Musulmanes et musulmans réveillez-vous !

Je ne trouve pas de mot assez fort pour dire à quel point je suis abasourdie par la manière dont est traité

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mardi 9 décembre 2003

Je ne trouve pas de mot assez fort pour dire à quel point je suis abasourdie par la manière dont est traitée la question de la laïcité en France. Tout le débat me paraît reposer sur des bases aussi erronées que révélatrices d’une méconnaissance totale des principes fondamentaux de l’islam.

Sous le couvert de laïcité la France semble bel et bien incapable d’engager un véritable débat de fond sur la question et faute de cela elle consacre toute son énergie à légiférer sur des questions secondaires telles que le port du foulard islamique ou de la kippa à l’école (bien que ce soit surtout le foulard qui semble être au centre du débat.) La France ne semble pas encore avoir assimilé l’idée d’un islam français et par la même fait figure d’exception par rapport à ses voisins - Belgique, Pays-Bas et Royaume- Uni pour ne citer qu’eux. En effet, ces pays ont reconnu depuis longtemps l’existence de musulmans citoyens à part entière et ont su intégrer l’islam à leurs sociétés. J’en veux pour preuve les agentes musulmanes de Scotland Yard au Royaume-Uni qui ont des foulards islamiques assortis à leurs uniformes ou encore les caissières musulmanes des grandes surfaces aux Pays-Bas qui elles aussi reçoivent de leur employeur un foulard islamique assorti à leur tenue réglementaire. Sans parler des créneaux horaires réservés aux musulmans dans les piscines municipales également aux Pays-Bas et en Suisse. A cet égard la France semble accuser un retard certain dans le processus d’intégration de la communauté musulmane.

Mais que signifie donc un Etat dit laïc ? La définition de la laïcité que nous donne le dictionnaire Larousse est la suivante : « principe de séparation de la société civile et de la société religieuse, l’Etat n’exerçant aucun pouvoir religieux et les Eglises aucun pouvoir politique. » Donc pas d’ingérence de l’Eglise dans les affaires de l’Etat. Ce principe conjugué à celui du respect de la liberté de conscience doit permettre à tout individu de pratiquer sa religion sans être inquiété. Appliqué au monde de l’éducation, le principe de laïcité présuppose que l’Eglise n’intervient pas dans le cycle scolaire. Donc pas d’enseignement religieux obligatoire pour tous et pas de signe religieux apparent comme, par exemple, un crucifix au mur. Par contre, la laïcité n’implique nullement que les élèves eux-mêmes n’affichent aucun signe religieux comme on voudrait nous le faire croire. A partir du moment où ces signes ne visent pas le prosélytisme (or, on dirait que le port du foulard islamique est systématiquement considéré comme tel) il me paraît clair qu’on ne peut empêcher les élèves de porter le foulard, la kippa ou la croix en vertu du sacro-saint principe de laïcité. Au contraire, priver les élèves de ce droit constitue une violation grave des droits et libertés individuelles et ne fait qu’entretenir la méfiance et la méconnaissance de l’autre. Rappelons, au passage, que la loi sur la laïcité a été mise en place par des personnes de même confession, c’est-à-dire catholique, qui étaient d’accord sur le principe de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Le contexte de l’époque ne correspond donc plus au contexte actuel où l’islam est devenu la deuxième religion de France et cela fait toute la différence.

Dans cet état de fait, une partie de la France actuelle semble bien avoir sa propre définition de la laïcité. D’ailleurs l’importance disproportionnée qu’a pris la question du port du foulard islamique à l’école dans l’actualité de ces dernières semaines prouve à elle seule l’existence d’un malaise plus profond vis-à-vis de l’islam et des musulmans en général. Mais que n’a-t-on pas vu ou entendu à ce sujet ? Des personnalités de tous horizons qui expriment leur opinion sur la question de savoir si le port du foulard islamique est véritablement inscrit dans le Coran et donc obligatoire pour la femme musulmane. Ou encore ces lycéennes, appelées à donner leur avis dans le cadre de l’enquête dirigée par la commission Stasi, qui déclaraient devant les caméras télévisées comment, selon elles, le foulard islamique doit être porté : s’il couvre les cheveux, ça va mais il faut qu’il laisse paraître les oreilles et le cou !

Or, comment ces personnes se permettent-elles de tenir de tels propos en toute méconnaissance de cause ou de s’improviser exégètes du Coran ? (avec toutes les connaissances que cette fonction requiert et pas uniquement dans le domaine de la religion). Cette situation me paraît absurde et quelque peu surréaliste. Mais ce qui me laisse pantoise c’est qu’aucun des savants musulmans (« ouléma ») ne soit invité à prendre la parole publiquement pour clarifier certains concepts de l’islam qui sont particulièrement mal interprétés comme le foulard islamique, le « djihad » et la lapidation (qui s’applique aux femmes et aux hommes contrairement a ce que certains pourraient croire). Pourquoi maintenir un tel flou au lieu de dire clairement que le port du foulard islamique est une prescription coranique ?

