in

Portrait du cheikh Missoum Abdelmadjid CHAOUI

Portrait du cheikh Missoum Abdelmadjid CHAOUI, président du Collectif Uni des Musulmans des Hauts-de-Seine, regroupant 10 mosquées du département. Un imam engagé dans les actions de terrain, animé d’une foi inébranlable et proche de ses fidèles. Rencontre avec un cadre exemplaire de cet “Islam de France” encore trop mal connu.

 

Le couloir sombre et austère de l’immeuble s’éclaircit soudainement à l’ouverture de la porte du domicile du cheikh Missoum Abdelmadjid Chaoui. Cheveux courts, moustache fine, vêtu d’un costume flanelle gris sur un corps trapu , l’aumônier des Hauts-de-Seine soucieux de son élégance nous accueille sourire aux lèvres par le traditionnel “ma’rhaba “. Il nous mène directement vers le salon ou trônent en bonne place de superbes ouvrages reliés traitant de théologie musulmane.

L’intérieur est dépouillé, on y distingue d’emblée de jolies tapisserie murales. La lenteur de ses gestes va de pair avec l’affabilité du personnage, dont le visage dégage ce repos de l’âme que donne la foi. D’une voix calme et sûre Abdelamdjid Chaoui prononce la formule rituelle du “bismallah” avant de nous servir du café accompagné de pâtisserie orientales et de croissants. Et ce n’est pas sans une certaine gêne qu’il nous annonce que :”nous avons deux heures d’entretien”, car il nous précise qu’il doit se rendre à la célébration d’un mariage.

 

Une formation religieuse classique

 

Abdelmadjid Chaoui a vu le jour en 1958 – en pleine guerre d’Algérie – à Ksar el Boukhari dans la Wilaya de Médéa au sud d’Alger . Après des études de droit à la faculté centrale d’Alger, il arrive en France en 1979. Une période où les musulmans de France commençaient tout juste à s’organiser autour des associations. Alors que la formulation Islam de France n’était pas usitée.

Sa vocation d’Imam ne se manifeste pas encore, mais il aime à se souvenir de la formation religieuse classique dispensé par la mosquée du centre ville de Ksar El Boukhari “Je me souviens encore des premiers cours, nous avions une soif d’apprendre et une volonté de mémoriser les versets du Coran pour mieux le réciter.” Loin du pays d’origine, Abdelmadjid éprouve encore plus le besoin de nourrir sa spiritualité et d’étoffer ses connaissances théologiques : “Je me suis mis à beaucoup lire de Mohamed Ali Sabouni, d’Ibn Khattir, en passant par Malek Benabi , jusqu’à Ibn Arabi etc… il me fallait sans cesse renouveler mes connaissances afin de mieux servir Dieu.”

En simple fidèle, Abdelmadjid Chaoui fréquentait les rares lieux de culte existant au début des années 80 dans le département des Hauts-de-Seine. Mais, il est rapidement interpellé par les lacunes de formation chez certains de ceux qui officiaient en tant qu’imams. Déplorant cette carence culturelle, et devant la demande croissante de savoir des fidèles, Abdelmadjid entreprend de s’impliquer davantage dans l’exercice du culte musulman : “il y avait certains imams qui prêchaient en arabe devant une assistance plutôt francophone, de plus ces imams ignoraient tout de la réalité de la société française. Face à ce décalage, je ne pouvais rester indifférent. La mosquée n’est pas seulement un lieu de prière, c’est aussi un lieu de savoir, elle a une fonction pédagogique.”

 

Interlocuteur religieux

reconnu et apprécié par les jeunes

 

En 1984, il devient assistant de l’imam de la mosquée Emir Abdelkhader à Nanterre. Le charisme du jeune apprenti imam ne tarde pas à faire son effet. Il se distingue aussitôt par sa capacité d’écoute à l’égard des fidèles, et par son esprit de tolérance et d’ouverture. Tout le monde apprécie sa disponibilité, sa ferveur religieuse et sa connaissance de la religion musulmane. Les jeunes de Nanterre trouve en lui l’interlocuteur religieux qui leur faisaient défaut jusqu’alors. Ils se sentent à l’aise à ses cotés et n’hésitent pas à lui faire part des difficultés et des doutes rencontrés dans leur quête spirituelle :”Face à cette demande spirituelle ; les jeunes se sentaient désarmés et orphelins ; il est important de répondre présent au moment où ils s’interrogent sur l’authenticité de leur foi “.

