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Itinéraire d’un converti: de William à Bilal puis William

Converti… je pense que l’on me collera cette « étiquette » toute ma vie, sachant qu’elle me colle encore à la peau même après avoir embrassé l’islam il y a plus de 15 ans et je crains qu’elle ne soit encore là même dans 50 ans si Dieu me prête vie… A la limite, je préférerais que l’on me désigne comme étant un « musulman français » de par mes origines dominantes ou comme un « musulman occidental », mais je m’interroge sur cette insistance à vouloir régulièrement me présenter par un qualificatif informant sur le fait que je n’étais pas musulman et que je le suis devenu. D’autant que dans l’esprit de beaucoup de gens, dire de quelqu’un qu’il est converti revient à comprendre qu’il vient à peine d’embrasser l’islam et c’est ainsi qu’on me félicite encore aujourd’hui régulièrement pour ce choix comme s’il avait eu lieu il y a deux jours.

Mais au fond, pourquoi y a-t-il sans cesse ce besoin de désigner le musulman qui n’a pas une origine laissant entrevoir « l’évidence » de son islamité par le qualificatif de « converti » ?

Pour certains, il s’agit simplement d’une habitude de langage ou d’un réflexe culturel permettant d’identifier rapidement celui qu’ils veulent désigner par sa particularité spirituelle atypique. Cela est parfois touchant de fraîcheur et d’innocence comme quand j’informe que je suis musulman depuis plusieurs années et que l’on me répond « bienvenue parmi nous, tu verras l’islam est une belle religion »… Mais pour d’autres en revanche, il s’agit d’un moyen de rappeler, comme pour diminuer, que celui dont ils parlent n’a pas toujours été musulman et qu’il est donc moins légitime à parler de l’islam, comme quand on m’a dit lors de mes premiers pas dans cette religion que moi et ma descendance ne seront de « vrais musulmans » qu’à partir de la 7e génération…

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Il y a d’ailleurs chez certains musulmans d’origine magrébine, turque ou sahélienne par exemple une forme de complexe de supériorité quand un musulman « gwer, gaouri ou babtou » comme moi se permet d’aborder des thématiques islamiques et de proposer des analyses critiques. De suite, je suis catalogué comme illégitime (« William ? c’est un musulman lui ?) voire comme un hypocrite voulant saboter l’islam de l’intérieur ou, plus légèrement, comme une personne n’ayant jamais suivi de cours de théologie, ne sachant pas différencier le « alif » du « ba » en langue arabe, ne pouvant lire le Coran qu’en version française ou en phonétiques et finalement ne connaissant rien ou presque aux sciences religieuses ou à l’histoire de notre religion ayant fait naître une grande civilisation à l’époque médiévale. Fort heureusement, mes rencontres ici et ailleurs témoignent que ceci est loin d’être une généralité et il est fort touchant de sentir chez nombre de mes interlocuteurs un respect et une estime amicale et fraternelle au-delà des origines qui nous distinguent les uns des autres.

Ceci dit, autant que je m’en souvienne, l’idée de Dieu, Celui qui est, a toujours fait partie de mes réflexes spirituelles et intellectuelles, même si mon itinéraire dans la découverte de l’islam ne débuta qu’au début des années 2000. Né en 1985 et issu d’une famille plutôt chrétienne (catholique, bien que ma mère soit rebelle à ce niveau… « les chiens ne font pas des chats »), je me suis paradoxalement fait baptisé « tardivement » à l’âge de 12 ans, car ma mère souhaitait que je fasse ce choix en conscience et volontairement, et non par simple suivisme traditionnel. Après avoir lu les Évangiles, recherché et questionné longuement les clercs de mon entourage sur diverses questions « pointues » (relativement à mon âge en ce temps, soit 10-11 ans), j’ai décidé de me faire baptiser en 1997 puis d’effectuer ma Première communion. Ceci marqua en réalité mes débuts dans la découverte du vaste patrimoine religieux de notre monde… 

Progressivement, ma volonté de comprendre s’aiguisa, je ne cessais de questionner et de me documenter pour avoir des réponses à mes questions et, avec le temps, j’ai commencé à m’orienter vers le Protestantisme que je trouvais, sur diverses thématiques, plus cohérent que le catholicisme. Toutefois, à mon entrée au lycée, mon questionnement restait vif et certaines interrogations demeuraient quant à elles sans réponse, notamment celles entourant le « Mystère de la trinité », la fiabilité des Évangiles dit « canoniques » et le rejet tardifs des Évangiles dit « apocryphes » ou encore la partie violente et sombre de l’histoire de l’Église. J’ai alors voulu élargir mon horizon des savoirs et je me suis intéressé de plus près à d’autres spiritualités : le bouddhisme et la vie de Siddartha Gautama, le judaïsme et le message thoraïque, mais également à l’islam qui était souvent mis sur le devant de la scène via la thématique du voile ou à cause des attentats ayant frappé le monde occidental et celui, très spectaculaire, du 11 septembre 2001.

