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Au nom de la loi je vous arrête !

Le « système » qu’il a grandement contribué à mettre en place a donc fini par se séparer du général Toufik. Il s’est retourné contre lui en vertu de son implacable logique interne, et c’est par la grâce du petit réduit vaillamment défendu depuis 1990 par la corporation des journalistes, la liberté de la presse, qu’il a trouvé le moyen de protester contre l’injustice qui a frappé un de ses proches. C’est ce même petit réduit qui, si on l’avait laissé grandir en même temps que la démocratie naissante, serait venu à bout de ce « système » hideux. Si petit que soit ce réduit, c’est lui qui empêchera demain que ne se réalise le souhait de Saâdani de livrer le général Toufik au TPI sous l’accusation d’assassinat de Boudiaf, des moines de Tibhirine et de je ne sais qui et quoi d’autre.

Les sentiments étaient partagés au sein de la population après cette décision. Grosso mode, deux courants se dégageaient : ceux qui y ont vu un « bien » et ceux qui y ont vu un « mal ». Les premiers ont trouvé naturel qu’un responsable quel qu’il soit quitte un jour ou l’autre son poste et que le président de la République exerce la plénitude des pouvoirs que la Constitution lui confère, considérant que le « bicéphalisme » a empêché le développement et la modernisation politique de l’Algérie, et qu’il était temps que le pouvoir devienne réellement et entièrement civil.

Ceux-là n’ont pas vu dans les mesures qui ont affecté le DRS un démantèlement, mais une restructuration ayant pour finalité sa sortie du jeu politique et son investissement à l’avenir dans les missions de sécurité intérieure et extérieure qui justifient son existence et exigent une concentration sur son métier de base. Ils ne veulent pas croire à la théorie de l’affrontement, et inclinent vers une réorganisation du DRS venue en son temps.

Les seconds y ont vu le dénouement d’un bras de fer entre le général Toufik et le président Bouteflika apparu en 2012 avec la révélation dans la presse de plusieurs affaires de corruption touchant les hautes sphères de l’Etat, révélations dont le but aurait été d’entraver le quatrième mandat et dont un des dommages collatéraux aurait été l’AVC qui a frappé le Président en avril 2013. C’est dans ce courant que se recrutent ceux qui nourrissent une grande peur pour le pays fondée sur une vieille vision binaire selon laquelle le pays ayant toujours été dirigé « bicéphalement », l’armée ne laisserait jamais faire un Président tenté par le despotisme familial, la subordination à des intérêts étrangers ou la prédation des richesses nationales. Or, estime-t-on dans ce courant, l’armée a été « neutralisée », les grosses affaires de corruption passées par pertes et profits et il qu’il faut s’attendre à ce que le clan présidentiel fasse du pays ce qu’il veut.

Qui des deux courants est dans le vrai ? Laquelle des deux thèses correspond à la vérité, tant est que ce mot ait un sens ou une application en politique ? Normalement, sur deux hypothèses, si ce n’est pas la première qui est la bonne ce devrait être la seconde. Mais chez nous les choses ne sont pas aussi simples, droites et carrées. La vérité n’est pas toujours du côté qu’on suppose ni celui que suggère la logique. Elle peut être dans l’une et l’autre à la fois, ou dans aucune. Le nombre de ceux qui savent vraiment ne doit pas dépasser quatre ou cinq.

La thèse du premier courant l’aurait emporté si elle n’avait été entachée de « couacs » attirant sur elle des questions qui mettent en doute sa cohérence. Dès qu’on cherche à répondre à ces questions, on se retrouve en train de glisser dans la seconde thèse : pourquoi a-t-il fallu que les seules attaques publiques et frontales jamais menées contre le chef du DRS viennent d’un homme, Sâadani, qui venait d’entrer par effraction sur la scène politique ? Un homme sans fonctions officielles, qui n’a de « pouvoir » que celui de la parole et qui constitue une cible idéale pour les critiques. Etait-il nécessaire de procéder de la sorte ? N’y avait-il que cet homme et cette façon d’opérer ?

