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Entretien avec Elise Saint-Jullian, auteure d’un livre qui déconstruit les préjugés sur les femmes musulmanes

Entretien sur Oumma avec Élise Saint-Jullian

Sous sa plume qui brise magnifiquement les préjugés infériorisants et déshumanisants sur les femmes musulmanes, la journaliste Elise Saint-Jullian met en lumière 30 femmes musulmanes particulièrement remarquables, à travers des portraits qui sont une invitation à passer de l’autre côté du miroir, mais aussi à aller au bout de ses rêves.  

Qui mieux que la musulmane qu’elle est devenue, au fil d’un parcours personnel jalonné de belles et enrichissantes rencontres avec des femmes musulmanes, pouvait déconstruire les clichés dont se repaissent certains de nos médias sans vergogne, dans son ouvrage : « Musulmanes du monde – A la rencontre de femmes inspirantes » (Editions Face cachées ).

Sous sa plume engagée qui défend inlassablement les droits des femmes, sans exclusive, et l’égalité des sexes, Elise Saint-Jullian fait sortir de l’ombre, où la caste politico-médiatique les relèguerait volontiers, de brillantes scientifiques, de talentueuses sportives, de ferventes militantes, de formidables entrepreneuses, toutes musulmanes et ayant en commun leur quête inassouvie d’un monde meilleur.

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Vous relatez, dans votre ouvrage, votre première rencontre avec une femme musulmane lorsque vous étiez étudiante. Vous vous remémorez le jour où vous avez croisé le chemin de cette camarade d’origine algérienne vêtue d’un hijab, à la fois souriante, généreuse, drôle et cultivée. En quoi se différenciait-elle de l’image stéréotypée de la femme voilée véhiculée par les médias ?

Dans les médias, les femmes qui portent le voile doivent souvent se justifier sur le port de celui-ci, argumenter sur le fait qu’elles ne sont pas soumises, mais bien modernes et libres de leurs choix. On n’interroge jamais des femmes musulmanes qui portent le voile sur l’écologie, les sciences, l’art ou l’économie et on ne s’intéresse pas à qui elles sont, à leur réussites, leurs compétences.

Elles sont bien plus que leur voile et ont beaucoup de choses à dire. Pour ma part, j’ai découvert cette camarade d’origine algérienne et elle m’a certes appris beaucoup de choses sur l’islam me permettant de déconstruire mes préjugés, mais nous avons aussi échangé sur un tas de sujets : philosophie, littérature, musique, cinéma etc.

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C’est une rencontre qui m’a beaucoup enrichie. Puis, j’ai découvert également une Marocaine passionnante, Asma Lamrabet, qui a fait un travail de relecture du Coran dans une perspective féministe. Je pense que mon livre s’inscrit dans la continuité de ces rencontres avec des musulmanes inspirantes. 

Elise Saint-Jullian ©Linda Rachdi

Vous brossez le portrait de 30 femmes musulmanes, voilées ou pas, de France et d’ailleurs. A travers les descriptions que vous faites de ces femmes remarquables, est-ce que vous espérez tordre le cou aux préjugés tenaces qui pèsent sur elles et les déshumanisent ?

Un des objectifs de ce livre est effectivement de déconstruire les préjugés sur les femmes musulmanes, qui sont souvent présentées et perçues comme soumises, oppressées par leur mari ou les hommes de leur famille. Dans plusieurs portraits, on voit au contraire que les pères soutiennent leur(s) fille(s), les encouragent dans leur carrière.

Par exemple, le père de Touria Chaoui, première aviatrice marocaine et du monde arabe, a aidé sa fille à réaliser son rêve de devenir pilote, à une époque où il était encore plus inhabituel de voir des femmes exercer ce métier. Tout comme le père d’Oum Khaltoum, qui l’a accompagnée au Caire pour qu’elle fasse carrière dans la chanson. 

J’espère que des non-musulmans liront ce livre et partiront « à la rencontre » de ces femmes qui, comme d’autres, affrontent des guerres, sauvent des vies, se battent contre les injustices, changent le monde.

Touria Chaoui, première aviatrice marocaine et du monde arabe

Vous insistez sur le fait que votre livre s’adresse aussi bien à la jeune fille qu’au jeune garçon. « Tous ces portraits de femmes sont pour toi », écrivez-vous. L’autre objectif que vous poursuivez est-il de contribuer à faire évoluer les mentalités de la jeunesse musulmane ou de lui ouvrir la voie ?

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J’ai constaté qu’il y avait de nombreux livres sur des femmes inspirantes pour la jeunesse, mais que peu de musulmanes figuraient dans ceux-ci. J’ai donc écrit ce livre pour que les jeunes puissent trouver dans ces portraits des modèles qui leur ressemblent.

Il y a beaucoup de femmes pionnières dans le livre : la première musulmane a avoir reçu le prix Nobel de la paix, la première maghrébine a avoir escaladé les plus hauts sommets du monde, etc. L’objectif est qu’elles ouvrent la voie aux adolescents, qu’ils osent eux aussi être les premiers dans un domaine sans se mettre de barrières, qu’ils se disent que tout est possible.