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Les sagesses bouddhistes me marquèrent beaucoup, mais l’éloignement d’avec le Dieu Unique d’Abraham et de Jésus m’empêcha d’y adhérer davantage. Le judaïsme était très intéressant, mais je me retrouvais avec un système assez similaire au clergé chrétien via le judaïsme rabbinique dominant. En outre, je trouvais malgré tout cette religion et ses partisans assez refermés sur eux-mêmes et finalement il m’apparaissait difficile de devenir un adepte du judaïsme. Ma découverte plus précise de l’islam en 2004 fut une révélation…

La présentation très simple qu’on m’en a faite de ses principes de bases quant à l’unicité de Dieu, l’absence du « Mystère de la Trinité » qui reste mystérieux et difficilement compréhensible même après 2000 ans de christianisme, la présentation du message coranique comme s’inscrivant dans la lignée des autres révélations, la reconnaissance de l’ensemble des Messagers, la présentation d’une religion de paix, d’entraide, de miséricorde et d’amour… tous ces éléments et d’autres m’ont permis de trouver enfin la cohérence que je recherchais et de répondre à mes questions.

Cet islam « premier », basique, allant à l’essentiel m’avait convaincu profondément. J’ai alors changé de prénom car, me disait-on à l’époque, cela était obligatoire, et j’ai choisi, pour l’histoire de ce « converti » non-arabe et certainement aussi car la sonorité était assez douce à l’oreille d’un occidental, le prénom Bilal. Je me souviens encore des larmes dans les yeux de ma mère quand je lui ai annoncé ce changement officieux de patronyme… j’ai peu de regret, mais celui-ci en fait partie. 

Cependant, très vite, cet islam paisible, simple et consacrant l’essentiel se montra envahissant et extrêmement brutal en s’attardant de façon excessive sur des détails de la vie quotidienne et ce, même si ma foi aveugle ne le percevait pas ainsi à l’époque. Mes premières années dans l’islam furent marquées par un rigorisme et un zèle que je m’infligeais surtout à moi-même, mais qui, par ricochet, touchait mon entourage. Ceci fut développé et encadré par ma découverte, mon adhésion et ma participation au mouvement Tabligh (à défaut de tomber dans le salafisme, courant dont certains membres s’efforçaient de vouloir faire de moi l’un des leurs). Ce fut alors l’arrêt brutal de mes leçons de guitare, instrument que je jouais depuis plusieurs années, la destruction de l’ensemble de mes CDs de musique, l’arrêt des salutations en faisant la bise ou même en serrant la main et ce, même vis-à-vis de l’une de mes cousines (que je considère comme une tante de par son âge) car, islamiquement, elle n’était pas une mahrâm m’expliquait-on. A ceci, s’ajouta mon refus de m’asseoir à table avec ma propre famille parce qu’une bouteille de vin ou de champagne était posée dessus (pourtant exceptionnellement et exclusivement durant un moment de fête), mon changement de club de judo-jiujitsu, parce que des femmes s’y trouvaient, pour mon inscription dans un club de « barbus » respectueux « du Coran et de la sunna », la fréquentation de salle de musculation 100% muslim, ou du moins masculine, mais aussi l’arrêt de mon orientation en faculté de droit car mon futur métier m’aurait amené à juger selon les lois des « mécréants »… 

En bref, cet islam que j’avais tant aimé devenait la cause de mon isolement, de mon repli et de mon sectarisme. Plus je le découvrais, plus mon zèle se renforçait et me faisait considérer qu’il était normal d’agir comme je le faisais car, dans mon esprit, telle était la volonté de Dieu et de Son Messager.

Impossible pour moi d’imaginer épouser une femme qui ne portait pas le jilbâb voire même le niqâb, ce vêtement étant grandement consacré dans le Tabligh et signe d’une grande piété me disait-on. Impossible de sortir sans porter un qamîs et une ‘imâma (turban), même en hiver en plein mois de décembre et ce, alors qu’un tel accoutrement dans un contexte français n’était que stupidité et mauvaise compréhension du concept de sunna. Impossible d’aller à l’université étudier sans mettre en avant mon islamité par le port d’une chachiya. Impossible de m’asseoir à côté d’une étudiante ou même de discuter cordialement avec la gent féminine, déjà qu’échanger avec une professeure était compliquée… L’influence du mouvement Tabligh, influençant nombre de ses membres dans leur vigilance quant à la séparation stricte des sexes en société, n’arrangeait rien. Sans compter sur les diverses activités et sorties auxquelles je participais et à travers lesquelles je devenais un prédicateur investi d’une véritable mission d’islamisation : on devait faire chaque activité, chaque lecture de ḥadîth, chaque visite de musulmans avec l’intention que Dieu les guide par notre cause, comme si moi, même sans le dire, je me trouvais davantage guidé que ceux à qui je m’adressais.

