in

Pour une spiritualité musulmane effective

S’il y avait une notion, une valeur, une vérité en laquelle pourrait se résumer l’essence de l’islam, quelle serait-elle ? Les pronostiques iraient bon train ! Chacun y irait de sa conception, de sa vision…D’aucuns diraient que l’islam est avant tout pratique, adoration. Certains avanceraient que l’aspect culturel et intellectuel prime sur tout autre considération. D’autres mettraient en avant le dynamisme de l’islam. Et enfin, une infime partie opterait pour le tout spirituel… Qu’en est-il réellement ?

Entre oubli et rappel

Les musulmans sont confrontés à des défis de taille. Ils sont pris dans la tourmente de questions qui les taraudent. Cela peut être en soi un élément positif car les peuples et les pensées s’améliorent en se frottant les uns aux autres, ils s’enrichissent dans un processus de questionnement. Mais le risque est grand pour eux, dans le climat de crispation, de tension et de suspicion qui règne ces temps-ci, de se laisser porter par le courant, d’oublier le sens profond de la conviction qui doit les animer, de ne vivre la foi qu’à la surface des mots, des beaux discours, au gré des justifications.

Ils sont pris en tenaille entre la nécessité de préserver leur foi et le devoir d’interagir avec leur environnement, puisque le propre de l’Homme est de vivre en commun. Aussi, un musulman de son temps, bien dans sa peau, qui veut vivre pleinement sa religion et exercer entièrement sa citoyenneté se doit de s’ouvrir aux autres, de revendiquer sans complexe ses droits, de contribuer du mieux qu’il peut à la bonne marche de sa société.

Mais sa présence sereine et sa participation active au monde ne seront que prétention si l’amour du pouvoir est tapi dans les replis de son action, si les dehors de piété dissimulent les pires hypocrisies, si le désintéressement apparent cache un esprit cupide, si la maîtrise affichée trahit le déchirement intérieur, si les apparences d’équilibre, de probité et de compétences taisent les pires maladies du cœur et de l’être.

Car celui qui perd la source au centre, perd le chemin de la périphérie… inévitablement ! Car celui qui perd Dieu, se perd… immanquablement ! (Et ne soyez pas comme ceux qui ont oublié Dieu, Il leur a fait oublier leurs propres personnes, ceux-là sont les pervers) (1).

En d’autres termes, on ne tombe pas dans la déchéance de l’oubli et de la perversité, on y descend, et cela à force de négligence quant aux exigences que requiert le rapport à Dieu. L’absence du souci de Dieu génère l’interdiction de l’accès à Son souvenir, à Son rappel. Le résultat étant alors la perdition dans un oubli qui dénature et souille l’humanité de la personne.

L’oubli et le rappel sont des facultés inhérentes au cœur. Le corps et la raison ne disent rien sur la personne, c’est le cœur qui dit tout. C’est sur lui que portera le jugement. (Et ne me couvre pas d’ignominie le jour où nous serons ressuscités. Le jour où ni les biens ni les enfants ne nous seront d’aucune utilité. A part celui qui vient à Dieu avec un cœur sain.) (2).

Et vouloir se conformer aux prescriptions de l’islam dans l’apparat n’y changera rien, si l’intimité ne suit pas et n’est pas en harmonie avec l’aspect extérieur.

L’habit ne fait pas le moine : l’exemple des Kharidjites

Les kharidjites3 représentent une tendance qui est apparue très tôt chez les musulmans et qui n’a semé que haine, violence, scissions et morts sur son passage. Elle est associée aux troubles qui ont caractérisé la rupture historique avec le juste modèle du prophète et de ses successeurs bien-guidés.

L’imam Ali, en prise avec les Kharidjites, a rapporté le hadith suivant au plus fort de l’épreuve qui l’opposait à eux : Le Prophète (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit : « Viendra un temps qui verra des personnes jeunes d’âge, simples d’esprit, parlant avec grande éloquence, mais dont la foi ne dépasse guère leurs gorges.