L’escrimeuse américaine Ibtihaj Muhammad regrette de ne pas avoir connu d’athlète musulmane de haut niveau portant le voile dans sa jeunesse. Elle a tout de même persévéré et excellé dans son domaine, mais cet exemple montre l’importance des modèles d’inspiration pour gagner en confiance en soi. 

Concernant les jeunes, il me paraissait important également qu’ils puissent connaître et s’approprier ces parcours de femmes souvent invisibilisés de nos jours, ou à travers l’Histoire. Noor Inayat Khan, résistante et opératrice radio en France pendant la Seconde guerre mondiale, ne figure par exemple pas dans les manuels scolaires. Pourtant, cette femme musulmane, d’origine indienne, a sacrifié sa vie pour la liberté en Europe. Elle mérite qu’on lui rende hommage. 

Ibtihaj Muhammad, escrimeuse, première athlète à porter le voile aux Jeux olympiques

Ces femmes ont en commun d’oser croire à leurs rêves et de tout mettre en œuvre pour qu’ils deviennent réalité. Comment sont-elles parvenues à s’imposer dans des domaines où on ne les attendait pas ? Et sans jamais rien renier de leur identité, de leur foi, de leurs convictions profondes ?

Il y a dans ce livre, un certain nombre de femmes qui exercent des métiers encore largement dominés par les hommes, comme l’aviation, l’architecture, l’astronomie, mais elles ont tout simplement décidé de suivre leur passion et de s’imposer. Certaines viennent aussi de pays qui ont mauvaise réputation concernant les droits des femmes, comme l’Arabie saoudite ou l’Afghanistan.

Les femmes de ces pays sont souvent présentées comme des victimes avec des histoires dramatiques. J’ai voulu aller à contre-courant en proposant des portraits de femmes que l’on ne s’attend pas à voir. J’ai choisi une street-artiste et une réalisatrice pour montrer qu’elles prennent elles-mêmes leur destin en main et combattent à leur façon les traditions patriarcales. 

Les femmes de ce livre vont au-delà des conventions, des normes sociales pour réaliser leurs rêves. Elles ont en commun leur courage, leur détermination, leur audace. Elles conjuguent les multiples facettes de leur identité et montrent, entre autres, qu’on peut tout à fait être musulmane et féministe. 

Parmi ces portraits de femmes passionnées, celui de l’Iranienne Maryam Mirzakhani, un pur génie des mathématiques, disparue très tôt, à seulement 40 ans, est marquant. Quel fut le parcours de cette femme d’exception, qui entra dans l’histoire en tant que première femme lauréate de la médaille Fields de mathématiques, en 2014, l’équivalent du prix Nobel de mathématiques ?

Maryam Mirzakhani est née en 1977 en Iran. Elle se passionne d’abord pour la littérature dans son enfance, mais découvre ensuite les mathématiques qui deviennent vite pour elle un jeu. Elève brillante, elle obtient plusieurs fois une médaille d’or aux Olympiades internationales de mathématiques et intègre la célèbre université américaine d’Harvard.

Véritable génie, elle se fait remarquer pour ses travaux et elle réussit donc à obtenir la médaille Fields de mathématiques. Elle est la première femme à recevoir ce prix pourtant créé en 1936. J’ai choisi de parler d’elle, car c’est une pionnière et sa carrière peut inciter d’autres jeunes filles à se lancer dans les mathématiques et les sciences en général, des disciplines où elles sont encore peu nombreuses. 

Maryam Mirzakhani, iranienne, première femme lauréate de la médaille Fields de mathématiques (l’équivalent du prix Nobel de mathématiques)

Vous êtes vous-même devenue musulmane. Diriez-vous que votre islamité vous a permis de mieux comprendre et appréhender les trajectoires et les aspirations de ces 30 femmes musulmanes inspirantes ?

Le fait que je sois moi-même musulmane est en effet un plus pour ne pas tomber encore une fois dans les clichés sur un sujet comme celui-ci. En 2009, un livre jeunesse, « Samiha et les fantômes » a été écrit et édité par une non-musulmane. Il racontait l’histoire d’une petite fille qui ne veut pas devenir un fantôme, c’est-à-dire une femme voilée…

Ces ouvrages font beaucoup de tort et il est temps d’avoir des livres positifs sur les femmes musulmanes. Il est important aussi de donner enfin la parole aux premières concernées, aux musulmanes, et c’est ce que j’ai toujours eu à coeur de faire.

En effet, en tant que journaliste, j’ai beaucoup écrit sur le sujet des femmes et de l’islam. J’avais déjà écrit des portraits de musulmanes inspirantes et, avec ce livre j’ai voulu aller plus loin. Je souhaitais partager, transmettre ces récits de vie, pour qu’ils ne tombent pas dans l’oubli.

Propos recueillis par la rédaction Oumma

Elise Saint-Jullian, « Musulmanes du monde – A la rencontre de femmes inspirantes  (Editions Face cachées )

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