Un voile sur les yeux

’Ils disent : Notre cœur reste opaque à ton appel, nos oreilles sourdes, entre nous un écran s’interpo

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mercredi 7 juin 2000

Ils disent : Notre cœur reste opaque à ton appel, nos oreilles sourdes, entre nous un écran s’interpose. Agis comme tu l’entends ! Nous autres allons agir.’ Ce verset 5 de la sourate 41 parle bien de voile (hijâb), mais dans une toute autre signification que celle qui renvoie au port du vêtement féminin. Ici, c’est d’aveuglement qu’il s’agit, d’incapacité à voir la Vérité divine. On ne peut s’empêcher de penser, à propos de cette affaire de voile qui revient régulièrement ponctuer l’actualité française, qu’il y a décidément beaucoup d’aveuglement dans la façon avec laquelle on continue de l’appréhender. Aveuglement qui est aussi, comme dans ce verset coranique, dénégation.

Car comment expliquer autrement cette grève d’enseignants du collège Jean-Monnet de Flers pour protester contre l’inscription d’une jeune fille, à l’encontre de cela même qu’ils prétendent défendre ? Est-il nécessaire de rappeler que la laïcité s’applique au corps des professionnels de l’Éducation nationale et non aux élèves eux-mêmes, et que les décisions successives des tribunaux administratifs ainsi que du Conseil d’État ont donné raison aux jeunes filles  ? Nous avons là affaire à deux logiques contradictoires, et force est de constater que l’obstacle n’est pas juridique mais idéologique, en particulier lorsqu’il se manifeste sous la forme d’un rapport de force - bien inégal - entre un groupe d’adultes détenteurs de légitimité institutionnelle et représentant la culture dominante, et des adolescentes appartenant à une minorité.

On pourrait remarquer ironiquement que ces pères, souvent analphabètes et en bien mauvaise posture face à des professionnels de l’enseignement, ont recours à la loi, et n’hésitent pas à saisir le tribunal administratif pour tenter d’annuler le refus d’inscription. L’argument avancé par ces enseignants se fonde sur l’idée que le port du foulard est un signe de discrimination sexuelle. Le but n’est pas de discuter du bien-fondé de cette assertion, qui exige au demeurant que l’on ait une bonne connaissance, non seulement du statut de la femme dans l’islam, mais aussi des conditions qui ont favorisé cette pratique du voile. À cet égard, il suffit de rappeler ce que beaucoup d’observateurs et de spécialistes ont noté, à savoir que dans de nombreux cas, la décision de porter le foulard est le fait de la jeune fille elle-même, et souvent à l’encontre de la volonté des parents.

Il est une autre discrimination dont les musulmans ne sont pas responsables, mais victimes : celle qui consiste à faire obstruction à l’aspiration des musulmanes qui portent le voile et qui désirent monnayer légitimement leurs compétences sur le monde du travail.

Ceci confirme bien l’idée que le problème n’a rien à voir avec la laïcité, mais plutôt avec le refus obstiné d’accepter la différence culturelle. Au fond, la question n’est pas de savoir si on est prêt à accepter la différence, même s’il est manifeste que certains ne sont guère disposés à faire preuve d’un quelconque compromis. Tout se passe en effet comme si la différence, pourtant présente à tous les niveaux, y compris en chacun de nous, s’était concentrée sur un modèle particulier. On peut dire que l’islam focalise depuis un certain temps cette charge négative de l’anti-culture. On appelle cela un bouc-émissaire. La question n’est pas non plus de savoir s’il faut réviser radicalement le modèle d’intégration en donnant une reconnaissance institutionnelle à des cultures différentes au mépris des valeurs centrales de cohésion. L’idée d’une France multi-culturelle et multi-raciale me paraît aussi irréaliste que dangereuse. La vraie question consiste à se demander si l’école laïque, et plus généralement la société et la République, sont prêtes à accepter ces différences, à les reconnaître, tout en les intégrant dans une conception unitaire et pluraliste.

Accordant à la femme un statut de croyante, l’islam est une religion qui donne la primauté à l’acquisition du savoir, pour les hommes comme pour les femmes. Le texte coranique, comme les hadiths du Prophète qui insistent là-dessus ne font aucune discrimination entre la femme et l’homme. Et je rappellerai à l’adresse des musulmans qui tentent de nier ce principe, que le hijâb (voile) n’est ni un pilier de la foi ni un pilier de la pratique, et que le seul facteur discriminant sur un plan strictement religieux et spirituel est le degré de piété, ainsi que l’affirme le Coran. La question de la prescription coranique de cette pratique et de son institution renvoie à un débat interne à l’islam dont le traitement nécessiterait un espace beaucoup plus vaste que le cadre de ce court article. D’un autre côté, n’en déplaise à Mme Ségolène Royal qui soutient que la sensibilité des enseignants doit être prise en compte parce qu’ils se sentent agressés par le port ostensible de signes religieux (La Croix, 12 janvier 1999), la mission première de ceux qui dispensent le savoir est de le transmettre sans discrimination : comme un droit et un devoir, deux valeurs communes à l’islam et à la République. Quant aux états d’âme, n’y a-t-il pas un risque à légitimer une attitude idéologique, alors même qu’on prétend la dénoncer chez l’autre ? n

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Auteur : Leïla Babès

Leïla Babès est professeur de sociologie des religions à l'université catholique de Lille, directrice du département de sciences des religions; auteur de «l'Islam positif. La religion des jeunes musulmans de France», Ed. de l'Atelier, 1997; et «l'Islam intérieur. Passion et désenchantement», Ed. Al-Bouraq, septembre 2000

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