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La radicalisation violente précède l’entrée dans l’islam

 

L'expression « radicalisation islamique » est une coquille vide. Ce qui apparaît après étude des parcours de ces jeunes révèle en effet que le phénomène de radicalisation est antérieur à l'entrée dans l'islam.

C'est avant tout une forme d'auto-exclusion par rapport à la société qui consiste à se positionner voire à exister dans le rejet de celle-ci. Ce genre d'attitude se présente en général comme un récipient vide qui cherche à se remplir selon les doctrines extrémistes de l'espace et du temps présent. Il est important de bien comprendre ceci car, en fin de compte, les diverses radicalisations les plus sombres que nous ayons connues ces derniers siècles (nazisme, fascisme, Khmers rouges, etc.) seraient traitées comme consubstantielles par un psychiatre.

Dans le regard des sociologues également – comme le chercheur Raphaël Liogier[1]– il est clair que les phases d'incubation de la radicalisation sont nettement séparées et enchaînées : rupture d'avec le milieu familial, rupture d'avec la société, choix superficiel d'une coloration doctrinale (vêtement, langage) ce qui à ce stade nous permet de comparer légitimement diverses formes de rebellions en apparence dissemblables (tel que le jeune affublé en gothique, skinhead, HellFest ou djellaba, etc.). Ultimement, la dernière mutation conduit la personne à adhérer dans l'action à une doctrine violente et mortifère.

Enfin, la vitesse de passage d'un état à l'autre est souvent élevée au point que le degrés de culture islamique est inversement proportionnel à la dangerosité de ces individus, qui par contre sont hélas rompus à la culture des armes.

Concrètement, cela se voit et se mesure à travers le choix des leaders charismatiques suivis par ces jeunes ainsi que leurs parcours : premièrement, même si ces leaders charismatiques sont parfois issus du milieu occidental[2] souvent radicalisés en milieu carcéral[3], ils évoluent essentiellement autour de la zone géographique indo-pakistanaise[4] et moyen-orientale perçue de manière fantasmée comme l'épicentre atemporel de la civilisation musulmane alors qu'il en est que le point de départ historique. Deuxièmement, le parcours de ces jeunes radicalisés les a très souvent conduits dans les mêmes étapes : une première mutation a coupé la personne du profil de simple fidèle (voire d'étudiant en religion) pour la précipiter dans une première forme de rupture à travers un islam littéraliste[5].

L'étape suivante consiste généralement à refuser le quiétisme et la cohabitation avec l'environnement occidental : la personne choisit d'émigrer pour aller prétendument « se former » ou revenir « aux sources » d'un islam authentique (Dâr al-hadîth Damaj, etc.). C'est là, malheureusement, que l'attendent les fourriers de la radicalisation armée dont les procédés sont à l'étude aujourd'hui mais ne diffèrent qu'en raffinement par rapport à d'autres endoctrinements que l'histoire a connus, le premier étant bien-sûr d'éradiquer de la personne toutes références à l'humanité et au partage.

« Internet : premier imam de France »

Dans le champ de l'autoformation d’enseignement islamique, la situation se résume en deux points : un jeune public musulman désorienté et l’internet perçu comme une «ultime boussole » dans la quête du savoir religieux. Pour ces jeunes, les sirènes de n’importe quel discours démagogique exaltant le réveil de leur foi musulmane en sommeil est susceptible de les enrôler avec des conséquences d’une portée incalculable.

Du point de vue individuel de l’internaute musulman, il est évident que cette crise d’autorité a aussi consacré l’émergence d’une recherche individuelle d’un certain savoir qualifié « d’islamique ». Sommes-nous ici en face d’une antinomie ? C’est au sein du même public que se manifestent d’une part une soif d’exaltation religieuse de nature purement émotionnelle et extinguible à moindre frais (fréquentation de prédicateurs, apparence vestimentaire, attitude d'excommunication, etc.) ; et d’autre part une ambition intellectuelle, de plus en plus assumée pour l’étude de l’islam. L’émotion d’une part se conjuguerait-elle avec l’austérité de l’étude ? Ce double ressenti a son importance car sur le plan de l’étude précisément, il est fréquent que ces personnes aient auparavant vécu des années de scolarité républicaine difficiles et combien de fois soldées en échec.

