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Islam en France ou de France

Depuis le début des années quatre-vingts, les élites politiques, culturelles et médiatiques de ce pays s’interrogent sur la place de l’Islam dans la société française, voire dans les sociétés européennes. Des politiques, des journalistes, des intellectuels, des psychiatres, des psychanalystes, s’autoproclament spécialistes de l’islam et de ce fait développent des théories plus ou moins pertinentes sur la perception des musulmans par les non musulmans.

Le quotidien « Le Monde » publiait déjà un sondage dans son édition du 30 novembre 1989 où l’on peut relever deux pourcentages très révélateurs : 60 % des français interrogés associent islam à violence ; 52 % considèrent que plus on est intégré à la société française, moins on est musulman. C’est ce qui faisait dire à Dalil Boubakeur : président du CFCM à une époque où il ne l’était pas encore : « Le frisson de Charles Martel est loin d’être éteint ! »

Sans remonter à l’historiographie de Charles Martel même si cette dernière peut s’apparenter à un mythe comparable à celui de Clovis : fondateur du royaume de France, il convient d’inscrire la place et le rôle de l’Islam en ou de France dans une perspective historique et sociale dont les origines se confondent avec la colonisation de l’Algérie.

 Les premiers mouvements de population de la France, mais aussi de l’Espagne et de l’Italie vers l’Algérie commencent dès 1848/1850 et se poursuivront tout au long du XIXème siècle et de la première moitié du XX ème siècle. De la même manière des flux migratoires composés de travailleurs algériens se dirigent vers la France  dès cette même période, ce que le sociologue algérien Feu Abdelmalek Sayad qualifiera « d’ ‘immigration commandée. » A la veille de la deuxième guerre mondiale en 1939, l’expression deuxième génération était déjà employée pour désigner les algériens installés en France.

 Certes, jusqu’en 1962, les algériens étant des sujets français n’étaient pas comptabilisés parmi les immigrés, mais le regard porté sur eux par l’opinion publique et aussi fréquemment par les autorités ne changera guère. A ceux qui craignent « l’islamisation de la société française » et qui se situent majoritairement parmi les nostalgiques de l’Algérie française,  il faut tout de même leur répondre que si l’Algérie était restée française, on ne parlerait pas de 5 à 6 millions de musulmans mais de plus de trente millions.

Aussi, force est de reconnaître la présence en France depuis la seconde moitié du XIX ème siècle, de communautés musulmanes sédentaires qui nous permettent d’affirmer que nous en sommes à la quatrième, voire bientôt, la cinquième génération de musulmans en France. Il en va de même à La Réunion avec l’arrivée dès la fin du XIXème siècle, des musulmans indiens originaires du Gujarat. De ce fait, l’expression Islam en France ne veut plus rien dire, à moins de laisser entendre à l’instar des deux chercheurs Felice Dasseto et Bastenier Albert que l’islam reste un bloc monolithique qui se transporte, ce qu’ils expliquent dans le livre : « L’islam transplanté, publié aux éditions EPO à Bruxelles en 1984 ».

Dans les années 1980, les politologues Feu Bruno Etienne et Feu Rémy Leveau créent un néologisme pour appeler à une réflexion urgente afin de gallicaniser l’islam de France, en suivant la création du consistoire israélite et de l’organisation des protestants de France sous forme de fédération.

Cette gallicanisation doit émaner d’un aggiornamento interne à l’islam de France et surtout pas à travers une ingérence du ministre de l’intérieur et des cultes (la tutelle des cultes demeure un héritage napoléonien toujours en vigueur) dans l’organisation des musulmans, ce qui constitue une entrave au concept de laïcité dans la mesure où la République ne reconnaît aucune religion.

Une ambiguïté demeure, depuis le début des immigrations maghrébine, turque, les pays d’origine organisent une mise sous tutelle associative de leurs ressortissants afin de mieux les contrôler et bien souvent cette tutelle s’exerce de connivence avec les autorités françaises. L’exemple illustrant le mieux cette complicité restera dans les annales de la diplomatie franco-algérienne, celui de l’élection en 1992 de Dalil Boubakeur au titre de recteur de la grande mosquée de Paris, officiellement élu par la société des habous et des lieux saints de l’islam dont le siège se trouve à Alger alors que dans la réalité, Paris et Alger l’avaient déjà désigné de  manière consensuelle. Yacoub Roty : notable, issu d’une vieille famille de convertis français à l’islam devint la risée de tous y compris de l’Etat français lorsqu’il annonça sa candidature à cette fonction. On lui fit comprendre qu’il ne représentait personne, sous-entendu : aucun Etat étranger. Seul le roi Hassan II du Maroc trouva cette candidature pertinente.

Il faut rappeler que la grande mosquée de Paris est devenue patrimoine national par un vote unanime de l’assemblée nationale le 19 août 1920 qui,  décida de sa création pour rendre hommage aux musulmans morts pour la France lors de la première guerre mondiale. Depuis 1982, l’administration de la  grande mosquée de Paris est nommée par l’Algérie.