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Mais chassez le naturel et il revient au galop n’est-ce pas ? Dès 2007, très vite et en parallèle de ma découverte de la religion musulmane, j’ai commencé à diversifier mes lectures et à suivre des cours de sciences islamiques et de mémorisation du Coran dans les mosquées autour de moi. Ceci me permit de prendre de la hauteur, d’entrevoir les divergences et les nuances qui existaient au sein de l’islam sur diverses thématiques et de prendre petit à petit mes distances avec le Tabligh. Je suis devenu moins rigide, bien que toujours cadré par le contours très normatif du sunnisme. Mes études universitaires en sciences humaines débutées en 2005 et s’achevant en 2016 ont également contribué à développer davantage mon esprit critique et ma soif d’apprendre, notamment via ma spécialisation dans les sciences historiques et la découverte approfondie de plusieurs civilisations. De même, le fait de m’initier à la sociologie, à l’économie ou encore à l’archéologie, ainsi que le fait de développer mes compétences dans le domaine de la recherche, de la rédaction de mémoires, de l’analyse critique et des sciences de l’éducation a renforcé ce besoin de prendre une distanciation critique avec ce que je recevais du discours religieux. A ce titre, aborder l’histoire de l’islam en tant que civilisation m’a permis de percevoir que le reproche que je faisais au christianisme à ce niveau était en réalité présent dans toutes les religions, y compris l’islam qui se développa sous l’influence du pouvoir politique des différentes dynasties du monde musulman. 

Par la suite, l’envie d’en savoir plus et le manque d’approfondissement et de questionnement critique dans les enseignements des mosquées que je fréquentais me poussa, de 2009 à 2015 vers des structures associatives et des instituts de sciences islamiques afin d’y approfondir mes connaissances religieuses. Je poursuivis donc mes études d’islamologie de façon plus structurée via un enseignement sunnite mais selon l’approche moderniste. Cela me permit de développer mon champs des savoirs dans le fiqh des quatre Écoles de droit, tout en effectuant un zoom plus pointu sur l’École mâlikite et l’École hanafite. C’est d’ailleurs durant cette phase de mon parcours que j’ai étudié plus ardemment le tajwîd (art de la psalmodie du Coran), la ‘aqîda ash’arite (et wahhabite), la tazkiyya, le fiqh muqâran (comparé) dans les ‘ibâdât (actes cultuels) et les mu’âmalât (domaine des interactions sociales), les uṣûl al-fiqh (fondements du droit), les maqâṣid de la sharî’a (desseins de la législation), la langue arabe, l’Histoire (sîra, civilisation et fiqh) ou encore les sciences du Coran et du hadîth.

Toutefois, comme je l’expliquais dans un article, l’approche moderniste du sunnisme, née à partir du XIXe siècle, montra ses limites, bien qu’elle me fut profitable à différents niveaux et me permit, paradoxalement à ce qu’elle véhiculait, de m’en détacher. En effet, la réforme qu’elle propose par rapport à celle dite traditionnelle à laquelle j’avais été initiée et que j’ai tenté d’approfondir quelque peu encore en 2014, n’était qu’une réforme de surface. Ce courant se présentait comme la solution à ce qui était qualifié non pas de dérive, mais de fiqh décontextualisé et « médiévalement » teinté qu’il fallait revisiter en rouvrant les portes de l’ijtihâd. Toutefois, c’est à cette époque que j’ai constaté plusieurs incohérences dans cette approche et que ma prise de conscience fut renforcée avec la découverte des enseignements et des écrits de divers intervenants de la scène musulmane francophone et arabophone. J’ai alors mesuré l’importance de revenir au Coran comme source mère et de subordonner les autres sources islamiques à celle-ci et ce, car il m’apparut évident qu’il existait un fossé parfois très important entre une forme de vérité textuelle à minima du Coran et ce que des siècles d’influences culturelles, politiques (surtout impérialistes) et idéologiques ont pu faire dire quelques fois à ce même Coran via des œuvres littéraires tout aussi humaines qu’imparfaites par définition.

