Taisez vous Tariq Ramadan !

Pourquoi Tariq Ramadan s’exprime-t-il publiquement ? De quel droit cet homme se permet-il de parler tant en

samedi 20 décembre 2003

Pourquoi Tariq Ramadan s’exprime-t-il publiquement ? De quel droit cet homme se permet-il de parler tant en son nom qu’au nom de sa communauté ?

Voici des questions, parmi tant d’autres, que de nombreuses personnes doivent se poser aujourd’hui. Ce qui est intéressant, c’est qu’en parallèle, de nombreux « intellectuels » s’expriment très régulièrement dans divers médias et en abordant toutes sortes de sujets, qui d’ailleurs il faut le reconnaître ne sont pas toujours consensuels ou politiquement corrects, sans que l’on se pose pour autant les mêmes questions.

Cette première constatation est plutôt positive : c’est le signe que nous vivons dans un pays respectant a priori les règles démocratiques et permettant au citoyen de s’exprimer relativement librement. Il nous faut cependant et dès à présent tempérer ce constat en analysant les raisons qui poussent tant de personnes à se questionner au sujet de Tariq Ramadan.

Evidemment, il est sain de se poser des questions : cela permet de prendre du recul par rapport à ce que l’on a vu et entendu, cela démontre aussi que l’on veut réfléchir. Mais pour que ce processus intellectuel soit efficace, il ne doit pas se limiter à un individu ou à un groupe d’individus.

Si l’on devait comparer la situation de Tariq Ramadan à celle d’autres intellectuels, il serait aisé de constater qu’il y a une différence de traitement qui est pour le moins frappante pour ne pas dire dérangeante.

Comme je l’ai déjà souligné, nous ne manquons pas « d’intellectuels » qui s’expriment régulièrement sur divers sujets. Certains exprimant leur opinion, d’autres celui d’un parti, d’une association voir d’une communauté. Si l’on observe les réactions faisant suite à ces interventions, on ne voit que des critiques sur le fond et la forme. On ne remet que rarement en cause le droit même de ces « intellectuels » à s’exprimer.

Mais pour ce qui est de Tariq Ramadan, on se pose LA question. Pourquoi s’exprime-t-il ?

Cette question de la légitimité de Tariq Ramadan à parler se propage parmi les esprits de la classe médiatique et politique et se transforme dans l’esprit du public en : « A-t-il le droit de s’exprimer ? ».

Enfin la vraie question est-elle posée. Et si elle est posée, c’est que les propos et les idées de Tariq Ramadan portent tant à contestation qu’à polémique. On ne saurait imaginer un seul instant que le traitement médiatique auquel a droit Tariq Ramadan puisse découler de son patronyme, de ses origines ou de sa religion. Après tout, la grande majorité de ceux qui le critiquent sont ou bien des grands démocrates laïcs ou bien des croyants tolérants et ouverts au dialogue… Le problème (car problème il y a, si l’on écoute les médias et certains politiques et « intellectuels ») ne peut résider que sur le fond et/ou la forme des divers articles et déclarations de Tariq Ramadan. Il nous faut donc les analyser.

 

Commençons par les écrits de Tariq Ramadan.

Y trouvons-nous la moindre insulte, le moindre propos diffamant à l’égard d’une religion, d’une communauté ou d’une ethnie comme l’a fait Brigitte Bardot ?

Y lit-on le moindre propos à caractère raciste ou xénophobe comme l’a fait la très « reconnue » Oriana Fallaci dans son livre ?

S’est-il permis de remettre en cause des événements historiques aussi terribles que l’extermination de la communauté juive d’Europe comme l’a fait le professeur Faurisson ?

Pour qui a fait l’effort de lire ne serait-ce qu’un des ouvrages de Tariq Ramadan, la réponse à ces trois premières questions ne peut-être que négative.

Les interventions de Tariq Ramadan dans les différents médias maintenant.

