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Hommage à Haziès Mousli, décédé brutalement

Sensible plus que quiconque à la souffrance humaine, sous toutes ses formes et quels que soient les gouffres vers lesquels elle entraîne, curieux de tout, ayant une soif d’apprendre intarissable et resté fidèle à ses convictions profondes tout au long d’une existence qui ne fut pas un long fleuve tranquille, souvent douloureuse et parfois extraordinairement lumineuse, jalonnée d’épreuves personnelles mais aussi riche en rencontres et en réalisations, Haziès Mousli, le frère de Djamel Mousli, un fidèle collaborateur d’Oumma, s’est éteint brutalement à l’âge de 54 ans.
L’équipe Oumma tient à rendre hommage à cet homme sincère et intègre, doté d’un sens rare de l’empathie envers autrui, qui n’avait fait que croître au fil de son parcours professionnel passé en milieu psychiatrique et carcéral. Un homme droit et digne, qui avait trouvé dans l’écriture un précieux exutoire à ses propres questionnements et tourments.
Sous sa plume d’une extrême sensibilité, il avait levé un voile pudique et plein de compassion sur le profond mal-être de sa défunte cousine Souad, à ce point traumatisée par la décennie noire en Algérie qu’elle en avait perdu le goût de vivre, à l’aube des années 2000. Nous avons souhaité saluer la mémoire de Haziès Mousli en vous invitant à lire ou à relire son récit poignant intitulé « Le sacrifice de Souad » (voir ci-dessous), que nous avions eu le plaisir de publier en 2008.
Encouragé à laisser sa plume courir sur la page blanche par les nombreuses réactions positives suscitées par son tout premier texte, il avait alors franchi un palier supplémentaire en traitant encore et toujours de la souffrance humaine, son sujet de prédilection, celle qui prend de « multiples visages » selon ses propres termes, dans un recueil de chroniques au titre évocateur : « Trajectoires, entre ombre et lumière ». Un auteur prometteur et prolifique était né.
Très touchée par la triste nouvelle de son décès, l’équipe Oumma présente ses sincères condoléances à Djamel Mousli et à sa famille, et tient à s’associer pleinement au deuil cruel qui les frappe.
Qu’Allah accueille le défunt en son vaste Paradis. « De Lui nous venons, vers Lui nous retournerons », mettait en exergue le regretté Haziès Mousli dans son premier et unique ouvrage.

 
Le Sacrifice de Souad
Nous sommes le 13 octobre 2005, je suis en Algérie où j’ai décidé de passer quelques jours, afin de comprendre la fin tragique de ma cousine Souad qui a « décidé » de quitter ce monde en avril 2005. Elle était âgée de 27 ans et attendait un enfant.
Mon oncle et ma tante ont élevé 8 enfants (5 filles et 3 garçons), Souad est la dernière de cette fratrie. Je l’ai rencontrée pour la première fois lors d’un séjour touristique en juillet 1992. Agée alors de 15 ans, Souad était une adolescente joyeuse et pleine de vie. Sa famille la considérait comme atypique. Dotée d’une grande sensibilité, elle était « Hnina », ce qui pourrait se traduire par « douce et naïve ».
Mon oncle est un vieux Taleb (guérisseur traditionnel) âgé aujourd’hui de 78 ans, et ma tante une douce et sensible dame de 70 ans. Dans le « clan » familial, mon oncle est un véritable patriarche. Son statut de « Taleb » lui confère respect et autorité auprès des membres de sa famille mais aussi auprès des personnes qui viennent le consulter. Il veillait à ne déléguer à ses fils que « les petites affaires courantes »…

Souad entourée de sa famille

En 1992, seules 2 filles vivaient encore dans le domaine familial. Nadia (18 ans ) et Souad. Les autres filles étaient toutes mariées, à l’instar des garçons qui résidaient avec leurs épouses chez leurs parents comme l‘exige la coutume, afin d’assurer la lignée du clan.
Au cours de la décennie 90, l’Algérie a été confrontée au pire moment de son histoire depuis l’accession à son indépendance (1962 ). Une période douloureuse caractérisée par une forme de guerre civile sans nom, qui a engendré plusieurs dizaines de milliers de victimes.