Ainsi, la scène politique et sociale (« plus de califat », « plus d’État islamique ») a légitimement conduit la communauté scientifique intéressée[6] à inventorier les substituts actuels au moyen desquels les français musulmans pratiquants règlent leur conduite. Outre « l’imam, le conférencier et le jurisconsulte »[7], pour reprendre le titre d’un texte de F. Frégosi, auxquels s’ajoute « l’espace de la librairie islamique » qu’a analysée S. Al-Alaoui, je serais tenté ici de parler de « cinquième boussole » incarnée par internet.

« Un islam de France » organisé et respecté : premier rempart anti-djihadiste »

Les spécialistes en sociologie et anthropologie perçoivent la genèse et l'incubation du phénomène dans l'absence actuelle d'autorité dont souffrent actuellement l'islam en tant que corps social. Ne sachant où se tourner dans la conduite de leurs affaires séculières ou religieuses, beaucoup de jeunes en viennent à consulter de manière addictive et aveugle les prêcheurs dont les discours bourdonnent sur internet. C'est ce qu'Olivier Roy a choisi d'appeler l' « individualisation de la religiosité », c'est à dire une appropriation totalement personnelle, subjective et belliqueuse du message religieux[8].

Raison pour laquelle j'appelle de mes voeux à une consultation nationale de l'islam de France. Du point de vue de la gouvernance de l'Etat, il faut arriver à redonner à ces jeunes tentés par le radicalisme des projets et l'envie de les réaliser en tant que citoyen français, l'envie de se réaliser économiquement et socialement dans l'espace français. Cela ne peut faire l'économie d'une réflexion sur la pensée unique dans laquelle on ne stigmatiserait plus les options alimentaires (comme le halal) et vestimentaires (comme le simple voile).

Les modes d'expression sociale des individus ne sont jamais un obstacle à leur recrutement dans le monde du travail. Il me semble que ces entraves, comme la loi de 2004 sur les signes religieux, considérées avec du recul, contribuent largement au désamour entre une certaine conception de la France et de la laïcité d'une part et les musulmans qui aimeraient malgré tout y vivre et la chérir.

Il s'agit en outre de s'opposer aux différentes formes d'assimilation que l'on imposerait aux musulmans pour les rendre « plus français » et « moins musulmans ». On a d'abord l'acculturation caricaturale : « on passe d'Ali à Alain » (syndrome Le Pen et Zemmour). Ensuite, on stigmatise la longueur des barbes et celle de certaines jupes. Et puis, on distrait (« fais du foot ou de la comédie mais tais toi » : syndromes « Jamel Debbouze ». Cela est d'autant plus sidérant qu'au Royaume Uni, il n'existe aucune tribune de l'espace britannique dont les musulmans soient absents, même à la Chambre des Lords ou à la BBC !  

Du côté de la communauté musulmane française, la responsabilité ou l'urgence me semble portée sur la restauration d'une autorité réelle, c'est à dire représentant tous les musulmans et entendue de ceux-ci. Car voyez-vous, on est ici dans une situation délirante dont Charlie Hebdo se serait facilement saisi s'il en avait connaissance. Pratiquement toutes les mosquées de notre pays recrutent des imams venus du Maghreb par accords protocolaires avec ces Etats, et les vœux pieux qui étaient censés leur imposer à ces personnes une francophonie efficace n'ont jamais été, tant s'en faut, atteints. Comment peut-on laisser perdurer une situation aussi absurde, qui frôle même juridiquement l'atteinte à la souveraineté nationale ? Je rappelle que la majeure partie des personnes de confession musulmane en France sont aujourd'hui françaises.