C’est ainsi que, depuis 4-5 ans maintenant, je profite des études que j’ai faites dans les sciences humaines et islamiques, ainsi que de mes lectures éclectiques, pour poursuivre mes recherches et proposer, à mon humble niveau, ce qui me semble être une lecture plus cohérente ou, du moins, des points théologiques à revoir et retravailler d’urgence. De même, bien qu’ayant été un fervent sunnite pendant près de 10 ans, je ne peux aujourd’hui me définir comme tel par soucis d’honnêteté et de sincérité. D’un point de vue religieux, je me présente donc comme hétérodoxe au sens de non conformiste, ouvert puisque ne revendiquant détenir aucune vérité absolue, simplement musulman sans appartenance à un courant particulier et croyant sans considérer que la voie que je tente d’emprunter soit la seule à pouvoir mener à l’agrément divin. Je n’aurais pas la prétention de me présenter comme chercheur, mais plus simplement comme une personne qui aime penser, réfléchir, raisonner et analyser avec esprit critique.

En bref, voici comment William le chrétien, devenu Bilal le musulman sunnite, est aujourd’hui et depuis plusieurs années redevenu William, muslim tout simplement…

3 commentaires

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  1. « l’islam à sens unique » :

    Si j’écris de temps à autres des sujets qui analysent le fait religieux, notamment l’islam du XXIe siècle, c’est que je suis intimement convaincu que la spiritualité a encore sa place et un rôle fondamental à exercer dans nos sociétés modernes et de consommations. Cependant, pour que les religions redeviennent pertinentes et crédibles, elle se doivent de retrouver une « cohérence » qu’elles ont perdu de vue depuis quelques temps déjà.

    L’un des défi de l’islam aujourd’hui, est de s’affranchir de cette pensée globalisante, aveugle et à sens unique, en ne vous voulant voir le monde que sous un « angle étroit » et d’un seul point de vue, dont elle s’est dotée au fil du temps. En effet, il fut une époque ou l’islam savait être curieux, était ouvert sur le monde, et savait émouvoir et surprendre le monde qu’il l’entourait.

    Aujourd’hui hélas, Nous avons un islam qui va à sens unique, c’est à dire qu’il exige des autres, mais ne sait plus écouter et s’enrichir d’autrui. Quelques exemples peuvent facilement illustrer ce constat :

    Aujourd’hui nous invitons les sociétés modernes à mieux comprendre et à tolérer l‘Islam, en contrepartie pourquoi ne nous intéressons-nous pas alors aux cultures et au religions qui nous entourent afin de mieux les comprendre et de les accepter comme nous aimons tant l’affirmer ? Nous prétendons pourtant que la science et la connaissance sont encouragées par la religion. Voila pourquoi l’islam d’aujourd’hui est devenu aveugle, c’est qu’il ne voit plus les autres.

    De la même manière, en Europe nous revendiquons une totale liberté religieuse, qu’elle soit même symbolique et ostentatoire, que ce soit en privée ou en public, pourtant en terre d’Islam, les autres religions et autres cultures sont invitées à se faire discrètes, et surtout en plein ramadan. Pourquoi ceux qui réclament une totale liberté religieuse en Europe ne s’indignent t’ils pas de voir que la liberté de culte dans leur pays d’origine est bafouée ? Pourtant la sagesse et la raison sont encouragées par la religion. Voilà pourquoi l’islam s’est doté aujourd’hui d’une pensée globalisante, s’est qu’il ne se soucie que de son propre intérêt. Comment peut-il alors se prétendre universelle ?

    Pourquoi réclamons-nous des lieux de cultes dignes en Europe, alors qu’en terre d’islam les autres religions sont invitées à faire avec ce qu’elles ont ? Voilà pourquoi l’islam est à sens unique de nos jours et que l’universalité que revendiquent cette religion n’est plus crédible aujourd’hui.
    C’est à cause de ces nombreuses contradictions et ambiguïtés qu’entretiennent le monde musulman et la oumma, que l’islam et les musulmans sont tellement devenu contestés et contestables aujourd’hui, mais nous refusons simplement de les voir.

    https://renouveaudelislam.over-blog.com/

  2. bonjour William,
    Tu as appris beaucoup avec ton parcours difficile. Tu es revenu à l’essentiel, au coeur du message, et c’est justement le coeur qui manque à tous ces mouvements tristes et brutaux.
    Bonne continuation et Dieu Seul juge

  3. le changement de prénom n’est pas obligatoire c’est du n’importe quoi,c’est la même chose pour la circoncision,1 convertis a choisit lui-même sa conversion,tandis que ceux qui sont musulmans depuis la naissance n’ont pas choisis l’islam,sa religion lui ait imposée

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