De la mosquée de Nanterre qui lui sert de tremplin, le Cheikh Chaoui exerça également ses compétences au foyer de Sartrouville de 1990 à 1992 en tant qu’imam : “Une brève mais fructueuse expérience qui implique la même disponibilité que dans une grande mosquée.” Il a également officié dans les mosquées de Genevilliers, d’Argenteuil et de Bagneux (1996-1999) Mais la fonction d’un imam ne se limite pas seulement à la célébration des fêtes et des rites religieux.

L’imam Chaoui est également sollicité pour jouer les bons offices dans le cadre de conflits familiaux entre parents et enfants, mais aussi au sein des couples. L’intervention la plus délicate dont il se souvient, concernait une musulmane d’origine française qui a décidé de vivre avec un français non musulman. Une relation qui a provoqué une rupture entre les parents et la jeune fille :”Ce fut de ma part une intervention très difficile. Mais avec du dialogue et de la patience, les choses ont fini par s’arranger. Les parents ont même participé au mariage de la fille. Quant au mari qui souhaitait se convertir, je l’ai mis en garde contre une conversion de circonstance ; ta conversion doit être motivée par l’amour de Dieu et non par l’amour de ton épousel lui ai-je dit”.

Toujours à la disposition de ses frères de foi, Abdelmadjid Chaoui acquiert la réputation d’un sage dont on vient recueillir l’avis. Il tente d’être fidèle à ce verset coranique (3, 104) :”Que surgisse de vous une communauté qui appelle au bien, commande le bien et interdise le mal.” Néanmoins, il se sent à l’étroit dans son rôle d’Imam et souhaite donner et s’investir davantage, à travers une structure qui conférerait plus d’efficacité aux actions de terrain. Il devient alors co-fondateur en octobre 1995 du Collectif Uni des Musulmans de France qui regroupe les 10 mosquées du département : “Le collectif vise à réaliser une unité entre tous les musulmans sans laquelle aucune action durable ne pourra être menée. Il reste beaucoup à faire pour améliorer la pratique au quotidien de notre foi, les ambitions de notre collectif sont notamment la création d’un cimetière musulman, une ferme pour le sacrifice rituel lors des fêtes de l’Aïd, etc…”.

 

Une statistique sur la prison de Nanterre…

 

Mais c’est surtout la lecture en 1997, d’une statistique du ministère de la Justice sur l’origine des détenus à la maison d’arrêt des Hauts-de-Seine, qui va lui donner l’occasion d’assumer une autre fonction : celle d’aumônier : “En lisant cette statistique, je me suis dit qu’il fallait impérativement réagir. On ne pouvait nier la réalité ; 55% des détenus de la maison d’arrêt des Hauts de Seine étaient de culture musulmane. Ils purgeaient une peine pouvant aller de 1 à 6 mois de prisons.

Depuis la construction de la maison d’arrêt des Hauts-de-Seine en 1990, seules les confessions chrétienne et juives étaient représentées par un aumônier. Les aumôniers chrétiens dans un même élan de fraternité religieuse, tentaient tant bien que mal de pallier l’absence d’aumôniers musulmans, mais sans résultats probants. Ils ne parvenaient pas à atténuer la douleur et la solitude de l’emprisonnement  : “Les détenus musulmans ne savaient pas à qui s’adresser pour se confier. Personne ne pouvait répondre à leurs inquiétudes, ce qui engendrait diverses tensions. Les actes de vandalisme sur la nourriture étaient légions. Il y avait un manque total de respect vis-à-vis des surveillants et particulièrement avec le personnel féminin. Les rapports avec les surveillant étaient tendus jusqu’ à en venir fréquemment aux mains, les détenus les plus fragiles vivaient dans une totale solitude, ils se repliaient sur eux-mêmes’.’