Ils délaisseront la religion comme la flèche qui rate sa cible bien qu’elle la frôle  ». Dans une autre version du hadith, il est rajouté : « Vous mépriseriez votre prière comparée à la leur, ainsi que votre jeûne par rapport au leur  ». La description du prophète est très précise, elle indique qu’il y a des personnes dont la foi ne dépasse guère la gorge et n’atteint jamais le cœur, malgré toute l’ardeur qu’ils peuvent mettre dans une adoration effrénée. Ils ne font que traverser l’islam, sans rien en retenir, si ce n’est les apparences.

Les degrés de la foi

Autre période, autre exemple. Du vivant du prophète, des bédouins fraîchement convertis, réputés pour leur rudesse et leur dureté de caractère, s’évertuaient à se qualifier de ” Mouminoune” (Les porteurs de foi). Le Coran les a remis à leur place en ne leur reconnaissant que le premier échelon dans la hiérarchie de la foi : “Mouslimoune” (Les soumis dans l’acte sans considération du cœur). (Les Bédouins ont dit : « Nous avons la foi ». Dis : « Vous n’avez pas encore la foi. Dites plutôt : Nous nous sommes simplement soumis, car la foi n’a pas encore pénétré dans vos cœurs. Et si vous obéissez à Dieu et à son messager, Il ne vous fera rien perdre de vos œuvres. Dieu est pardonneur et Miséricordieux ») 4. Le Coran leur a refusé l’attribut de “Imane ” (La foi) car celui-ci n’est pas une notion floue ou un penchant superficiel pour la religion, mais il reflète bien un acte normalisé doublé d’une exigence spirituelle. C’est le fruit de tous les actes d’adoration, et le lieu où ils sont capitalisés est le cœur.

L’époque de ces générations de campagnards rudes, durs et peu portés sur les choses de l’esprit, est révolue. Mais reste ce caractère décrit dans le Coran pour distinguer ces volontés faibles qui n’ont pu enraciner la foi dans les cœurs. Ceux-là n’ont pas réussi à valider la première phase de leur cheminement pour décrocher le titre de “Moumine”. D’autres ont pourtant réussi à décoller et à acquérir un peu de foi, mais ils ont vite déchanté et ont été recalés car ils n’ont pas pris soin de leur capital, ils ne l’ont ni entretenu ni fait fructifier. Aussi a-t-il fondu comme neige au soleil. Abou Horeira rapporte que le prophète a dit : « Certes, la foi s’use dans le cœur de l’un de vous comme s’use le vêtement. Demandez à Dieu qu’Il revivifie la foi dans vos cœurs  ». La foi, au-delà du fait que le cœur représente son foyer et son réceptacle, a ceci de spécifique qu’elle est versatile et instable, volage et inconstante5. Il faut donc un effort soutenu, constant, récurrent et perpétuel pour arriver à l’ancrer et l’arrimer à son port d’attache : le cœur. Car autrement, elle se réduit et rétrécit comme peau de chagrin.

Constat et conséquences

Soit la foi n’a jamais élu domicile dans le cœur et n’y a jamais filtré, soit elle a vite fait de le quitter après un court séjour, par manque d’entretien et/ou déficit de vigilance. Dans les deux cas, la porte reste grande ouverte aux infections, corruptions, perversions et autres maladies du cœur qui ont le champ libre pour squatter les lieux.

La contagion étant de mise, les maladies ont vite fait de se répandre de proche en proche jusqu’à affaiblir le corps de la communauté de foi qui se revendique de l’islam. Le résultat en est une grande masse qui paraît forte de son nombre, mais qui en vérité trahit une réalité de faiblesse et de frilosité. C’est ce que décrit le prophète comme étant le “ghouthaa » (l’écume qui va au gré du courant). D’après Thawbâne, le Prophète -Prière et Salut pour lui- a dit : « Peu ne s’en faut que toutes les communautés vous tombent dessus comme les mangeurs tombent sur leur écuelle !  » Quelqu’un dit alors : Est-ce par notre faible nombre ce jour-là ? Il répondit : « Vous serez plutôt très nombreux ce jour-là, mais vous serez tels l’écume du torrent ; Dieu ôtera du cœur de vos ennemis la crainte que vous leur inspiriez et Il jettera dans vos cœurs le « Wahn »6.  » Quelqu’un demanda : Ô Messager de Dieu ! Qu’est-ce que le « Wahn » ? Il répondit : « L’amour de la vie d’ici-bas et l’aversion de la mort »7 . Le diagnostique du prophète ne souffre aucune confusion. C’est la défaillance de la foi dans les cœurs, l’amour de ce bas-monde et le manque de conviction en la demeure dernière qui sont les sources des maux qui tourmentent les musulmans.

