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Finance islamique et risque spéculatif : immunité absolue ou exposition relative ?

Cet article explore la relation entre la finance islamique et le risque spéculatif, soulignant les défis et les opportunités d'un système économique alternatif.

Pourquoi lire cet article :

  • Comprendre les principes de la finance islamique face à la spéculation.
  • Analyser les implications des pratiques financières contemporaines sur l'économie islamique.

Le système économique islamique a existé pendant quatorze siècles et la question de sa viabilité ne se pose pas. Voici une évidence que la civilisation post-moderne a éludée. Et pourtant de l’Extrême-Orient au Maroc, les musulmans ont bel et bien monnayé marchandises et services, frappé la monnaie, collecté l’impôt, investi à titre privé ou collectif, sans discontinuer ni dans l’espace ni dans le temps, dès premiers temps de l’Islam jusqu’au début du vingtième siècle avec pour seul référentiel l’application de règles jurisprudentielles d’essence islamique.

À ce titre, et selon une perspective classique ; les premières sources des sciences économiques islamiques sont le Coran qui répond à la question du pourquoi, la Sunna qui traduit dans les faits et gestes du prophète le comment ; et enfin l’Ijtihad qui, par le consensus (Ijmaa) puis le raisonnement par analogie (Qiyas), ouvrent la porte à des horizons illimités. Les Hommes ont à ce titre pris très tôt le relais notamment en ce qui concerne la fiscalité, l’investissement ou encore les cycles économiques. On retiendra dès le deuxième siècle de l’Hégire, les écrits de Abu Yusuf à propos de l’impôt comme expression du pouvoir central à travers une économie de marché à caractère social, ou encore El Shaybani sur le bon usage de l’épargne, et bien plus tard, les mécanismes de l’inflation conséquence d’une création monétaire excessive, développés par Al Maqrizi. Un saut de douze siècles, nous amènera de manière rétrospective avec Ibn Achour aux principes de la jurisprudence des transactions que sont la non thésaurisation, la transparence, la protection de la propriété privée, et enfin la juste utilisation ainsi que la liberté de disposer de ses richesses. Ces transactions sont encadrées jusqu’à nos jours par trois interdits principaux : l’intérêt – Riba, l’incertitude majeure – Gharar, et l’incertitude absolue – Maysir. 

Le système économique islamique comprend, par ailleurs, des institutions caritatives à commencer par la Zakat ou impôt de solidarité purificateur dont l’effet est limité dans le temps, le Waqf qui met en œuvre une générosité dont hérite la communauté, et le Takaful qui implique la mutualisation de la prise en charge des risques par solidarité et non pas dans le cadre d’une transaction commerciale.

La finance islamique, branche du système économique islamique, est quant à elle éthique par essence. Elle implique un partage des pertes et profits entre toutes les parties par équité et solidarité. Le facteur temps et le risque ne peuvent pas être monétisé dans l’absolu et ils sont nécessairement adossés à des facteurs de production tangibles (foncier, travail, argent,…) et un objet licite. La finance islamique s’appuie sur des institutions financières qui proposent des contrats participatifs tels que Musharaka et Mudaraba ou commerciaux tels que Salam (paiement immédiat, livraison à terme), et autres Murabaha, Istisnaa, Ijara. Les marchés financiers islamiques ont quant eux pour objectif de faciliter la gestion des liquidités grâce aux Sukuks qui sont des titres relatifs à des transactions effectives et qui se trouvent à mi-distance, selon les critères du marché boursier conventionnel, entre les actions et les obligations.

 

En miroir de cette longue histoire et tradition séculaire, la spéculation est un phénomène non moins ancien et surtout polymorphe adoptant autant de définitions, que d’auteurs et époques combinés. Cependant quelle que soit la perspective, la spéculation a un caractère intrinsèque antinomique avec les bienfaits escomptés par l’Islam à travers la gestion de la chose marchande. En effet le spéculateur est foncièrement court-termiste. Il n’a aucune finalité de consommation, de transformation, ou de transfert physique d’un marché à un autre de l’objet de la transaction. Il est rémunéré sur son unique capacité à s’exposer à un risque élevé, par un engagement du capital et une dispersion déséquilibrée des probabilités de gains et de pertes. Il tire avant tout profit des fluctuations des prix qui se produisent d’autant plus fréquemment qu’elles ne génèrent pas de coût de transaction et/ou de stockage. Il ne peut par conséquent s’inscrire dans aucun mécanisme de l’économie islamique. À titre d’illustration, nous pouvons retenir deux outils que sont la vente à découvert (vendre un produit avant de l’avoir acheté) et les ventes futures (liquidation non pas par livraison mais par compensation, en particulier sur le marché des matières premières) ; qui bien qu’étant pertinents et opérants à l’échelle individuelle, sont source d’instabilité à l’échelle collective, et surtout propices à creuser un fossé avec l’économie réelle.

Sur le marché boursier, point de rencontre entre spéculateurs de tout acabit, la valorisation d’un actif diffère toujours d’un trader à un autre par leurs nécessaires divergences dans l’interprétation des événements présents en vue d’anticiper un avenir forcément contingent, et de plus en plus turbulent. Tout l’enjeu consiste à identifier, avant les autres opérateurs, un actif surévalué ou sous-évalué. Il s’agirait de façon non intentionnelle d’un mécanisme de prévention des bulles spéculatives, de stabilisation des marchés, d’apport de liquidités, de transaction sur les titres à un prix idoine. 