Nadia se marie quelques mois après la disparition de ses frères, dont la mort et le climat de guerre civile ont considérablement diminué les moyens de subsistance du clan. Souad, qui refuse de quitter sa famille, est avant tout soucieuse d’assurer la prise en charge de tous ses petits neveux et nièces.
Après le décès de ses deux frères, Souad ne sera jamais plus la même. Ses sourires joyeux ont disparu, emportant avec eux sa période d’insouciance. Elle est devenue une jeune femme triste, « ruminant » quotidiennement le « pourquoi » de la mort de ses frères : « Je n’arrête pas d’y penser.. », me précisait-elle lors de l’une de nos rencontre en 2004. S’adressant à sa famille, Souad leur précise que, désormais, le seul but de sa vie était de les protéger. Elle s’en est fait une promesse : « UN DEVOIR DE LOYAUTE ».

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« Dans ces moments-là, m’affirmait-elle, chacun de nous ne pensait qu’à sauver sa propre vie ». Des bruits de coups de feu se font entendre dans la petite pièce. C’est alors que la famille comprend que l’armée vient les secourir. Tout le monde cherchait à sortir de cette pièce. Les militaires pénètrent dans la maison. L’un d’eux entre dans la pièce dans un climat de grande confusion. Pensant affronter un terroriste, le soldat s’apprête à faire feu sur l’un des neveux de Souad, âgé de 17 ans. Souad comprend tout de suite la situation et dans un réflexe de survie, s’interpose entre son neveu et le militaire, en faisant face à l’arme ! Ce jour-là, Souad a sauvé d’une mort certaine son neveu. Aucun membre de la famille ne fut blessé, mais les images de cadavres des terroristes, ainsi que l’assaut des militaires, restèrent gravés à jamais dans leur esprit.
En 2003, l’Etat Algérien propose aux derniers groupes terroristes de déposer les armes en échange d’une certaine clémence. Cette proposition fut appelée « Loi de Concorde Civile ». Le but étant de ramener définitivement la paix dans le pays qui fut relativement pacifié. Le clan de Souad retrouve un semblant de vie normale. Mais il est intérieurement détruit et traumatisé à jamais.
Souad décide de se marier en 2003 avec l’un de ses cousins. Par ce choix, elle ne sortira jamais vraiment de la famille. Au cours de mon voyage en Algérie » en 2004, Souad est venue à ma rencontre. Cette démarche était pour le moins « inédite » pour une femme mariée dans un pays à forte tradition musulmane. Habillée de façon soigneuse, elle retire même son Hijab (voile) devant moi et me salue en me portant l’accolade. Elle est très amaigrie, et exprime sa profonde émotion de me revoir après toutes ces années. Nous restons en tête à tête plus d’une heure. Elle ne cesse de me parler de ce qu’elle a vécu. Je l’écoute les larmes aux yeux.
Avant de nous séparer, je lui fais part de mon inquiétude devant son état d’amaigrissement. Souad ne s’alimentait plus beaucoup : « Je n’ai plus goût à rien.. » me soulignait-elle. Cette phrase me toucha tout particulièrement. Me vint alors en tête l’image du « syndrome de Glissement », généralement visible chez certaines personnes âgées, cette véritable désorganisation foudroyante, tant psychique que somatique. Mû par une pulsion de destruction, cet équivalent suicidaire achemine la personne, qui ne veut plus vivre, vers la mort en quelques semaines.
Dans un réflexe que je ne m’explique toujours pas aujourd’hui, je lui affirme alors : « Ne t’inquiète pas fille de mon oncle, je reviendrai te soigner ici. ». Souad me répondit par un large sourire et me dit « Inchallah ». Il était évident pour moi qu’elle devait bénéficier d’une prise en charge psychothérapeutique, afin de pouvoir « déposer son lourd fardeau ».
Souad désirait un enfant. Elle tomba enceinte en décembre 2004 dans un état physique particulièrement préoccupant. Une terrible lutte avait lieu en elle. Qui avait-il de plus symbolique pour Souad que de prouver son envie de vivre à travers le désir d’avoir un enfant ? Elle vivait deux mouvements intérieurs. L’un était celui de continuer à vivre à travers son projet de mettre au monde un enfant. L’autre était une force inconsciente de se délivrer de son devoir de loyauté, caractérisé par le refus de continuer à vivre. Mais avait-elle encore la force et l’énergie de protéger « sa nouvelle famille » sans craindre de la perdre, elle aussi, un jour ?
Son mari me racontait que Souad n’avait plus confiance en la vie. Elle s’inquiétait souvent de l’avenir de ses proches et du sien. Tout se passait comme si elle s’était positionnée dans son devoir de loyauté envers ses frères, comme « la protectrice du clan familial ».
Au fil des jours, Souad maigrissait de plus en plus, passant de centre hospitalier en centre hospitalier, les médecins ne se focalisant que sur son aspect somatique.
Sa mère me relatait que Souad affirmait à tous ses visiteurs que « son cousin de France » viendrait la soigner, comme il le lui avait promis. Il serait déplacé de ma part de penser que ces appels m’étaient complètement destinés. Je pense que je symbolisais pour ma cousine Souad « une autre époque », une époque où tout allait pour le mieux et où ses frères étaient encore de ce monde.
Pendant tout le temps que dura l’agonie de Souad, tout le clan lui rendit hommage en lui rendant visite tous les jours. Elle exprima son profond amour pour tous les siens et leur demandait pardon. Son mari fut, pour sa part, d’une patience extraordinaire. Souad ferma les yeux pour toujours un jour d’avril 2005, n’ayant même plus la force et l’énergie de protéger son propre enfant qui lui survivra une heure dans son ventre.
Son mari m’annonça les larmes aux yeux : « J’ai pas compris…elle est morte alors que tout allait mieux, tout était arrangé.. » (pleurs).
Justement ! Souad ne « vivait » que par devoir de loyauté. Ce poids d’une lourdeur sans commune mesure, elle n’avait plus la force de le porter, et c’est effectivement parce que « tout allait mieux » qu’elle pouvait « enfin » partir « légère ». ( c’est terrible…comment ne pas penser au poids que Souad faisait à son décès…). A la mort de son épouse, son mari est allé habiter chez ses beaux-parents.
Devoir de loyauté envers Souad ?
Je terminerai par ces mots du grand poète mystique Jalaleddine Roumi.
« Quand au jour de ma mort on apportera mon corps,
Ne vas pas t’imaginer que je pleure sur le monde.
Ne t’afflige pas pour moi, ne dis pas : « Malheur, malheur ! »
Quand tu verras mon cadavre, ne t’écrie pas : « parti, parti ! »
L’union et la rencontre seront miennes à présent.
Quand tu te confieras à la tombe, ne dis pas : « Adieu, adieu »
Car la tombe est un voile cachant l’assemblée du paradis.
Après avoir vue la descente, contemple l’ascension.
Bien que la tombe te semble une prison, c’est la libération de l’Âme »
Haziès Mousli

