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Un féminisme musulman 2.0: “We all can do it!”

Ces dernières années, un intérêt croissant ne cesse de se manifester autour d’un thème incontestablement politique en Belgique : la politisation du corps des femmes musulmanes à travers la visibilité du foulard dit « islamique » dans l’espace public, et souvent considéré comme un affront voire une menace pour les valeurs occidentales.

Depuis plus de 20 ans, les discussions toujours recommencées et non abouties sur la « politisation du voile »1 émanent d’une longue histoire dans la politique européenne. Le corps des femmes relève d’un champ de bataille en temps de crise, notamment dans le contexte actuel marqué par la prééminence du fait ethnique et religieux.

En effet, la question raciale et religieuse, éminemment politique, oriente les formes de mobilisations et d’actions sociopolitiques des femmes dites « racisées » et de foi musulmane.

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C’est dans ce contexte politique post 11.9 délétère et exacerbé à l’endroit de l’islam que l’on voit émerger un nouveau profil de femmes à la fois féministes et musulmanes, dont la rhétorique déroutante, inquiétante et pourtant inclusive va contester la normativité d’une pensée féministe dominante en Occident.

Pourtant, c’est bien cette identité de femmes « hybrides » et subversives qui inspire une génération de musulmanes aujourd’hui. Des femmes qui ont choisi d’être, autonomes et libres face à un système inégalitaire qui les minore, qu’elles dénoncent et défient dans une démarche critique, déterminée et dans la persistance du dialogue.

Dès lors, elles s’approprient une légitimité sociale, politique et religieuse tout en faisant voler en éclat cette « sagesse conventionnelle » à laquelle on voudrait les assigner.

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Dans « Un féminisme musulman, et pourquoi pas ?2» (préfacé par Alain Gresh ) réedité le 5 mars 2020, nous nous attachons d’une part à actualiser l’histoire et la mémoire de ces mouvements, tout en revenant sur les enjeux politiques, religieux et conceptuels qu’elles posent sur le terrain académique, religieux et de la société civile.

D’autre part, l’ouvrage ambitionne de mettre en lumière celles et ceux qui portent cette lutte, et qui se sont approprié des espaces de contestation et de négociation des sphères religieuses jusqu’au sein des mouvements féministes dits mainstream.

Tout comme le féminisme contemporain en Occident, les féminismes musulmans sont traversés par différents courants de pensée et portent un discours depuis des décennies. Mais ce n’est que très récemment que ces mouvements sont rendus visibles dans les médias francophones au sein desquels résonnent les revendications de ces militantes d’un nouveau genre. Au cours des dernières décennies, elles apportent leur contribution à cette révolution et ce décentrage théorique et pratique, tout en amorçant un virage sans précédent vers la diversité.

Ces dernières années, l’appareillage conceptuel sous-jacent au féminisme musulman a offert à la pensée féministe et à chacune d’entre nous la possibilité de s’interroger sur ses propres angles morts. Il est incontestablement devenu l’un des termes vedettes qui mobilisent au cœur des associations de femmes musulmanes, car il est plutôt dépolitisé, proactif tout en permettant une approche non binaire et plutôt solidaire entre femmes d’horizons divers, tout en restant en phase avec notre époque empreinte d’hybridités identitaires.

Ces 5 dernières années, nous assistons véritablement à l’émergence d’un post-féminisme musulman qui s’est traduit par la maturation politique et intellectuelle des femmes musulmanes sur le plan des idées, et qui a ouvert de nouvelles fenêtres d’espoir dans cette quête de liberté au-delà de la nécessité de mobiliser le référentiel religieux. Elles ne sont plus « prisonnières » de la prééminence de leur identité religieuse qui selon certaines polarisent et s’engagent dans la promotion d’un « féminisme musulman 2.0 » qui s’intéresse à la solidarité intersectionnelle avant tout. Elles militent en faveur d’un mouvement féministe plus inclusif et prometteur, reconnaissant la diversité constitutive des femmes par-delà les frontières ethniques, religieuses, raciales et sexuelles.

Désormais, le féminisme musulman est partout et accessible à tous grâce aux nouvelles technologies et en particulier grâce à internet. Nous sommes véritablement face à une nouvelle vague émancipatrice se réclamant du 2.0. Les féministes musulmanes 2.0 promeuvent des systèmes de communication indépendants et gagnent une véritable visibilité via les réseaux sociaux et internet. Cette nouvelle forme d’empowerment digitale et féministe permet de dépasser toutes formes de censure médiatique, elles s’autonomisent et ne dépendent plus des médias mainstream qui ne leur accordent que peu de place dans leurs lignes éditoriales. Ces activistes féministes musulmanes du début du 21ème siècle ont créé ce féminisme musulman 2.0, moderne, audacieux et accessible à tous hommes et femmes, musulmans ou pas.