Elle l’aurait emporté si, par ailleurs, une anomalie outrageusement choquante ne vidait de tout sens les notions de « droits régaliens » et de « prérogatives constitutionnelles » du président. Cette anomalie qu’on a en apparence acceptée comme si elle était naturelle et qu’on fait mine de trouver « normale », c’est que l’homme qui se prévaut de cette qualité, de cette fonction et de ces droits, n’en remplit plus les conditions et les devoirs depuis longtemps. Il ne devrait même pas se trouver là car il n’avait pas le droit de se présenter à son âge et dans sa condition physique à un quatrième mandat alors que la Constitution n’en permettait que deux. Tous ses actes devraient être frappés de nullité et dénoncés comme des atteintes à l’intérêt national et à la sécurité interne et externe du pays.

Les survivants d’entre les architectes du « système » (Nezzar, Toufik, Zéroual et d’autres, y compris en tenue civile) doivent méditer sur leurs fautes envers le pays et les retours de manivelle de l’histoire. Ils doivent reconnaître leurs erreurs et s’amender par des actes honorables transcendant leurs intérêts propres ou ceux de leur caste. Ils n’ont pas le droit de se taire en profitant d’une « retraite paisible » car le pays ne coule pas des jours heureux et n’est pas paisible, lui. Il est en danger de liquidation par des hommes ramenés par eux et qu’ils ont laissé faires. Ils doivent dire la vérité à la nation fut-ce au prix de leur vie et de leur fortune s’ils veulent prétendre à quelque respect aujourd’hui ou demain quand ils ne seront plus là.

Quiconque possède une once d’autorité morale, de crédibilité politique, de patriotisme sincère doit dénoncer la politique actuelle comme étant néfaste à l’intérêt national, préjudiciable au pays et à son avenir. Mes écrits d’hier et d’aujourd’hui sont, pour ma part, ma contribution à cette œuvre de salubrité. Aujourd’hui, la ligne de démarcation est claire : le patriotisme contre le clanisme, le sentiment national contre les intérêts de groupe, la dignité contre l’indignité. Il y a quelques mois, un ministre s’enorgueillissait dans l’hémicycle de l’APN d’être « un bandit siégeant dans un gouvernement de bandits ». Prenant publiquement sa défense, le président de l’Assemblée nationale s’est écrié en séance publique : « Un bandit, mais un bandit d’honneur ! ». Voilà où en est arrivée l’Algérie, ce qu’est devenu son parlement où s’élaborent les lois du pays.

Les anciens hauts responsables qui ont mis le pays dans cette situation ubuesque doivent assumer leurs responsabilités maintenant, jusqu’au bout, même au péril de leur « retraite paisible ». Ils n’ont pas le droit d’être lâches, de continuer à se prévaloir de l’ALN ou de la Révolution de novembre tout en se taisant devant la mort de l’Algérie. Ils n’ont pas le droit de « la fermer » en contrepartie des avantages conservés.

La loi, nul n’est censé ignorer la loi, la loi est au-dessus de tous… Elles signifient quelque chose ces affirmations entendues tous les jours dans la bouche de responsables politiques et militaires en exercice ? Tout le monde sait dans quels pays la loi est effectivement la loi, comment elle est respectée, où nul ne peut la violer impunément, où elle est réellement au-dessus de tous et d’abord de ceux qui la font et de ceux chargés de son application. En Algérie, ce sont les despotes, les voleurs, les incompétents qui parlent au nom de la loi et l’actionnent pour imposer leurs quatre volontés. La loi est entre leurs mains une muselière pour faire taire les objecteurs, les opposants et les victimes.