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23 commentaires

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  1. Un grand homme que je n’oublierai jamais…..j’ai rêvé de lui cette nuit, alors je vais sur le net aujourd’hui pour avoir de ses nouvelles et la !!!!! j’apprends qu’Hazies nous a quitté, je n’ai pu retenir mes larmes je ne t’oublierai jamais repose en paix.
    Une Amie que tu as aidé.

  2. Des mots touchants emplis d’émotions où l’histoire a terni un coeur ,qui n’a jamais pu survivre aux débâcle de tant d’injustices….paix à leurs âmes….qu’Allah leur fasse miséricorde et les accueille dans Son paradis…amine

  3. « Il est des chagrins bien difficiles à surmonter et perdre un être cher est sans doute le plus difficile qui soit. Cependant, lorsque la peine s’atténuera, son souvenir restera vivant en nous et c’est ce qui doit nous réconforter. Permettez-moi de vous apporter tout mon soutien dans cette épreuve et de vous présenter mes plus sincères condoléances. »

  4. Que son âme repose en paix.
    « Bien que ta tombe te semble une prison, c’est la libération de l’âme »
    Tu es un homme merveilleux grand frère..
    Je t’aime pour l’éternité.
    Tu es à chaque instant dans mes pensées…

  5. Allah yar’h’mou.
    Qu’Allah illumine nos coeurs d’amour pour lui nous accorde son pardon et sa miséricorde Insh’allah.
    Quel merveilleux homme tu étais mon frère bien aimé. Je t’aime pour l’éternité

  6. Que son âme repose éternellement en paix ainsi que pour tous ceux qui ont quitté ce monde tragiquement durant la décennie noire en Algérie.Son récit est très émouvant ,me fait beaucoup de peine et réveille en moi beaucoup de mauvais souvenirs que j’ai vécus à Alger durant cette tragédie noire. (إنّا لله و إنّا إليه راجعون)

  7. Que son âme repose éternellement en paix ainsi que pour tous ceux qui ont quitté ce monde tragiquement durant la décennie noire en Algérie.Son récit est très émouvant ,me fait beaucoup de peine et réveille en moi beaucoup de mauvais souvenirs que j’ai vécus à Alger durant cette tragédie noire. (إنّا لله و إنّا إليه راجعون) :