D’un islam de l’artifice à un vrai cheminement spirituel.

C’est toujours du côté de la médecine prophétique que nous trouverons l’accès à la pharmacie contenant le remède contre tout ce qui nous mine de l’intérieur :  D’après Abou Horeira, le prophète a dit : « Renouvelez votre foi !  » On lui demanda : O envoyé de Dieu, et comment allons-nous renouveler notre foi ? Il répondit : Multipliez la mention de la formule Lâ ilaaha illa Allah (Il n’y a nul dieu que Dieu) ». L’association des mots et des notions dans ce hadith n’est ni fortuite ni gratuite. La fonction du renouvellement ici a comme champ d’action le cœur et a pour but d’y revivifier la foi, le moyen étant spécifié : « Dites en grand nombre, La ilaaha illa Allah. !! ». C’est une franche invitation au Dhikr. Cette association entre le renouveau et le Dhikr est un mélange détonnant qui nous montre la piste et lève le voile sur le vrai travail de réforme qui commence par …la réforme des cœurs, notamment par le biais du Dhikr.

Le Dhikr est une notion-clé en islam. Il représente un état spirituel et les moyens y menant. Il recoupe plusieurs vérités. En arabe, ce mot désigne pêle-mêle le rappel intime de Dieu, la prière, la méditation, la réminiscence, l’évocation de Dieu, le souvenir de Dieu, la mention de Dieu, la répétition de formules incantatoires, la pratique de l’invocation, les réunions de remémoration de Dieu…Toutes ces expériences sont un faisceau de pratiques convergeant vers la même finalité : celle d’être présent à Dieu. La purification spirituelle est en grande partie le fruit de l’exercice du Dhikr. C’est un passage obligé et une sorte de thérapie que Dieu a mis à notre disposition pour préparer notre cœur, notre âme et notre esprit à recevoir les effluves divins et à arpenter la route menant à la Vérité. Le Dhikr n’aura l’effet escompté, pour celui qui veut cheminer, qu’accompagné d’un autre facteur déterminant.

Les deux Hadith qui suivent introduisent cette nouvelle notion, celle de la “Sohba” (la bonne compagnie) sans laquelle aucune démarche spirituelle ne pourra prétendre coller au modèle prophétique : « Chacun aura la même intensité de foi que son ami le plus intime. Choisissez donc vos compagnons avec soin ». « Dieu suscite pour cette communauté8 à la tête de chaque cent ans, qui lui rénove sa religion9 ». Le premier hadith fixe une règle : les fréquentations peuvent être un plafond de verre comme un vrai tremplin pour un épanouissement spirituel. Elles peuvent aussi bien être limitatives quant à l’horizon du cheminement que permettre un véritable envol spirituel. En d’autres termes, cela peut aller plus vite pour certains que pour d’autres : le chemin est le même mais l’allure, la progression et même la régression sont tributaires (entre autres !) des compagnons de route.

Le deuxième hadith se lit sous le triple aspect de trois projections :

  • la première est une information : l’existence de garants du renouveau,

  • la seconde est une recommandation : l’incitation à être en leur bonne compagnie,

  • la troisième est une promesse : l’engagement de la part de Dieu que Sa miséricorde ne dédaignera aucune génération, pour autant qu’elle s’y expose.