Il existe dans presque toutes les langues une expression pour désigner ceux qui ne respectent pas la loi, grands bandits ou despotes : « Ils font la loi ! ». C’est dans ce sens qu’il faut entendre la loi algérienne, une loi appliquée au cas par cas, à la carte, à la tête du client, une arme entre les mains des uns pour tenir à distance les autres, assurer l’impunité aux uns et se venger des autres. On l’appelle aussi la « loi des barbeaux ». Les lois qui découlent d’un viol de la mère des lois, la Constitution, ne sont pas des lois mais des diktats, des oukases, des lettres de cachet.

Où habite la loi ? Qui la met en mouvement ? Pourquoi a-t-elle été appliquée pour arrêter le général Benhadid mais pas Madani Mazrag ou les responsables dont les noms hantent les colonnes des journaux depuis des années en liaison avec des affaires de corruption ? La loi n’habite pas dans les palais de justice, là on la met seulement en œuvre selon les vœux du « système ». Elle n’est pas déposée à la présidence de la République comme l’étalon-or était déposé jadis à Genève ; elle n’est pas de l’encre sur du papier qui s’appellera code de procédure civile, pénale ou militaire. Elle habite dans l’esprit des citoyens là où il y en a, dans l’inconscient des nations qui en sont véritablement, dans les gènes des peuples qui méritent ce nom.

Le meilleur sanctuaire pour la loi n’est ni le papier imprimé des codes de justice ou du journal officiel, ni les locaux de l’Etat, ni le ministère de la Justice, mais la conscience des hommes et des femmes, civils et militaires. Quand elle loge là, elle devient inexpugnable, inviolable, réfractaire à toute velléité despotique ou djouhaïenne. C’est l’opinion publique qui fait la loi à travers les vrais élus qu’elle envoie au parlement ; c’est elle qui s’élève contre ses abus en manifestant dans les rues ; c’est elle qui renverse la loi des barbeaux par des révolutions.

C’est au nom du droit d’initier une révision constitutionnelle, confondu avec le pouvoir constituant du peuple, que le président de la République a violé la mère des lois en 2008 pour s’octroyer un troisième mandat que la Constitution lui interdisait. Si la loi peut interdire une chose à quelqu’un et lui rendre possible son contraire le lendemain, satisfait-elle à la définition de la loi qui est d’être générale, universelle, au-dessus de l’intérêt particulier et au seul service de l’intérêt général ? Il faut, au nom de la loi, de Dieu ou du peuple, arrêter à n’importe quel prix la dérive mortelle qui est en train d’emporter le pays.

Ce qui étonnerait un non-Algérien dans cette représentation de la réalité algérienne, c’est l’absence ahurissante de la société du jeu politique, sa soumission aux jeux de coulisses, sa résignation au sort qu’on lui fait. L’assistanat appelle la dictature comme le clou qui dépasse appelle le marteau. Si notre destin est de vivre dans n’importe quel état, à n’importe quelle époque, indépendants ou colonisés, mendiants et orgueilleux, de mourir indifféremment sur terre ou en mer, de nous entretuer par fanatisme, si vraiment tout se vaut, la vie comme la mort, alors tant pis pour nous car ni Dieu ni personne ne pourra rien pour nous.

2 commentaires

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  1. Je n’ai jamais eu confiance dans l’institution militaire. La confiance se mérite, ne s’hérite pas , encore moins quand il s’agit d’une institution militaire républicaine.

    L’Algérie est membre de l’Onu , membre de la ligue arabe , membre de l’union Africaine , membre des cinq méditerranéens , membre de la ligue Islamique , peut être bientôt membre de l’Otan et du G21 ,
    A quoi bon ces titres , la vrai question , somme nous la nation du prophète (psl) ?
    A cette question , personne n’a donné une réponse , depuis 60 ans.

  2. M. Boukrouh, n’attendez pas des anciens cadres qui ont été à une époque au service du système de révéler à l’opinion publique quoique ce soit qui pourrait être utile pour sortir de cette situation qui n’est point du tout enviable; et ce pour la simple raison qu’ils ne possèdent rien de spécial à raconter. Mais si vous y insistez trop commencez par vous mêmes. Vous avez occupé une fois un poste de responsabilité, décrivez nous la maison de l’ogre.

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