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Aujourd’hui, elles contribuent à l’histoire de la résistance des femmes, révolutionnent la perception collective de l’image stéréotypée des femmes musulmanes et promeuvent une révolution de la solidarité. Un combat au-delà de l’appartenance religieuse, une dépolitisation de la question des femmes musulmanes afin de repolitiser ce « Nous les femmes » à l’épreuve du temps et des identités et à l’aune d’un « FÉMINISME MUSULMAN 2.0 »

Frantz FANON disait que « la grande confrontation ne pourra être indéfiniment reportée ». Souhaitons que ce mouvement de femmes produise une confrontation salutaire d’idées et de croyances qui ouvrira des horizons d’espoirs et de solidarité entre toutes femmes éprises de justice.

Notes:

1 Françoise Lorcerie, dir., la politisation du voile en France, en Europe et dans le monde arabeParis, Éd. L’Harmattan, 2005, 266

2  Phrase désormais mythique de Christine DELPHY prononcée le 4 février 2004 au Trianon lors d une intervention danss le cadre du Collectif  » Une école pour toutes et tous »

BIOGRAPHIE

Malika HAMIDI est docteure en sociologie de l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) de Paris. Elle est par ailleurs chercheure associée du Laboratoire d’analyse des sociétés et pouvoirs / Afrique – Diasporas (LASPAD) de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal et membre associée à l’étranger du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS, EHESS, Paris). 

Spécialiste du féminisme musulman en Europe, elle a publié aux Editions de l’Aube un ouvrage tiré de sa thèse doctorale intitulé « Un féminisme musulman, et pourquoi pas ? » préfacé par Alain Gresh.Elle a par ailleurs co-écrit « Des féminismes islamiques » (La Fabrique, 2012) et contribué à de nombreux ouvrages collectifs (voir une sélection bibliographique ci-dessous).

Enfin, elle prépare actuellement un ouvrage collectif intitulé « Intersections et entrecroisements : féministes musulmanes, afroféminismes, complices et alliées » qu’elle co-dirige aux côtés de Fabienne BRION, Françoise VERGES et Christine DELPHY (Préfacé par Angela DAVIS). Cet ouvrage est tiré du premier colloque international qui s’est tenu sur ce thème à l’Université Libre de Bruxelles en avril 2018.

Elle co-dirige actuellement le projet européen « European Values for Primary School » dans le cadre du Programme Erasmus + (Commission européenne) pour Bruxelles aux côtés de John RIZZO (Auteur de l’ouvrage « Sauver l’école »).

En outre, elle est Opinion Maker au The Brussels Time depuis 2020.

En 2004, dans le cadre de son DEA, elle s’est intéressée au concept du féminisme musulman et à l’émergence d’un mouvement féministe musulman en France en 2006. Sa recherche doctorale portait sur les féministes musulmanes d’Europe en contexte postcolonial. L’objectif était d’explorer leurs stratégies identitaires et leurs modes de mobilisation, notamment par de nombreuses études de cas.

Depuis plus d’une décennie, Malika Hamidi donne des conférences dans le monde entier sur les thématiques de l’islam européen, de la citoyenneté et du féminisme musulman. Elle est une experte reconnue par les institutions européennes sur différents sujets liés l’islam en Europe, le genre ou encore l’islamophobie. Ces dernières années, elle a ainsi été régulièrement invitée à intervenir sur les questions liées à la radicalisation et aux violences extrémistes encore du rôle des femmes dans la lutte contre les violences extrémistes. Son regard d’intellectuelle engagée lui permet de proposer des réponses originales à ces questions complexes.

En 2015, elle a été invitée à siéger au comité consultatif du projet européen «Forgotten Women : the impact of islamophobia on Muslim women » initié par l’Européen Network Against Racisme et soutenu par les institutions européennes.

Malika Hamidi est active à la fois au niveau académique et auprès des institutions européennes, mais aussi au sein d’organisations musulmanes. Depuis 20 ans, elle est impliquée et a été membre fondatrice de diverses organisations féminines de terrain, telles que le Groupe Internationale d’Etude et de Réflexion sur les Femmes en Islam au Maroc ou Femmes Musulmanes en Belgique. Elle a récemment été nommée Présidente d’honneur de l’O.N.G «  Pour un Sourire d’Enfants Handicapés ( POSEH) au Niger dont l’objectif est d’aider les enfants en situation de  handicap dans leur parcours scolaire.