S’est-il permis de faire des jeux de mots douteux pour ne pas dire ignobles sur les atrocités subies par la communauté juive d’Europe comme l’a fait Jean-Marie LePen ?

A-t-il osé affirmer que « la religion la plus con était le christianisme et/ou le judaïsme » comme l’a fait Michel Houllebecq en parlant de l’islam ?

A-t-il déclaré être christiannophobe et/ou judéophobe tout en traitant tous les croyants de ces deux religions de stupides et d’imbéciles comme l’a fait Claude Imbert en parlant de l’islam et des musulmans ?

S’est-il permis de tenir des propos insultants à l’égard d’autres « intellectuels » comme l’a fait Bernard Kouchner en le traitant de crapule ?

S’autorise-t-il, notamment en tant qu’enseignant, à porter un jugement sur les valeurs des religions chrétiennes et juives ainsi qu’à dénigrer ou insulter Moïse ou le Christ comme l’a fait un professeur du collège George Pompidou à Courbevoie au sujet de l’islam et de Mahomet ?

Se permet-il de réclamer une réforme ou une refonte de l’une ou l’autre de ces deux religions afin de faire disparaître les aspects qui selon lui seraient en totale contradiction avec notre monde occidental, laïc et moderne comme le fait notamment Bernard-Henri Levy à l’égard de l’islam ?

Change-t-il de discours selon le média dans lequel il s’exprime ?

S’interdit-il de formuler la moindre critique à l’égard de la communauté musulmane et des états arabo-musulmans au motif qu’il est lui même musulman ?

Force est de constater que la réponse à ces questions est une nouvelle fois négative.

Ces constatations sont réellement troublantes car les critiques négatives à l’égard de Tariq Ramadan sont à la fois nombreuses et de plus en plus virulentes. Pourtant il n’est pas raciste, il n’est pas non plus xénophobe, ni antisémite, pas intolérant non plus. Bien évidemment, chacun est parfaitement libre de partager ou non les idées de Tariq Ramadan. Comment expliquer cependant la véhémence de ces réactions ? Pourquoi cette violence verbale et potentiellement physique si on écoute Julien Drey (qui nous a montré son amour du débat démocratique lors de l’émission de Thierry Ardisson sur Paris Première !) ?

Tariq Ramadan aurait donc tous les torts et toutes les tares ?

Toutes ces accusations ne sont pourtant pas argumentées ?!

« Tariq Ramadan est communautariste… » : mais après cette affirmation, pas la moindre citation d’un de ses ouvrages ou d’une de ses communications pour le démontrer.

« Tariq Ramadan pratique le double langage… » : mais où sont les preuves ?

« Tariq Ramadan est antisémite … » : encore une fois ses détracteurs se contentent d’accusations gratuites et diffamantes sans jamais pouvoir démontrer quoi que ce soit.

 

Il est très important de rappeler que nous vivons dans un état de droit où il existe de nombreux moyens légaux permettant de sanctionner les propos antisémites. Au premier rang, nous avons les lois Pleven et Gayssot qui sont très précises. Peut-on croire un seul instant que si Tariq Ramadan avait tenu le moindre début de propos antisémite, tous les « intellectuels » et toutes les personnalités qui l’accusent d’une telle horreur se seraient privés de le poursuivre en justice et de le faire condamner comme cela aurait été leur droit et leur devoir ?

Bien sûr que non !