  8. Ce fut un grand hommes qui avait la verité a dire sur ce monde insolite et injuste de l’humain perver manipulateurs, ou pervers narcissiques.
    Sa patience était une force majeur mais une rude épreuve car il avait ce don de discusion franche qui dérangé.
    Hommage a mon cousin proche.
    Qu’allah lui fasse miséricorde et lui pardonne.« Mon Dieu, pardonne-lui, fais-lui miséricorde, accorde-lui Ton pardon et montre-Toi indulgent à son égard. Accueille-le avec bienveillance, fais de sa tombe une demeure spacieuse et purifie-le en usant de l’eau, de la neige et de la grêle. Purifie-le de ses fautes ainsi que Tu purifies une tunique blanche de la souillure. Accorde-lui en échange une demeure meilleure que la sienne, un conjoint meilleur que le sien et introduis-le au Paradis. Préserve-le du châtiment de la tombe et du feu infernal. » allah hilarmo

  9. Quand je pense aux êtres jeunes que j’ai connu il y a 1/2 siècle les paroles du poète me submergent:
    Que sont mes amis devenus
    Que j’avais de si près tenus
    Et tant aimés
    Ils ont été trop clairsemés
    Je crois le vent les a ôtés
    L’amour est morte
    Ce sont amis que vent me porte
    Et il ventait devant ma porte
    Les emporta
    Avec le temps qu’arbre défeuille
    Quand il ne reste en branche feuille
    Qui n’aille à terre
    Avec pauvreté qui m’atterre
    Qui de partout me fait la guerre
    Au temps d’hiver
    Ne convient pas que vous raconte
    Comment je me suis mis à honte
    En quelle manière
    Que sont mes amis devenus
    Que j’avais de si près tenus
    Et tant aimés
    Ils ont été trop clairsemés
    Je crois le vent les a ôtés
    L’amour est morte
    Le mal ne sait pas seul venir
    Tout ce qui m’était à venir
    M’est advenu
    Pauvre sens et pauvre mémoire
    M’a Dieu donné, le roi de gloire
    Et pauvre rente
    Et droit au cul quand bise vente
    Le vent me vient, le vent m’évente
    L’amour est morte
    Ce sont amis que vent emporte
    Et il ventait devant ma porte
    Les emporta
    Rutebeuf (1230-1285)

  10. qu’Allah lui ouvre les portes du paradis et lui efface tout ces pêchés et appaise la douleur au famille.cet extrait du livre me donne la chair de poule et me donne envie de le lire ,on voit à travers ce texte la souffrance algérienne

  11. Un immense merci pour ce bel hommage, à un homme simple et extraordinaire, il aura marqué à jamais beaucoup de vies et beaucoup de coeurs. Je présente mes sincères condoleances à sa famille et mes pensées les accompagnent ainsi que toutes les personnes qu’il aura touché, aidé, soutenue pour faire face à ce vide qu’il laisse.

  12. À mon oncle bien, qu’Allah sobhano lui accorde le Paradis, qu’Il lui élargisse sa tombe, qu’Allah Al AZAWAJAL lui fasse parvenir l’odeur du Paradis et lui épargne le supplice de la tombe. ALLAHUMA AMIN YA RABBI Al AALAMIN

  13. Qu’Allah le couvre de Sa miséricorde qui englobe toute chose, qu’Allah l’aime et soit satisfait de lui, qu’Allah lui accorde la compagnie du Prophète et des vertueux & qu’Il le compte parmi Ses rapprochés.
    Son souvenir restera gravé dans nos mémoires… C’était un homme de bien, en permanence enclin à aider son prochain.
    Son prochain; dont tous ceux qui se sentaient rejetés et incompris… C’était une âme soucieuse du respect des droits et libertés propres à chaque individu. Oui, un désir de justice animait ce grand coeur.
    Son service à l’humanité sera à jamais remémoré…
    “Ô toi, âme apaisée, retourne vers ton Seigneur, satisfaite et agréée; entre donc parmi Mes serviteurs, et entre dans Mon Paradis!” [89:27-30]

  14. Témoignage émouvant à plusieurs égards. Terrible tragédie qu’a vécue l’Algérie. Merci pour ce témoignage émouvant qui nous permet de prendre la mesure dramatique de ces événements. Paix à leur âme, « Nous venons de Dieu et à Dieu nous revenons ». Nul chagrin aux morts, c’est une promesse divine.
    Courage à sa famille et que Dieu apaise leur deuil.
    Courage au peuple algérien pour se remettre de ce drame, que Dieu vous appuie et vous fasse miséricorde dans cette épreuve.
    Toutes mes condoléances à sa famille et oumma.com

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