Encore aujourd’hui, le Maroc, l’Algérie possèdent leurs regroupements de mosquées au sein  du CFCM et bien évidemment, l’Etat français, non seulement en est parfaitement informé mais souhaite la pérennité de cette situation. Dalil Boubakeur perpétue la voix de l’Algérie et Mohamed Moussaoui, ancien président du CFCM,  perpétue celle du Maroc. De la même manière, nul ne connaît la  véritable destination des millions d’euros injectés par le Qatar dans les banlieues françaises avec l’adoubement de Nicolas Sarkozy et de François Hollande et ce, jusqu’à il y a quelques mois. La mosquée d’Evry : ville dont l’actuel premier ministre fut le député-maire jusqu’à son arrivée au gouvernement, bénéficia de financements saoudien, marocain, ce qui ne l’empêche point d’avoir été labellisée en 2011 comme patrimoine du XX siècle.

On pourrait s’interroger sur les raisons de cette ambiguïté, il s’agit tout simplement de maintenir une vision étrangère, pour ne pas dire étrange d’un islam qui ne serait pas de France mais en France, ainsi la République serait sauvée. Elle accepterait, sous conditions d’une visibilité très édulcorée, une présence religieuse, totalement inédite dans l’espace hexagonal.

A l’aune du nouveau contexte, il devient une impérieuse nécessité de mettre en place une « direction instruite et consciente des réalités de l’islam de France » comme le suggérait déjà Feu cheikh Abbas, prédécesseur de Dalil Boubakeur au rectorat de la grande mosquée de Paris.

La mise en place de cette direction instruite et consciente des réalités de l’islam de France présuppose quelques préalables :

1 – l’affirmation par l’Etat français comme par les associations musulmanes d’une rupture ferme et définitive de tout lien de dépendance avec les pays d’origine ou de pays financeurs fussent-ils le Qatar ou l’Arabie Saoudite, alliés naturels de la France ; ce qui impose l’ouverture de négociations diplomatiques avec l’Algérie pour le retour de la grande mosquée de Paris dans le giron national ;

2 – La dénonciation de tout amalgame entre la situation nationale et internationale de l’islam ;

3 – Distinguer l’arabité  et l’islam : les arabes ne représentent que 25 % du monde musulman ;

4 – Ne pas confondre immigration et islam, dans la France de 2015, la majorité des immigrés n’est pas musulmane ;

5 – Favoriser toutes les initiatives susceptibles de structurer un islam endogène ;

6 – Expliquer la diversité d’être et de faire de l’islam, il n’existe nul part au monde un islam monolithique ; Feu cheikh Abbas disait que le musulman qui habiterait sur la lune devrait être capable de s’adapter à son nouvel univers lunaire ;

7 – Cesser toutes les polémiques stériles portant sur la forme au détriment du fond (longueur canonique de la barbe, du vêtement, du niqab, tête couverte ou non, de la distance entre les orteils, les épaules, pendant la prière, etc…) ;

8 – Réfléchir à la pratique inédite d’un islam minoritaire, vécu en milieu sécularisé, ce qui conduit chaque musulman à une privatisation de la sphère religieuse. L’acte cultuel détient la primauté sur l’acte formel dans la mesure où l’Etat ne détermine plus le cadre juridique au sein duquel l’islam va se mouvoir, le musulman doit fixer ses propres règles en conformité avec sa tradition religieuse et culturelle ;

9 – faciliter la création de facultés de théologie musulmane sur le modèle des universités publiques ou privées qui dispenseraient tous les enseignements nécessaires à la connaissance religieuse mais aussi à l’enseignement d’un grand nombre de disciplines telles que l’anthropologie, la philosophie, les langues (arabe et autres), les littératures, l’histoire et le contexte de la révélation coranique, la linguistique, etc…Ces facultés posséderaient une formation spécifique pour les imâms. En effet, à quoi bon former des imams aux valeurs de la laïcité si dans le même temps, nul ne leur enseigne un contenu théologique académique formalisé par un diplôme. Un prêtre nécessite 6 années d’études supérieures, la formation d’imâms requiert, a minima, des compétences intellectuelles équivalentes.

10 – Elaborer une réflexion commune aux musulmans et aux non musulmans sur l’islam à la lumière de l’apport scientifique  et technique (par exemple,confronter l’islam et la théorie de l’évolution) ;

11 – Débattre des questions morales et sociales de la société française au regard de l’éthique musulmane( xénophobie, terrorisme,valeur-travail, mariage pour tous, théorie du genre, fécondation in vitro, etc…).

Sachons répondre aux défis actuels pour mieux préparer le vivre ensemble de demain.

Le préfet de la Seine déclarait en 1926 dans une allocution prononcée lors de l’inauguration de la grande mosquée de Paris : « Les Musulmans sentiront ici que la France et Paris les accueillent, non comme des étrangers, mais comme des amis estimés, comme des frères. »

Ces propos illustrent à eux, seuls, la meilleure illustration d’un authentique islam de France.

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