Il y a donc des personnes qu’il faudra côtoyer et fréquenter pour ne pas s’exclure de cette Miséricorde. Elles sont définies dans le hadith par le pronom relatif « qui », “mine” en arabe, qui supporte aussi bien le singulier que le pluriel. Ceci reflète la dualité de la « Sohba » qui recoupe une double dimension :

-une première dimension qui renvoie à l’apport et au soutien de la communauté des croyants et plus spécifiquement au cercle de ceux qui s’aiment en Dieu. Tels des engrenages qui ont besoin les uns des autres pour pouvoir fonctionner

-une autre dimension beaucoup plus intimiste, plus élitiste, qui se situe sur les hauteurs du “ihsan”, le plus haut degré de l’islam et qui requiert un maître spirituel, un guide capable de faire un vrai travail d’initiation. Sans cela, le candidat au cheminement risque de perdre pied et de se perdre. Historiquement, ce sont les soufis qui ont su et pu transmettre cet héritage, mais ce n’est pas de leur seul apanage. Et c’est justement le défi lancé aux musulmans de réussir l’éducation spirituelle sans passer par les formes contraignantes de la voie initiatique soufie. Non pas que les soufis soient dans l’erreur ou la perdition, mais leur modèle est devenu caduc et inadéquat au vu de la réalité contemporaine. Le retrait, l’isolement, considéré comme un fondement pour l’accomplissement spirituel, revient, en ces temps, à démissionner au regard des enjeux actuels…

Si la bonne compagnie renvoie à la qualité de l’éducateur et de l’environnement du candidat à l’éducation, et que le Dhikr définit l’état de purification et les moyens pratiques qui y conduisent, la troisième condition, qui suit les deux précitées, relève d’un ordre plus intime et plus personnel : la sincérité et la volonté de celui qui aspire à la Face de Dieu. Le terme qui lui est dédié en arabe est « Sidq ». C’est encore une fois un terme polysémique, il ne peut être traduit en un seul mot. Pour se rapprocher du sens, on dira : sincérité, authenticité, véracité, adhésion du cœur, conformité des actes aux paroles, être vrai, … C’est cet engagement sincère, cette lancée authentique, cet élan du cœur véridique, sans lesquels il n’y a pas de cheminement spirituel et de purification du cœur qui tiennent.

Conclusion

En résumé, tout le battage médiatique actuel autour de l’islam en fausse l’image plus qu’il n’en clarifie les contours. L’approche qui en est faite tente à occulter sa vraie dimension, les vraies questions, les seules vérités en lesquelles peut se reconnaître un musulman :

Pas d’islam sans quête du sens et de la Vérité. Pas de quête sans élévation spirituelle. Pas d’élévation sans discipline intérieure…et toute discipline est régie par des règles, des conditions.

Nous en avons citées trois :

-Sohba, initiatique et d’accompagnement

-Dhikr

-Sidq

Elles sont tant un préalable qu’un compagnon sur la route de notre voyage terrestre. Elles reflètent une exigence nécessaire pour l’accès à une spiritualité épanouie, exigence qui opère au cœur de notre cœur.Présenter l’islam sans cela serait une vraie imposture !!!

Notes :

(1) Sourate Al Hachr verset 19.

(2) Sourate Les poètes verset 87-89.

(3) Littéralement : les dissidents, les rebelles.

(4) Sourate les appartements verset 14.

(5 )Il n’y a pas un cœur qui n’ait pas de nuage semblable à celui de la lune, lorsque celle-ci illumine et qu’un nuage la surpasse, elle s’assombrit et si le nuage se dissipe, elle illumine”, Rapporté Abou Naïm dans Al-Hilya 2/196 et il figure dans Silsilatou As-Sahiha 2268

(6) Littéralement : la faiblesse.

(7) Rapporté de façon authentique dans « El Mousnad » de l’imam Ahmed et « El Sounane » de Abou Dawoud

(8) Au sens de nation éternelle de l’islam

(9) Le terme précis qu’a utilisé le prophète est « Dîne ». Religion en est une mauvaise traduction. On l’utilise ici par commodité, faute de mieux. Religion ne rapporte que le seul lien avec le transcendant ( du latin religio) alors que Dîne englobe toutes les dimensions de la vie, l’axe horizontal autant que vertical. L’ange Gabriel a été envoyé au prophète sous une apparence humaine pour enseigner aux Compagnons (et à nous par la même occasion) le Dîne :Islam, Imane, Ihsane.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Les plages de Gaza désertées à cause du blocus

Pourquoi je prie