le Parti socialiste et la rancoeur des Beurs

Oui, la colère. La colère, contre les Socialistes qui ont instrumentalisé la question des discriminations p

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mardi 27 mars 2007

le Parti socialiste et la rancoeur des Beurs

Le contraire aurait été étonnant... Il y a quelques semaines, j’ai mis en cause les Beurs qui se préparent à voter pour Sarkozy. Les messages d’insultes n’ont pas tardé, à peine moins virulents que ceux qui ont suivi ma dernière chronique sur le déjà très tristement célèbre « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ». Une trouvaille fulgurante de celui que j’ai comparé à Louis de Funès et Joe Dalton mais que j’ai oublié d’apparenter à Iznogoud.

« S’offusquer que des Beurs puissent voter Sarkozy est tout simplement raciste » m’écrit un lecteur courroucé. Et d’ajouter : « Un citoyen se détermine par rapport à ses idées et non à ses origines ». Certes, mais il est impossible de s’en tenir à cette attitude avisée quand - quand bien même voudrait-on oublier qui l’on est et d’où l’on vient - on sent un index imprécateur et stigmatisant pointé en permanence sur soi par un candidat en mal d’idées honorables.

« Je voterai pour Sarkozy parce qu’il défend les musulmans » me dit un autre énervé. Tiens donc ! Question en guise de petit rappel : qui a rallumé l’affaire du voile ? Qui est allé provoquer les barbus au Bourget pour exhumer une affaire que l’on croyait enterrée ? Qui a pris en otage des milliers de Français musulmans qui se sont retrouvés du jour au lendemain sommés de prendre position sur cette affaire sous peine d’excommunication républicaine ? Qui a inventé l’expression « origine musulmane » ? Et qui a offert la possibilité à des Boubous-Neuneus de parler au nom de tous les musulmans de France, Boubous-neuneus qui nous font régulièrement honte, comme ce fut le cas récemment avec le stupide procès qu’ils ont intenté à Charlie-Hebdo ? Avec un ami comme Sarkozy, l’Islam de France est tranquille...

« Je ne voterai pas pour ’lui’, me dit un « beurgeois » un peu moins fâché que les autres. Mais tu peux écrire ce que tu veux, tu ne me feras jamais voter pour ’elle’ ou pour quelqu’un de son parti ». Voilà qui est plus intéressant. La seconde allusion, vous l’aurez compris, concerne Ségolène Royal et, plus encore, le Parti socialiste. En effet, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il existe, entre les communautés maghrébines de France et les Socialistes, un différend bien plus profond qu’on ne le croit et la rancoeur, car c’est bien de cela qu’il s’agit, refait toujours surface au moment d’un scrutin.

Je souhaite - et j’espère qu’il ne m’en voudra pas pour cela - vous raconter ce qui est arrivé à un camarade et confrère, Français du Nord et fils d’Algériens immigrés. Au milieu des années 1990, il s’est fait opérer et a prononcé la phrase suivante alors qu’il était encore sur le billard et toujours sous l’effet de l’anesthésie générale : « P... ! Dire que j’ai voté Mitterrand en 1988 ! ». D’un côté, la colère et l’amertume surgissant de l’inconscient et, de l’autre, un fou rire des chirurgiens.

Oui, la colère. La colère, contre les Socialistes qui ont instrumentalisé la question des discriminations pour faire monter le Front national et saper l’influence de la droite classique. La colère contre les Socialistes qui, en plusieurs années de pouvoir, n’ont pas été capables de faire élire un seul Beur ou un seul Noir à l’Assemblée nationale. Colère contre les Socialistes qui, lorsque viennent les batailles électorales, n’ont aucune vergogne à organiser le parachutage de candidats pistonnés dans des circonscriptions où, pourtant, des militants locaux appartenant aux minorités visibles auraient leurs chances.

La colère aussi, chez de nombreux « beurgeois » qui ne supportent pas le recours paternaliste du PS à l’association « couscous-merguez-makrouds-cornes de gazelles et thé à la menthe », alibi idéal pour vanter la tolérance et le « vivre-ensemble », mais à condition que cela se passe là-bas, dans les cités, loin des salons où se préparent les carrières politiques et où s’offrent les investitures. Le PS et le folklore associatif beur, une longue et triste histoire...

Durant des années, aux Beurs et Blacks impatients de se lancer en politique, le PS a dit et répété : « Ce n’est pas le moment, pas encore, la France n’est pas prête ». Résultat, c’est un gouvernement de droite qui, le premier, a nommé en son sein des enfants d’immigrés maghrébins. Et aujourd’hui, chose impensable il y a à peine vingt ans, c’est la gauche socialiste qui court après la droite en matière de geste symbolique - car on en est toujours réduits aux symboles - dans la lutte contre les discriminations. Quel gâchis !

Ce malaise demeure. Quand on évoque cette question avec les militants socialistes qui distribuent les tracts de soutien à « Ségo » le long des allées du marché dominical, on sent bien leur irritation. « Encore, cette histoire », disent les yeux des agacés. Rien de surprenant à cela. C’est une attitude qui puise sa source dans l’affirmation paradoxale suivante : en matière de lutte contre les discriminations, la gauche n’aurait rien à se reprocher puisqu’elle est... la gauche !

Le problème pour les dirigeants socialistes, c’est que, eux aussi, ont manqué d’empathie vis-à-vis des fils et filles d’immigrés. Plus grave, ils ont été coupables de désinvolture et c’est cela qui fait enrager de nombreux Beurs. Certes, je sais que la mode n’est pas au mea culpa, et que les Français, quelle que soit leur appartenance politique, sortent les baïonnettes quand ils entendent parler d’excuses, mais s’il veut regagner le terrain perdu dans les quartiers populaires comme au sein de la « beurgeoisie », le Parti socialiste doit reconnaître ses erreurs puisqu’en matière d’intégration, son bilan est indigne des idéaux qui fondent son existence.

Et, bien plus que la campagne présidentielle, celle des législatives va être riche d’enseignements. Au risque d’être taxé de communautariste, je serai très attentif à la présence de minorités visibles dans les listes de candidats - et attentif aussi à la circonscription où ils seront présentés, car envoyer un Black ou un Beur au casse-pipe dans un scrutin perdu d’avance est aussi une manière pour les états-majors politiques de se dédouaner à bon compte. Et à ce propos, vous souvenez-vous de cette charte rédigée par le Club XXI° Siècle sur la diversité et la présence de minorités visibles dans les partis politiques (*) ? Et bien, sachez que ni l’UMP ni le PS ne l’ont signée. Cela vous étonne ?

Le Quotidien d’Oran, 22 mars 2007

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Auteur : Akram Belkaïd

Journaliste et essayiste, auteur notamment  d' "Etre arabe aujourd'hui" aux éditions  Carnets Nord

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