La loi anti-voile : un aveuglement collectif

Le projet de loi contre le port de signes religieux, est de l’avis général, dirigé contre le seul « voi

par

lundi 9 février 2004

Le projet de loi contre le port de signes religieux, est de l’avis général, dirigé contre le seul « voile », qu’on appelle aussi foulard islamique.

La loi rendra plus facile d’expulser les filles portant le foulard des écoles. Ce projet de loi divise tous les groupes politiques, toutes les associations de la société civile, il divise aussi les féministes. Les partisans de la loi, dans chaque groupe, sont les plus nombreux. Les discussions, difficiles, montrent que les arguments rationnels ne tiennent pas une grande place dans leurs convictions. La vue du foulard leur est insupportable, ils et elles ne veulent même pas discuter avec les jeunes filles voilées. Comme l’a dit un membre de la commission Stasi, ils n’ont pas jugé utile d’auditionner les intéressées, parce qu’ils « ne sont pas sensibles à leurs arguments » ; si peu sensibles en fait qu’ils ne veulent même pas les entendre. C’est hélas la position de la majorité de nos concitoyens, résumés par une féministe : le voile est un symbole d’oppression. Point à la ligne. La conclusion implicite, et qui explique le refus d’écoute, est que seules des personnes manipulées ou aliénées, ce qui est la même chose, peuvent arborer un symbole d’oppression. Et à quoi bon discuter avec des personnes manipulées et aliénées ? Donc d’emblée, les lignes sont tracées : nous savons ce que signifie ce que vous portez, nous savons mieux que vous ce que vous faîtes, et rien de ce que vous pourrez dire n’entamera nos certitudes, adossées à la principale certitude : celle d’avoir raison, d’avoir la vérité et la science infuses. Quand on décide qu’une partie de la population ne maîtrise ni ses conduites, ni leurs sens — ce qui est la définition de la maladie mentale— discuter est non seulement inutile, c’est même dangereux, puisque cela suppose de se laisser toucher et peut-être contaminer par un discours pathologique.

La seule chose qu’on puisse faire pour ces personnes, c’est essayer de les protéger contre elles-mêmes, contre leurs manipulateurs, et si on n’y arrive pas, protéger les autres de la contamination en les retirant des rayons, pardon, des salles de classe.

Donc on va supprimer le droit fondamental de ces jeunes filles d’être scolarisées, sous prétexte que leur présence menacerait potentiellement le droit des autres de ne pas porter le foulard. En plus de les considérer comme aliénées, on fait à ces jeunes filles un procès d’intention : elles auraient le dessein de rendre le port du foulard obligatoire en France. Qui pouvait imaginer que ces deux mille jeunes filles, en majorité issues, comme on dit, de « l’immigration » — ce lieu de naissance excessivement étrange et qui n’apparaît sur aucune carte de France — qui pouvait imaginer il y a seulement 6 mois qu’elles avaient un pouvoir si considérable ?

Ce n’est qu’en adoptant cette position paranoïaque que l’on comprend pourquoi leur mise à l’écart est devenue la priorité des priorités politiques. Ce n’est qu’à partir de ce délire qu’on peut comprendre le raisonnement contourné qui justifie la suppression d’une liberté comme la défense d’une autre liberté, bien que cette dernière ne soit pas attaquée pour l’instant, et soit, à dire vrai, inattaquable. C’est le raisonnement qui est derrière le déclenchement des guerres baptisées préventives et si à la mode : on agresse au nom de la défense contre un danger imaginaire. Ici aussi le danger est imaginaire : non seulement personne n’a l’intention de rendre le port du foulard obligatoire en France, mais surtout personne ne pourrait le faire. En attendant, une fois que les guerres sont déclenchées, leur dynamique destructrice de sociétés et de vies se poursuit implacablement.

Dans celle qui est déclenchée en France au nom de la défense contre le « danger islamiste » — dont personne ne peut prouver l’existence dans ce pays — la dynamique de conflit va se poursuivre, et s’aggraver ; comme dans les autres guerres préventives. Même si le danger se révèle, à l’examen, fantasmatique, la guerre, elle, sera réelle, et fera des victimes ; les premières en seront les jeunes filles exclues par un Etat reniant son obligation de scolariser tous les enfants ; la deuxième victime sera la possibilité de réconciliation entre une communauté d’origine maghrébine, ulcérée à bon droit par des décennies de discrimination, et le reste du pays.