D'autant plus que selon ma conviction d'historien qui place l'économique à la source des problèmes pour la deuxième guerre mondiale et les Khmers Rouges, je me sens en devoir d’affirmer qu'il existe deux France interagissant avec l'islam : celle des médias : alarmistes et anxiogène à l'islam (syndrome « Finkielkraut ») d'une part. D'autre part, la base populaire non musulmane, notamment celle des artisans et des chefs d'entreprise qui perçoivent avec un aménité bien plus grande les initiatives venues des acteurs musulmans.

En d'autres termes, il faut encourager le patriotisme musulman : si on laisse se développer une économie à coloration musulmane décomplexée et bienveillante, il est quasiment assuré que le retour de synergie sera positif et que le cercle vicieux de l’exclusion sera brisé.

« La politique ultra-sécuritaire contre la radicalisation est contre-productive »

J'ai la conviction qu'il faut avoir le courage de traiter le problème à sa source et non pas dans ses symptômes terminaux. De la même façon que l'on a pu établir le profil et les paramètres contextuels qui ont provoqué l'apparition du nazisme en Allemagne ou des Khmers Rouges dans le Cambodge des années 1970, il faudrait que nos gouvernants aient l'ambition de résorber les frustrations que vivent les personnes en voie de radicalisation en s'efforçant de les ramener vers les valeurs républicaines plutôt que de jeter sur eux le haro d'une manière maccarthyste, facile et qui ne changera rien à leurs agendas mortifères.

Voyez l'attitude de l'Allemagne par exemple qui s'efforce globalement de regarder l'afflux migratoire dont elle est la destination comme un ferment de prospérité économique plutôt qu'avec une attitude de rejet et de panique. En témoigne le vote de la binationalité et l'enseignement des langues des migrants dans les écoles.


[1]       http://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/cr-cesurvfil/14-15/c1415002.pdf

[2] Le cas de Jean-Louis Denis est particulièrement significatif. http://www.dhnet.be/actu/belgique/quinze-ans-de-prison-requis-a-l-encontre-de-jean-louis-denis-564f0ec83570bccfaf2e77a1

[3] Ce type de radicalisation est désormais avérée dans les cas de Mohammed Merah et des frères Kouachi, par exemple.

[4]            Pelletier, Pontau. Affaire Merah l'Enquete,2012. Chapitre 18, La Mission.

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/enquete/les-coulisses-du-djihad-de-mohamed-merah-au-pakistan-enfin-devoilees_1506683.html

[5]Comme l'explique Laurent Bonnefoy, « savoir si Muhammad Bin ‘Abd al-Wahhâb était une personne bonne et tolérante, comme tente de le démontrer Natana Delong-Bas, ou au contraire un fanatique violent assoiffé de pouvoir, n’est pas une question pertinente pour qui veut aujourd’hui comprendre Usâma Bin Lâdin, le terrorisme, le salafisme contemporain ou encore l’État saoudien. Pour ainsi dire, le « texte » ne saurait être considéré comme suffisant pour fonder une idéologie et expliquer des comportements et des événements qui secouent aujourd’hui le monde en général et le Moyen-Orient en particulier ». Laurent Bonnefoy. Les relations religieuses transnationales contemporaines entre le Y ́emen et l’Arabie Saoudite : un salafisme import ́e ?. Political science. Institut d’ ́etudes politiques de paris – Sciences Po, 2007, p.57.

[6] Franck Frégosi, « L’Imam, le conférencier et le jurisconsulte : retour sur trois figures contemporaines du champ religieux islamique en France », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 125 | janvier – mars 2004, mis en ligne le 22 février 2007, consulté le 09 avril 2012. URL : http://assr.revues.org/1040))

[7] Franck Frégosi, « L’Imam, le conférencier et le jurisconsulte : retour sur trois figures contemporaines du champ religieux islamique en France », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 125 | janvier – mars 2004, mis en ligne le 22 février 2007, consulté le 09 avril 2012. URL : http://assr.revues.org/1040))

[8] Olivier ROY, L'Islam mondialisé, Ed. du Seuil, Paris, 2002.Chapitre 3.

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