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Déchéance de nationalité ? Cher Manuel Valls, allez au bout de votre logique

Une chose est sûre : comme l’aurait dit un penseur moderne dont je ne citerai pas le nom, cher Premier ministre, vous êtes certes à gauche de l’extrême droite, mais très maladroit dans votre façon d’être un homme de gauche. Cette question de déchéance de nationalité fait enfin tomber les masques.

« Le débat public et libre témoigne de la force de notre démocratie », peut-on lire sur votre page Facebook. Et c’est en usant de cette force démocratique, qu’est le débat public, que je me permets de vous dire que cette idée de déchéance de nationalité est tout simplement ridicule, discriminatoire et paternaliste. Ridicule, parce que si vous pensez une seule seconde qu’une personne ayant l’intention de se faire sauter pourrait être dissuadée par l’idée de perdre sa nationalité française, c’est que vous sous-estimez la folie de ces gens qui exaltent la mort et détestent la vie.

Lutter contre le terrorisme c’est avant tout lutter contre l’hypocrisie. Il n’y a pas si longtemps, le président de la République française se rendait en Arabie Saoudite pour témoigner sa fidélité au nouveau roi. L’Arabie Saoudite où l’esclavagisme est pratiqué, où la femme n’a pas le droit de conduire, où l’éthique du désaccord est tuée ; mais le plus problématique est que l’Arabie Saoudite a le même code pénal que Daech. L’Arabie Saoudite où le wahhabisme est la doctrine officielle, où les savants pensent être les seuls à avoir raison et à être guidés, comment un tel état peut-il être votre allié ? La doctrine wahhabite, et tous les spécialistes le savent, ne diffère en rien de la doctrine prônée par les terroristes. Dans une de ses lettres, Ibn ‘Abd al-Wahhab, le fondateur du Wahhabisme, ne disait-il pas que « celui qui ne répond pas à la prédication par la preuve, nous le faisons plier par l’épée [1]  Cet état est votre ami. Et cette hypocrisie force l’admiration.

Comme moi, vous connaissez parfaitement l’origine du mal. Mais le pétrole et l’argent ont la faculté de nous faire taire. C’est la faiblesse de l’homme !

Ce n’est pas par la déchéance de nationalité qu’on pourra lutter efficacement contre le terrorisme. La lutte contre cette barbarie ne se gagnera pas sans deux choses importantes et qui ont souvent été oubliées par les politiciens : l’éducation et la justice sociale. L’éducation, parce que l’extrémisme violent se nourrit d’une idéologie et il faut apporter une contre-idéologie. La justice sociale, parce que les terroristes sont récupérateurs des frustrations.

Cher Premier ministre, cette idée de déchéance de nationalité est discriminatoire dans la mesure où, en la concrétisant, vous mettrez en place deux sortes de français : un français vraiment français, et un français pas trop français à qui on peut dire, foutez le camp et rentrez chez vos ancêtres ! Vous l’avez vous-même dit : "Même si elle ne concernera heureusement qu’un nombre limité de personnes", pouvait-on lire dans votre tribune signée le 28 décembre 2015, "la déchéance symbolisera l’exclusion définitive du pacte national de ceux qui ont commis des crimes terroristes, dans le respect des principes du droit international auxquels nous sommes attachés, qui interdisent de créer des situations d’apatridie." Allez jusqu’au bout de votre logique et dites-nous tout simplement qu’un français qui n’a qu’une seule nationalité et un binational ne sont plus égaux en droits. Que la Constitution repose en paix !

Une autre question m’intrigue : la déchéance de nationalité concernera-t-elle les binationaux qui s’engagent dans l’armée israélienne qui n’est pas moins terroriste que Daech, et qui fait payer aux palestiniens, avec la politique de nettoyage ethnique que mène l’État hébreu, ce que les occidentaux leur ont fait subir ? Ou bien seuls les terroristes qui se réclament de l’islam sont concernés ? Allez jusqu’au bout de votre logique et annoncez-nous la déchéance de votre propre nationalité, de celle de Habib Meyer, de Bernard-Henry Lévy, d’Alain Finkielkraut et de tous vos amis qui soutiennent le terrorisme de l’État d’Israël. Et surtout celle du président de la République, l’ami des saoudiens qui financent le terrorisme. Oups, j’avais oublié que vous n’étiez pas tous des binationaux ! Tant pis.

En plus d’être ridicule et discriminatoire, ce que vous proposez cache un paternalisme qui ne dit pas son nom. Une personne qui est née française, qui a grandi en France et y a été éduquée, est une personne entièrement française, quel que soit le délit commis. Par conséquent, au nom de quoi vous allez expulser, chez d’autres, un(e) français(e), condamné(e) par la justice française ? Et pourquoi un autre pays accepterait qu’un terroriste français soit exporté chez lui ? Et comme vous n’êtes pas sans le savoir, il y a des binationaux d’origine française qui vivent dans d’autres pays. Accepteriez-vous qu’on importe en France un binational déchu de sa deuxième nationalité pour terrorisme, sous prétexte qu’il s’agit d’une personne d’origine française ?  Allez jusqu’au bout de votre logique, cher Premier ministre.

Nous, peuple de gauche, avons bien raison lorsque nous disons que vous faites monter le Front National. D’ailleurs, Florian Philippot, beaucoup plus malin que vous, l’a si bien compris qu’il en profite. « Nous allons passer à l’étape n°2, c’est-à-dire faire pression pour que cette déchéance de nationalité (…) soit appliquée concrètement beaucoup plus largement », a-t-il déclaré sur I-Télé.

Nous allons passer à l’étape n°2, dit-il. Et c’est justement cela qui nous pose problème. Aujourd’hui ce sont les binationaux condamnés pour terrorisme (et qui doivent être jugés en France au lieu de les exporter pour qu’ils commettent d’autres actes ailleurs), à qui le tour demain ? Aux binationaux qui portent la kippa ? Aux binationaux qui mettent le voile ? Aux binationaux qui parlent l’arabe ? Aux binationaux qui sont trop noirs et qui ne font pas le nécessaire pour blanchir leur peau ?

Voilà les questions qui m’intriguent. Et je vous demande d’aller au bout de votre logique pour vous rendre compte que vous défendez une idée ridicule dans le fond, discriminatoire dans la forme, et paternaliste dans les faits.

Sur ce, veuillez croire, cher Premier ministre, en mes sentiments les meilleurs !

                                               Seydi Diamil NIANE,

                                               Franco-sénégalais (binational donc) et doctorant en études arabo-islamique à l’Université de Strasbourg


[1] Hamadi Redissi, Le pacte de Nadjd : Ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam, Paris Seuil,  2007, p.94.

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