un peuple » ? Face aux défis posés par la sortie du système économique rentier et criminel dont se nourrissent banditisme interne et frontalier et terrorisme et qui sont appelés à se développer avec l’effondrement de l’Etat libyen, n’est-il pas grand temps de créer les conditions politiques d’une participation effective de toutes les énergies et de toutes les forces sociales et politiques à la nécessaire œuvre de reconstruction en vue de jeter les bases d’une prospérité durable et partagée fondée sur le travail et l’intelligence ?

Plus que jamais, les menaces qui pèsent aujourd’hui sur la paix civile et la sécurité du pays exigent une réconciliation sincère et urgente entre souveraineté nationale et souveraineté populaire. Rien n’est joué d’avance et il n’est jamais trop tard pour bien faire. En s’abstenant de la seule initiative courageuse qui aurait pu le grandir en la circonstance, à savoir rencontrer publiquement Abdelhamid Mehri et Hocine Ait Ahmed comme prélude à une conférence nationale plus large en vue de se concerter sincèrement et loyalement sur les modalités d’une transition démocratique à la hauteur des défis de la conjoncture et des espoirs de tout un peuple, le président Bouteflika a raté un rendez-vous mémorable avec l’histoire. Pour l’avenir pacifique et prospère de tous les enfants de cette Algérie qui a tant sacrifié, puisse ce ratage ne constituer que partie remise.

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