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La France malade du conflit israélo-palestinien

Dans cet entretien accordé à Oumma.com, Pascal Boniface, auteur du livre  « La France malade du conflit israélo-palestinien »  évoque notamment les difficultés "à parler d’Israël ou de l’antisémitisme dès lors que l’on s’éloigne de la version des institutions communautaires."

Votre livre devait être publié aux éditions Robert Laffont qui, après voir initialement accepté, vous annonce quelques semaines plus tard qu'il ne le publiera pas en invoquant un prétexte fallacieux. Comment expliquez-vous ce refus?

J’imagine tout simplement qu’il a eu peur des réactions que pourrait susciter la publication. Dès que l’on parle d’Israël ou de l’antisémitisme et qu’on s’éloigne de la version des institutions communautaires, on risque des sérieux problèmes, d’être accusé de nier, de sous-évaluer, voire de favoriser l’antisémitisme ou de l’être soi-même. Il y a donc dans les médias centraux et les grandes maisons d’édition une solide autocensure. Ce n’est pas très sain parce que quand le débat n’a pas lieu de façon ouverte, il prend des formes beaucoup plus sournoises. Il faut à la fois combattre l’antisémitisme et protéger la liberté d’être en désaccord avec les institutions communautaires.

Vous avez hésité avant d'écrire ce livre, car vous n'aviez pas envie, selon votre expression, de retourner « dans la machine à essorer ». Vous écrivez « qu' on ne subit pas les même conséquences en critiquant le gouvernement israélien qu'en critiquant les gouvernement d'autres Etats » ?

Je me doutais bien en écrivant ce livre que j’allais au-devant de grandes difficultés et très probablement de campagnes calomnieuses en déformant mes propos pour mieux s’en offusquer. C’est un grand classique contre lequel il faut résister, il y va de la garantie d’un débat démocratique à l’avenir. Il y a en effet une différence de traitement dans la critique politique de l’action d’un gouvernement. Si je critique Poutine, Xi Jinping, Obama ou Hollande, on ne m’accusera pas de faire du racisme antirusse, chinois, américain ou français. Par contre l’argument massue pour empêcher toute critique politique de l’action du gouvernement israélien est de l’assimiler à de l’antisionisme et/ou de l’antisémitisme. Cela agit comme un rayon paralysant pour la libre expression.

Vous affirmez qu'en France, certains intellectuels et responsables communautaires sont en train de faire de la politique israélienne une ligne de clivage entre juifs et non juifs ?

À dénoncer comme antisémite ou comme favorisant l’antisémitisme tous ceux qui critiquent l’action du gouvernement israélien, certains intellectuels, journalistes ou responsables communautaires font en effet de la politique israélienne une ligne de clivage entre juifs et non-juifs. Ils accréditent l’idée chez les juifs de France qu’il y a une hostilité à leur égard et que les reproches qui peuvent être faits à la politique israélienne ne sont qu’une façon masquée d’être hostiles aux juifs en tant que peuple. On comprend que les juifs n’aient pas envie d’être amis avec des antisémites s’ils pensent donc ou si on leur fait croire que ceux qui critiquent Israël le sont. Ils ne vont pas accepter d’avoir des relations avec et c’est ainsi qu’un fossé peut se créer.

Vous démontrez en vous appuyant sur plusieurs études d'opinion qu'il y a, en France, un « recul de l’antisémitisme et une baisse de la popularité d'Israël »?

En 1967, lorsque le général De Gaulle rompt avec Israël, il y a encore un fort courant antisémite en France. C’est à cette époque par exemple qu’il y a la rumeur d’Orléans selon laquelle des commençants juifs feraient disparaître des jeunes filles dans les cabines d’essayage afin de se livrer à traite des Blanches. On réalise la stupidité et l’horreur d’une telle rumeur. À l’époque, il y avait de plus fortes réticences exprimées à voter pour quelqu’un qui serait juif ou à voir ses enfants épouser quelqu’un qui le serait.

Pour autant, la majorité de la population française soutient Israël contre les pays arabes. Israël apparaît comme un pays petit, démocratique et faible, par rapport aux masses arabes. Il y a également le souvenir de la guerre d’Algérie et le sentiment anti-arabe encore beaucoup plus fort que le sentiment antisémite aujourd’hui. L’antisémitisme existe toujours mais il est sans commune mesure moins puissant que dans les années 60 mais le soutien à Israël a changé, il n’apparaît plus comme un petit pays qui se bat pour sa survie mais plus comme une puissance qui occupe et réprime un autre peuple.

Le CRIF ainsi que d'autres organisations communautaires juives ne cessent d'affirmer qu'il ne faut pas  importer  le conflit  israélo-palestinien. Or selon vous, cette attitude  est contradictoire, car ce sont elles justement qui importent le conflit en cherchant à peser sur le débat public en faveur des thèses israéliennes?

Il y a en effet une contradiction à dénoncer l’importation du conflit israélo-palestinien en France tout en appelant à une solidarité inconditionnelle avec le gouvernement israélien d’un côté et à combattre avec la plus grande vigueur ceux qui critiquent ce même gouvernement. Certains responsables, tout en se disant partisans d’une paix juste au Proche-Orient, n’ont de cesse que de dénoncer et de tenter de disqualifier intellectuellement ceux qui estiment que le gouvernement israélien, sans en avoir la totalité, a quand même plus de responsabilités dans la non survenance d’un accord de paix.

Le conflit israélo-palestinien risque de durer encore longtemps. Comment sortir des tensions et des passions que ce conflit génère en France?

Malheureusement on ne peut guère être optimiste sur la possibilité d’une conclusion rapide d’un accord de paix entre Israéliens et Palestiniens. Nous allons donc devoir vivre avec ce conflit qui est déjà largement importé. Ce n’est bien sûr pas le plus grave problème qui se pose à la France mais c’est le sujet qui est le plus clivant, qui crée le plus de suspicion. Il en arrive même à des ruptures de relations en cas de désaccord profond sur cette question. Il faudrait ramener un périmètre de raison sur ce sujet, ne pas le considérer comme tabou car cela revient à aggraver les choses et éviter de brandir à tout-va les accusations d’antisémitisme et d’antisionisme en cas de désaccord, car elles deviennent contre-productives.

Propos recueillis par la rédaction d'Oumma.com

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