Il est intéressant de constater que certains médias ont une approche différente du « problème Ramadan ». Cette stratégie, puisqu’il s’agit ici vraisemblablement de stratégie, vise à décrédibiliser Tariq Ramadan tout en le laissant s’exprimer dans un contexte délimité. Je fais bien évidemment référence à l’émission de France 2 ayant eu pour invité principal Nicolas Sarkozy et sur laquelle je ne reviendrais pas sur le fond mais sur la forme. Olivier Mazerolles nous a présenté Tariq Ramadan comme une sorte de « prédicateur des banlieues ». Cette présentation n’est-elle pas pour le moins réductrice et tendancieuse ? Le plus marquant reste toutefois et avant tout le fait d’avoir mis Tariq Ramadan au même niveau que Jean-Marie Le Pen. Cela est très habile et laisse donc supposer que l’on mettait face au ministre de l’intérieur deux représentants de deux extrémismes…

La question principale ne réside pas dans le fait d’aimer ou de ne pas aimer Tariq Ramadan ni même d’être ou de ne pas être d’accord avec lui. La question essentielle est de savoir si le débat démocratique est possible et quelles sont les conditions que l’on doit imposer à toute personne souhaitant s’exprimer. Une fois ce point éclairci, il ne resterait plus qu’à savoir si ces conditions sont les mêmes pour TOUTES les personnes qui s’expriment publiquement…

 

Un examen des médias nous permet de constater que Tariq Ramadan fait partie des personnes qui n’ont malheureusement pas le droit de participer librement au débat démocratique. On ne cesse de nous le présenter tour à tour comme un fondamentaliste, un « prédicateur des banlieues », un intellectuel au double discours ou un antisémite. Car à défaut de pouvoir lui interdire de s’exprimer comme le souhaitent certains intellectuels défenseurs de la laïcité et de la démocratie, au moins est-il possible de le décrédibiliser.

Comme souvent lorsqu’il s’agit de médias et de communication, ce qui est important pour « nos intellectuels » et autres « donneurs de leçon médiatique » ce n’est pas d’affirmer haut et fort des vérités mais plutôt de marquer et d’influencer les esprits. Même si tout démontre, tant dans ses écrits que dans ses propos que Tariq Ramadan n’est ni un fondamentaliste et encore moins un antisémite, à force de répéter inlassablement ces attaques et ces insultes le public finira bien par y croire !

Mais déformer les propos de l’intellectuel suisse ne suffit plus. Ceux qui l’attaquent finissent par se rabattre sur le dernier argument qui lui serait incontestable : les liens du sang.

Qui n’a pas entendu parler du grand-père de Tariq Ramadan, Hassan Al-Banna qui non content d’être égyptien (donc arabe !) et musulman fut aussi le fondateur des Frères Musulmans ?

Si l’on écoute les critiques et les attaques, Tariq Ramadan est responsable de tous les torts de son grand-père. On ne sait pas vraiment ce qu’a fait ce dernier et dans quel contexte il l’a fait, et visiblement ce n’est pas le plus important. Ce qui est réellement important médiatiquement parlant c’est d’associer le nom de Tariq Ramadan aux termes « Frères Musulmans », militantisme, politique, islamisme et fondamentalisme.

Et puis, qui n’a pas entendu parler du frère de Tariq Ramadan, Hani Ramadan ?

Ce frère, dont tout le monde ne retient pas forcément le prénom ou le parcours, mais dont on retient certains écrits et certains propos sortis de leur contexte. Comment nos « intellectuels et autres donneurs de leçon médiatique » pourraient-ils oublier qu’un MUSULMAN PRATIQUANT puisse justifier en se fondant sur le CORAN la lapidation de la FEMME ?

Ainsi l’essentiel est dit et voici ce que l’on retient : Un musulman pratiquant, donc par définition, médiatique, un fondamentaliste, explique que le Coran autorise l’homme à disposer de la femme à sa guise. Peu importe comment où et pourquoi cela a été écrit. Ces propos deviennent un argumentaire que l’on peut jeter et rejeter à la figure de Tariq Ramadan. Nombreux sont les « intellectuels » et les politiques qui, comme notre ministre de l’intérieur, ne dérogent pas à ce comportement qui est la preuve d’une rare malhonnêteté intellectuelle.