Dès son arrivée en juin 1997 à la maison d’arrêt de Nanterre, le cheikh Chaoui entreprend de recenser la population carcérale d’origine musulmane, à qui il envoie un formulaire d’information et d’inscription afin de participer aux activités de l’aumônerie. Parmi les démarches pénitentiaires d’un nouveau détenu, figure notamment la consultation du cahier d’accueil dans lequel est mentionné désormais l’existence d’un aumônier musulman. La réponse des détenus fut immédiate. Une écrasante majorité répondirent à l’aumônier (environ 250 lettres) :”Outre les activités développées par l’aumônerie qui nécessitent un travail de préparation, une bonne partie de mon temps est absorbé par le travail administratif, puisqu’il faut dépouiller le courrier afin de classer par bâtiment et par étage les demandes de visites en cellule, sans compter la mise à jour régulière du listing de fidèles dû aux entrées et aux sorties, ainsi qu’au changement de bâtiment, il faut également établir les invitations à participer aux conférence de la semaine pour chaque détenu”.

 

Résultats tangibles de l’aumônerie musulmane

 

Bien qu’il possède un statut précaire d’aumônier agréé à mi-temps par le ministère de l’Intérieur

  •  contrairement aux aumôniers d’autres confessions qui sont à plein temps – Abdelmadjid Chaoui n’en effectue pas moins un travail colossal étalé sur plusieurs jours de la semaine : “je fais des conférences d’une durée de 3 heures chacune, qui s’adressent aux bâtiments A , B et C, chaque mardi, mercredi, et jeudi. Ces conférences ont trait aux comportements du musulman dans la vie à l’extérieur ou à l’intérieur de la maison d’arrêt autour des notions de âdâb (bon comportement) et de akâq (les vertus). Il faut également assurer un soutien moral et psychologique personnalisé par des visites en cellules, principalement le samedi matin et le lundi après-midi, et dans certains cas le mardi et le jeudi. Par moment il faut faire face aux imprévus, comme les crise dépressives ou le décès d’un parent proche qui nécessitent des interventions particulières. Nous organisons, en accord avec la direction, des conférences spécifiques à l’occasion des fêtes importantes de notre religion, qui sont suivies de collations conviviales avec les surveillants. Nous avons également mis en place un service social autorisant une aide financière aux détenus indigents avec envoi de mandats et de colis, et une aide aux détenus sortants (colis vestimentaires). Sans omettre la création d’une bibliothèque musulmane comprenant 150 exemplaires du Saint Coran, 250 fascicules de prière et d’initiation et de nombreux ouvrages de référence.”

    Plus d’une année et demi après l’avènement de l’aumônerie à la maison d’arrêt des Hauts-de-Seine, les résultats sont tangibles. Ils se traduisent par une assiduité des détenus aux conférences, un retour au calme dans les cellules à forte présence de musulmans, et une nette diminution du gaspillage de la nourriture. Des détenus ont même manifesté la volonté de sortir de l’engrenage de la délinquance, jusqu’aller se repentir. Le repentir, une notion perçu comme un retour (tawba) à Dieu. Une démarche intérieure soumise à l’agrément de Dieu : “pour que le repentir soit valide, il faut plusieurs conditions, demander pardon à Dieu en regrettant ses fautes par Amour de Dieu et non par crainte d’un châtiment (…), et ne plus rééditer ses fautes ’ .

    Le cheikh ne dissimule pas sa satisfaction, il fourmille de projets pour cette aumônerie : “Nous souhaitons la création d’une commission de soutien et de suivi des détenus à leur sortie de prison afin de leur donner une orientation sociale et professionnelle. Des contacts ont été pris avec Radio-France-Maghreb afin de lancer une émission interactive entre les détenus, leur famille et l’aumônier. Nous étudions aussi la possibilité de mettre en place un service de viande halal au réfectoire afin de mieux lutter contre la gaspillage de la nourriture, ainsi que la création de postes d’aumôniers auxiliaires bénévoles.