Cette année, elle a eu le privilège de recevoir le 11th INTERNATIONAL WOMEN  OF COURAGE AWARD à la mémoire de Mère Teresa. En 2019, HAMIDI a été élue Global Goodwill Ambassador. Le Forum de Crans Montana l’a par ailleurs élue Malika Hamidi parmi les Nouveaux Leaders de Demain 2013 -2016. Le CEDAR l’avait également placée dans les finalistes des European Muslim Women of influence en 2010, et elle a été nominée pour l’Award 2012 de l’hebdomadaire Inspiring Europe organisé par l’Institution européenne pour l’égalité des sexes et soutenu par la Commission européenne.

Malika Hamidi a participé à de nombreuses émissions télévisées (Al Hiwar TV, etc.) et radio (BBC, RTBF, RFI, France Culture, etc.) à travers l’Europe.

Elle est mariée et mère de deux enfants.

BIBLIOGRAPHIE

  • OUVRAGES :

« MUSLIM FEMINISM REVOLUTION : Décolonisation, Agency et politisation » Malika Hamidi (Préface d’Amina Wadud) – À paraître chez Peter Lang International Academic Publishers –

« Un féminisme musulman, et pourquoi pas ? » Malika Hamidi (Préface d’Alain Gresh), Editions de l’Aube – Aout 2017

« Il femminismo musulmano in Europa » Di Malika Hamidi, Fondazione Giangiacomo Feltrinelli, Milano – Mars 2015

  • DIRECTION D’OUVRAGE :

« Intersections et entrecroisements : féministes musulmanes, afroféminismes, complices et alliées » sous la direction de Fabienne BRION, Christine DELPHY, Malika HAMIDI et Françoise VERGES (Préface d’Angela DAVIS) – (A paraître)

  • OUVRAGES COLLECTIFS :

« Les féminismes islamiques en Iran : Résistance ; citoyenneté et spiritualité » dans « Intersections et entrecroisements : féministes musulmanes, afroféminismes, complices et alliées » (éd) Fabienne BRION, Christine DELPHY, Malika HAMIDI et Françoise VERGES (à paraître)

« Entre mode et religiosité : L’islamophobie genrée à l’épreuve de la Modest Fashion » dans « Gendered Islamophobia » (éd) Dr. Irène Zempi et Amina Easat – Daas – Palgrave Macmillan ( à paraître)

« Feminists and Muslims in French -speaking Europe: From subordinates to Muslim post-feminism” sous la direction de Fatima Sadiqi (à paraître)

« Le foulard islamique : Du symbole de soumission à l’engagement féministe », dans « Veiling/Unveiling : The Headscarf in Chritianity, Islam and Judaîsm » (éd)  Geneva Center for Human Rights Advancements and Global Dialogue ( Février 2019)

https://gchragd.org/wp-content/uploads/2019/02/VeilingUnveiling-The-Headscarf-in-Christianity-Islam-and-Judaism-Geneva-Centre.pdf

« Existe-t-il un féminisme musulman » dans « la Laïcité, des combats fondateurs aux enjeux d’aujourd’hui », actes de colloque de La Ligue de l’Enseignement, (éd) Jean Michel Ducompte et Pierre Tournemire – Editions PRIVAT – Juin 2016

« Féministes musulmanes de l’espace francophone : stratégies identitaires et mobilisations translocales » dans « Religiosités musulmanes francophones dans le monde » (éd) Rachid Id Yassine, Abdoul Aziz Kébé, Philippe Martin et Oissila Saaidîa – Karthala – Mai 2016

« Islamic feminism in the French-speaking post-colonial European context” in « Feminist and islamic perspectives: new Horizons of knowledge and reform » (éd) Omaima Abou Bakr – Women and Memory Forum, Cairo, EGYPTE – Mars 2013

file:///C:/Users/32466/Downloads/Feminist_and_Islamic_Perspectives_New_Horizons_of_.pdf

« Le Féminisme musulman en Europe : De « l’activisme Textuel » à la pratique transnationale » in « Des féminismes islamiques » ( éd) Zahra Ali – La Fabrique – Octobre 2012

« The Islamic veil: A focal point for social and political debate » in « Islam and the veil: Theoretical and regional contexts » ( éd) Theodore Gabriel et Rabiha Hannan – Continuum Books Edition- Juin 2011

« Le foulard à la croisée d’enjeux sociopolitiques » in « Du bon usage de la laïcité » (éd) Jacquemain et Nadine Rosa-Rosso –  Aden – Mai 2008

« Le point de vue d’une féministe musulmane européenne ? » in « Existe-t-il un féminisme musulman ? » Commission Islam et laïcité (éd) L’Harmattan – Juin 2007

« Le féminisme musulman en Europe” Ouvrage collectif en tchèque – Magdaléna Frouzova (éd.)- Septembre 2006