Admettons le postulat qu’on nous impose, le frère et le grand-père sont d’odieux personnages aux idées nauséabondes. Que peut-on donc alors reprocher à Tariq Ramadan ? Est-il responsable de tous les actes et propos de chaque membre de sa famille ? Est-il de facto solidaire de tous les actes et propos de son frère, des ses oncles, tantes, nièces, neveux, cousins, cousines,… ?

Comment pourrait-on répondre par la positive à ces questions, alors même que Tariq Ramadan s’est maintes fois prononcé en expliquant sa position et les différences qui pouvaient exister tant avec son frère qu’avec son grand-père.

Sur ce même raisonnement pourrait-on valablement reprocher aux français, aux allemands et à tous les européens en générale les atrocités commises durant la seconde guerre mondiale ? Pourrait-on vraiment traiter de nazi ou d’antisémite une personne dont le seul crime est d’avoir un parent qui est ou a été nazi ou antisémite ?

Evidemment non ! Pourtant c’est ce que l’on reproche à Tariq Ramadan.

N’est-il pas étrange que l’un des rares intellectuels musulmans qui osent s’exprimer publiquement sur divers problèmes de société soit traité de la sorte ?

Est-il normal que Julien Drey souhaite « lui mettre son poing dans la gueule » ?

Est-il normal que Bernard Kouchner le traite de « crapule » ?

Est-il normal qu’Elie Chouraquie reproche à Thierry Ardisson de l’avoir invité dans son émission ?

Est-il normal qu’on le traite impunément de tous les noms sans la moindre argumentation et de manière si gratuite ?

Il faut finir par dire les choses. J’ai essayé de trouver ce que l’on pouvait reprocher à Tariq Ramadan et à l’image de ceux qui l’attaquent si violemment j’ai « tourné autour du pot ». Il ne faut pas chercher à se voiler la face, la vraie raison de ce qui lui arrive tient malheureusement à ses origines et à sa religion !

Quoique puisse dire ou faire Tariq Ramadan, à moins qu’il ne se mette à jouer « le brave arabe » ou « le brave musulman de service », il n’est pas jugé simplement en fonction de ses idées ou comme un intellectuel lambda mais en tant qu’arabe et en tant que musulman. Le fait qu’il soit arabe est en soit un obstacle car par définition il n’est pas occidental. À cet obstacle il faut en ajouter un autre : la revendication pleine et entière de ses origines.

Ne serait-ce pas le bon vieux réflexe colonial et paternaliste qui rejaillirait et pourrait expliquer en partie les attaques et les condamnations trop rapides à l’égard de Tariq Ramadan ? L’immigré, même né français (ou occidental en général !) resterait donc un immigré ? Un éternel enfant qui doit accepter et apprendre mais qui ne peut parler ni penser par lui-même ?

On ne peut écarter finalement et malgré tout le spectre du racisme dans cette affaire. Celui qui est différent de nous de par ses origines, la couleur de sa peau, ses pratiques religieuses, son mode de vie, celui-là, certains parmi nous aurons toujours du mal à l’accepter et donc à le respecter.

Cette discrimination touche quotidiennement de nombreuses personnes appartenant à toutes ces communautés dites minoritaires, elle ne touche donc pas uniquement l’islam même si la question de sa place en France est évidemment plus médiatisée en ce moment. Faut-il avoir un prénom français, un faciès occidental, être athée ou non pratiquant (quelle que soit sa religion de départ) pour avoir droit de parole ?

 

Je finirai par une citation qui aurait selon moi mérité au moins autant de réactions et de condamnations que les « propos » et les « idées » que l’on prête pour le moins facilement à Tariq Ramadan :

« Lorsque Sharon est venu en France, je lui ai dit qu’il doit absolument mettre en place un ministère de la Propagande, comme Goebbels. »

Cette déclaration a été faite par Roger Cukierman, le président du CRIF, en septembre 2001 au grand quotidien israélien Ha’aretz et est citée dans l’ouvrage collectif Antisémitisme : l’intolérable chantage paru aux éditions La Découverte en 2003.

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