     

    Des carrés musulmans dans les cimetières

    des Hauts-de-Seine

     

    Fort de la réussite de l’aumônerie à la maison d’arrêt de Nanterre, le cheikh Chaoui envisage d’étendre, dans la mesure du possible, son action à d’autres établissements pénitentiaires qui sont dépourvus d’aumôniers, tels que la Santé, la prison féminine de Versailles, ou encore la prison de Bois d’Arcy et celle de Fresnes. Malgré les difficultés rencontrés au quotidien, dues à la faiblesse des moyens dont il dispose, l’infatigable imam Chaoui ne désarme pas pour autant. Il mène actuellement un autre combat, toujours sous l’égide du Collectif Uni des Musulmans des Hauts-de-Seine. Un combat qui vise à obtenir des carrés musulmans dans les cimetières municipaux du département. Seules pour l’instant, les mairie de Gennevilliers, de Colombes, et de Suresnes ont répondu favorablement à cette demande en vertu de la circulaire du Ministère de l’intérieur numéro 75-003. Le maire de Suresnes a d’ailleurs répondu en ces termes : “qu’en tant qu’ élu et représentant de l’Etat, je me dois de respecter les circulaires ministérielles à ce sujet.”

    Malheureusement, nombreuses sont les mairies du département qui refusent d’appliquer cette circulaire. A l’image de la mairie communiste de Nanterre, qui invoque le curieux prétexte  : “d’un manque de place pour un carré musulman dans les cimetières de la ville .” Ce à quoi Abdelmadjid Chaoui lui répond :” où enterrent-ils leurs morts s’il n’y a pas de place !” Son visage s’assombrit aussitôt. Tout en parvenant à contenir son indignation, l’aumônier ajoute :” Nos frères musulmans se sentent citoyens français à part entière, mais certains politiciens du département qui souhaitent que nous nous intégrions, pratiquent par ailleurs l’exclusion en nous refusant de nous donner des espaces pour des carrés musulmans. En tant que Français, nous devons nous expatrier pour trouver un cimetière d’accueil qui réunissent les conditions d’une cérémonie mortuaire conforme à notre confession ! après la “double peine” de l’immigré condamné, il existe aussi une autre double peine : celle des familles qui perdent un proche et qui ne peuvent pas ensuite l’enterrer dans le cimetière de la République”. 1

    Cependant, Abdelmadjid Chaoui refuse de se confiner dans le registre d’un discours plaintif, qui est l’apanage de ceux qui se complaisent dans le confort de la passivité et de la médiocrité. Inlassable militant, toujours prêt à donner sans compter, le cheikh Chaoui puise sa force dans la foi en Dieu qui le transcende et le porte sans cesse vers l’avant. Et à l’instant même où il nous réaffirme sa détermination à persévérer dans son combat, le téléphone sonne subitement, rompant ainsi l’émotion qui étrangle sa voix : “On m’appelle, je dois faire vite pour me rendre à la célébration du mariage.” Puis, il conclut en raccrochant le combiné téléphonique : “Quand vous luttez, vous devez patienter ! La patience est une vertu appréciée de Dieu”. Nous nous séparons rapidement, car les futurs mariés sont impatients. n

    Saïd BRANINE

    ____________________

    1 – Peu après la réalisation de cet entretien, le Collectif a reçu de la mairie de Nanterre un avis favorable à la mise en place d’un carré musulman.

    Mosquée Okba Ibn Nafi à Nanterre

    331, av. de la République – 92000 NANTERRE – Tél. 01 42 42 50 68

    Pour les dons – Association Islamique

    N° de compte à la Société Générale : 00037265887 (RIB 82)

    Agence de Bezons (Banque 30003 – agence 03701)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Charî‘a, hadith, qiyâs et ijtihâd

Les rêves dans la culture musulmane