  • ARTICLES SCIENTIFIQUES :

numéro spécial de la revue à comité de lecture Modern and Contemporary France sur le thème de l’islamophobie en France

« Sociologue, musulmane et féministe : Un double engagement scientifique et militant », Entretien réalisé par Amel Mahfoudh in « Féminismes religieux – Spiritualités féministes », Nouvelles Questions Féministes, vol. 38(1) /2019

Q and A on « A Muslim feminism, why not? » (éd) Margot Badran- in Samyukta, A Journal of Gender and Culture, Vol. 17, no. 1 Jan 2017 

« La pensée féministe islamique a l’ère de la mondialisation : entre stratégie herméneutique et mobilisation transnationale » dans « L’homme et la société » 2015/4 chez L’Harmattan (éd) – Mai 2016

« Féministes musulmanes dans le contexte postcolonial de l’Europe francophone ». Histoire, monde et cultures religieuses, 36(4), 63.

https://www.cairn.info/revue-histoire-monde-et-cultures-religieuses-2015-4-page-63.htm

  • ARTICLES TOUT PUBLIC:

“Muslim Feminism 2.0:” We ALL can do it!” publié dans The Brussels Times (Décembre 2020) 

https://www.brusselstimes.com/opinion/146000/2-0-muslim-feminism-we-can-all-do-it/

“Au-delà de la politisation du voile : résister pour être libre » publié dans Middle East Eye (Juillet 2020)

https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/belgique-interdiction-hijab-universite-politisation-voile-hijabisfightback

« Headscarf ban: Belgian Muslim Women are resisting in order to free themselves” publié dans The Brussels Times (Juillet 2020)

https://www.brusselstimes.com/opinion/119513/beyond-the/

 

Un commentaire

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  1. Le féminisme

    Depuis l’affaire harvey weinsten et la médiatisation des femens, le mouvement féministe a le vent en poupe et a une place de choix sur le plan médiatique. Valoriser et défendre le statut et le droit de la femme est une cause noble et largement justifiée, quant on voit les stéréotypes et les clichés qu’elles subissent encore de nos jours.

    Mais peut on dire que la femme, ainsi que l’homme dispose réellement comme bon leur semble de leurs corps ? Argument couramment utilisé par les féministes pour s’affranchir des codes sociaux qui sont souvent dictés par l’homme. Ceci paraît être du bon sens, mais pourtant la liberté n’est jamais totale, elle est toujours conditionnée. Nous le savons, l’émancipation exige malgré tout une certaine discipline, de l’autonomie, ainsi que la connaissance de soi et de l’environnement qui nous entoure.

    Au sein de notre pays nous ne pouvons pas vraiment dire tout ce qui nous plaît, et nous ne pouvons pas faire tout ce qui nous inspire, alors de la même manière, une certaine responsabilité à l’égard de notre corps s’impose, il ne s’agit pas d’interdire mais d’être précis dans ce que nous affirmons. L’enfant ou l’adolescent par exemple se réfère forcément à ses parents, un membre d’un couple également, compose avec l’avis de son ou sa conjointe…

    Donc plutôt que d’affirmer que l’on peut « faire ce que l’on veut de son corps », il faut plutôt dénoncer que « ce n’est pas à l’homme de définir les codes sociaux ». On peut également poser cette question : n’y aurai t’il pas intérêt à remettre un peu de discernement entre les tenues vestimentaires de l’enfant et l’adulte au moins à l’école, sans imposer de normes, mais dans l’intérêt de leur construction identitaire ?

    En effet, le corps de l’homme et de la femme ont toujours été de puissants leviers d’influences et de manipulations, ainsi que des leviers économiques et politiques.

    La tenue vestimentaire peut être le reflet d’une personnalité, d’une tendance ou peut incarner des circonstances particulières, Cela ne pose pas de problèmes. Mais s’il on considère que les signes religieux peuvent influencer les autres, alors de la même manière ne faudrait-il pas limiter l’influence par exemple qu’exerce la consommation et certains médias afin de permettre à chacun d’être soi et de ne pas subir le dictât de la mode qui ne fait plus de discernement entre la tenue vestimentaire d’un enfant et d’un adulte ? voila le véritable problème.

    De plus, il n’y a pas suffisamment de débat de société pour mettre en exergue les injustices que subissent les femmes de la part de l’homme, des libertés qu’il s’octroie parfois à lui même et qu’il interdit à sa semblable, des privilèges qu’il s’autorise et qu’il refuse à elle.

    Les droits que revendique la femme ne peuvent pas seulement s’arracher, mais doivent s’accompagner par l’évolution de l’homme à son égard.

    http://jonasdjeser.unblog.fr/

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