En effet, comment les sociologues, féministes ou non, analysent-elles et ils l’adoption de la religion musulmane et dans le cas des filles, le port du foulard ? Comme une réaction au fait d’avoir été et d’être exclus, tant symboliquement que matériellement, de la communauté nationale. Même la classe politique, gauche et droite confondue, même les partisans de la loi, même les membres de la commission Stasi le reconnaissent : tout ceci se déroule sur fond de ghettoïsation, de discrimination à tous les niveaux, et particulièrement sur le marché du travail. Mais la discrimination, on ne veut pas la voir ; non la France n’est pas raciste, ce n’est que Le Pen qui l’est : mais alors pourquoi les descendants d’immigrés maghrébins, à diplôme égal, sont-ils et elles quatre fois plus victimes du chômage que les autres ?

Certains et certaines reconnaissent ce problème, mais trouvent que la réaction des personnes visées est malvenue. « Vos griefs sont réels, leur disent-ils, mais vous vous trompez de réponse ». En tant que féministe, je sais que la révolte des dominées prend rarement la forme qui plairait aux dominants. Je peux même dire : elle ne prend jamais une forme qui leur convient. Et aller plus loin : ce que les dominants attendent, c’est qu’on demande ses droits poliment, et que si on ne les obtient toujours pas, quarante ans après, on fasse comme si de rien n’était. Et c’est bien vrai que cela ne fait pas de différence, pour les hommes, si la violence masculine contre les femmes est éradiquée demain ou dans 100 ans. Et que cela ne fait pas de différence, pour les Blancs, si le racisme est éradiqué demain ou dans 100 ans.

Ce qui est grave en revanche, aux yeux des dominants, c’est que les opprimés « se trompent de réponse ». C’est cela qu’il est urgent de corriger, de réprimer, de mater. Ce que la classe politique dit avec un ensemble touchant c’est : on a identifié la cause du problème, mais on va s’attaquer d’abord à sa conséquence - votre réaction malencontreuse — en laissant la cause pour plus tard, comprendre : pour jamais. Nous féministes pour l’égalité, nous disons : s’il faut commencer par quelque chose, c’est — et je reconnais que c’est une logique qui est étrangère à notre classe politique — par le commencement.

La maladie dont souffre ce pays, ce n’est pas deux mille jeunes filles qui portent le foulard, pour des raisons diverses, qui sont les leurs et qu’elles sont libres d’avoir, tant qu’elles ne commettent pas de délit. Et où sont les délits qu’elles ont commis ? Où sont les femmes qu’elles ont battues à mort, les enfants qu’elles ont violés ? Les maladies dont souffre ce pays sont d’abord un sexisme patent, brutal, institutionnel, omniprésent, systémique ; et un racisme patent, brutal, institutionnel, omniprésent, systémique. Le même qui régit la politique des employeurs, celle des offices HLM, celle de l’ANPE, celle de Le Pen. La classe politique a choisi de détourner le regard de cette maladie grave, pour ne s’en prendre qu’à ses symptômes. Prendre à bras le corps une culture où la discrimination, sexiste et raciste, est banalisée au point d’être devenue la norme et non plus l’exception, cela demanderait du travail. Beaucoup. Tandis que réaffirmer des principes, et de surcroît en stigmatisant une minorité déjà opprimée, ça ne mange pas de pain — du moins le croient-ils, aveugles aux conséquences à long terme de leur démagogie.

Les conséquences de cet aveuglement collectif et de la loi dont il va accoucher, sont préoccupantes : le ressentiment justifié des descendants d’immigrés maghrébins, soupçonnés d’appartenir à un parti de l’étranger dès qu’ils cherchent une dignité qu’ils n’ont pas trouvée dans une égalité républicaine aux abonnés absents, ce ressentiment ne pourra que s’approfondir. Et pour cette raison la loi ouvre un boulevard aux extrémistes de tout poil, y compris les extrémistes musulmans - pourquoi n’y aurait-il pas d’extrémistes parmi eux puisqu’il y en a partout ailleurs ?

Essayons de voir le positif : le lien est désormais fait entre les féministes et les jeunes femmes voilées, dont beaucoup développent un féminisme non pas contre mais avec l’islam. Et pourquoi pas ? Il y a longtemps que nous dialoguons avec celles qui sont catholiques et féministes, protestantes et féministes, juives et féministes. Et si je termine par cette lueur rose dans un ciel plombé, c’est que hier, dans une réunion de « progressistes », j’ai vu et entendu l’arrogance coloniale et raciste la plus éhontée s’exprimer ; et que j’en ai conçu un grand découragement. Si j’essaie ce soir de vous convaincre que d’un mal peut sortir un bien, c’est que j’essaie d’abord de me convaincre moi-même ; et j’espère que vous m’y aiderez.

Christine Delphy pour le Collectif féministe pour l’égalité

Meeting « Une école pour toutes et pour tous »

Le Trianon, Paris, 4 février 2004

Publicité

Auteur : Christine Delphy

Directrice de la revue Nouvelles Questions féministes. Directrice de recherche au C.N.R.S.

commentaires