La réalité semble être toute autre : accaparation des informations par les initiés, légèreté dans la prise de décisions ; frénésie des transactions, crises récurrentes, sont la règle. Cela s’explique en premier lieu par la différence existante entre le spéculateur et l’investisseur dans la perception des titres : monétisables (et donc à vendre dès que possible), ou sources de dividendes (et donc à pérenniser). À cela s’ajoute une boucle de rétroaction sous forme d’une opinion majoritaire devenant elle-même norme à l’origine des emballements spéculatifs. À l’image du politicien populiste qui s’alignerait systématiquement sur les attentes, légitimes ou non, de ses électeurs potentiels ; la spéculation serait créatrice de revenus par l’adoption des tendances prédominantes indépendamment des fondamentaux économiques. La psychologie des mouvements de foule devient alors la compétence à maîtriser par tout trader en vue du succès.

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En parallèle de ces facteurs endogènes, la spéculation est également portée par des facteurs exogènes principalement légaux et macroéconomiques.

La réglementation, en premier lieu, bien qu’étant sous l’autorité du législateur, elle permet souvent des opérations de comptabilité parallèles (shadow banking), en plus de l’existence de leviers transnationaux qui échappent aux législations. Dans les faits, les lois sont permissives à l’extrême avec notamment ; la création monétaire déléguée à des acteurs privés, la mutualisation des pertes et la privatisation des profits institutionnalisées, ainsi que la cotation continue (day trading) et automatisée à haute fréquence (high frequency trading). 

Sur le plan macro-économique nous retrouvons un système cohérent mais vicié, du fait de facteurs omniprésents tels que l’endettement d’acteurs peu solvables et supportant un risque inéquitable, un effet de levier mis à la disposition des spéculateurs ce qui leurs permet d’investir de l’argent qu’ils ne possèdent pas ; et également la monétisation des promesses de remboursement par titrisation autorisant une création monétaire illimitée (contournement des règles prudentielles par les banques).

La dichotomie est donc bien structurelle entre la spéculation, « point de fuite » du libéralisme triomphant, et la finance islamique. Cette dernière semble donc à l’abri d’un phénomène profondément sournois. À y voir de plus près cependant, le diable se cache opportunément dans les détails. Tout d’abord, sur le plan des référentiels, deux cadres normatifs coexistent. D’une part l’AAOIFI (Accounting & Auditing Organization for Islamic Financial Institutions) permet une grande tolérance vis-à-vis de la prise de risque, la fréquence des transactions, la création monétaire, et l’abondance de liquidités. D’autre part, l’IFSB (Islamic Financial Services Board), adopte un cadre prudentiel plus strict insistant sur la gestion de risque, la gouvernance, l’éthique, la capitalisation suffisante, et les outils de contrôle efficients. Au-delà de ces instances et leurs approches différenciées, c’est surtout au niveau des comportements et des fondements économiques contemporains que le bât blesse. En effet, tant les opérateurs que les opérations, émanent directement de nos jours de la finance conventionnelle et obéissent foncièrement à ses enjeux. Enfin sur un plan plus global, le système économique islamique a déjà été mis en œuvre dans deux états-nations, le Soudan et la Malaisie, avec des choix très différents sur le plan de l’orthodoxie financière islamique. Si au Soudan une résilience acceptable avait été constaté à l’exception d’une prise de risque excessive, la Malaisie quant à elle, a mis en œuvre un système économique largement exposé au risque spéculatif à l’exception d’une restriction sur le nombre d’opérations (une par jour).

En guise de conclusion, nous pouvons ajouter qu’un ensemble d’experts de la finance islamique, issus de différents horizons, sont unanimes : les marchés financiers islamiques ne sont immunisés contre aucun facteur de risque spéculatif, transactionnel et comportemental. Les faits sont qualifiés, quel que soit le point de vue adopté, académique ou empirique. Ces facteurs se manifestent largement pour certains d’entre eux, malgré une résilience théorique certaine, au niveau des fondamentaux qui font, peu ou prou, face à des pratiques laxistes largement répandues. Seule l’amplitude du phénomène peut être l’objet de discussions. À l’échelle du système économique islamique, vue la présence de tous les facteurs, il ne pourra donc être défini que selon son degré de protection face à la spéculation. À date, la duplication, des outils comme des comportements, à partir du système économique non islamique implique un enjeu paradigmatique certain. Le diagnostic est clair, les solutions ont déjà été éprouvées, reste l’espoir de voir éclore une nouvelle finance réellement alternative et volontariste à même d’assurer une meilleure protection de nos systèmes économiques du risque spéculatif.

Bibliographie : 

Marché financiers islamiques et risque de spéculation 

Lahlou, 2018 – Université Mohamed V de Rabat

https://www.researchgate.net/profile/Mohamed-Talal-Lahlou/publication/340174275_Marches_financiers_islamiques_et_risque_de_speculation/links/5e7c61c1299bf1a91b7a9b01/Marches-financiers-islamiques-et-risque-de-speculation.pdf

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