Certains non-musulmans et parfois même des musulmans peu éclairés pensent que la femme musulmane a le choix de le porter ou pas et que si elle souhaite véritablement s’intégrer à la société française elle n’a qu’à le retirer. Or, ces personnes ne comprennent pas que demander à une femme musulmane de le retirer revient à lui demander de manger de la viande de porc ou de boire de l’alcool. Autrement dit d’aller à l’encontre de sa croyance religieuse. Ce sont ces mêmes personnes qui, poussées par le même raisonnement, pensent que les femmes musulmanes qui portent le foulard islamique sont intégristes, pratiquent un islam plus radical que celui de leurs sœurs qui ne se couvrent pas les cheveux et sont avant tout de pauvres femmes soumises à leur mari, frère ou père. Or, il faut qu’enfin toutes ces personnes sortent de leur ignorance et se mettent dans la tête que le port du foulard islamique est l’un des (nombreux) signes d’adoration et de soumission à Dieu et non pas un signe de soumission à un quelconque mari, frère ou père. L’islam proscrit d’ailleurs toute soumission des croyants à un autre que Dieu. Cette idée que la femme musulmane qui se couvre les cheveux est contrainte à agir ainsi par un membre mâle de son entourage est peut-être vraie dans une minorité de cas et cette situation est tout à fait contraire à l’esprit même de l’islam (qui ne s’est jamais imposé par la force). Admettons donc, une fois pour toutes, que la majorité des femmes musulmanes qui décident de porter le foulard islamique le font par choix délibéré. C’est rarement une décision prise sur un coup de tête mais plutôt l’aboutissement d’un cheminement spirituel. Pour beaucoup de jeunes filles musulmanes cela signifie aussi en quelque sorte le dépassement de l’islam traditionnel pratiqué par leurs parents. En effet, les premières populations musulmanes immigrées en France étaient, pour la majeure partie, illettrées et pratiquaient un islam hérité de père en fils et de mère en fille qui laissait peu de place à la raison et au spirituel.

Or quel islam ces personnes ont-elles transmis à leurs enfants ? Si elles avaient pratiqué un islam éclairé et rigoureux dès le départ des questions telles que le port du foulard islamique à l’école se seraient posées il y a 30 ou 40 ans déjà. C’est pourquoi, ces premières générations d’immigrés ont joué un rôle clé dans la transmission durable d’une image totalement archaïque de l’islam qui a pour origine l’ignorance de ceux qui le pratiquent. Et ce n’est que maintenant, après deux générations, que leurs descendants redécouvrent l’islam. Non pas grâce à l’héritage religieux des parents mais plutôt par une volonté de trouver sa véritable identité. Ces jeunes musulman(es)s ont souvent eu accès à l’éducation, contrairement à leurs parents, qui leur a ouvert les portes du savoir et ils souhaitent, c’est légitime, mieux connaître la religion avec laquelle ils/elles sont né(e)s.

Cette situation conduit à un décalage parfois profond entre l’islam des parents et l’islam que pratiquent leurs enfants. Et c’est ce même décalage qui explique pourquoi beaucoup de jeunes femmes musulmanes décident de porter le foulard islamique contre l’avis de leurs parents qui ne comprennent pas.

Mais comment peut-on alors interpréter le port du foulard islamique différemment que comme un acte de foi si une jeune musulmane décide de se couvrir les cheveux et d’obéir ainsi à Dieu plutôt qu’à ses parents ? Comment expliquer le cas des femmes afghanes qui continuent de porter la burqa même après la chute des talibans ? Comment expliquer le cas de toutes ces femmes occidentales qui acceptent l’islam et qui tôt ou tard portent le foulard islamique (je parle ici de femmes n’ayant aucune origine musulmane dans leur arbre généalogique).

C’est toute l’image de l’islam qui est à corriger. Celle-ci est basée à 90% sur des clichés et des idées reçues (la question du foulard islamique n’est qu’un exemple parmi d’autres.) Et ce qui contribue à entretenir ce flou artistique sont tous ces acteurs de la vie publique se disant « musulmans » dont les interventions inondent les médias. Tous ces « musulmans » qui se disent non pratiquants et toutes ces femmes musulmanes qui militent contre le port du foulard islamique n’ont pas saisi grand chose, à mes yeux, du message de l’islam. Est-ce par véritable ignorance ou par choix stratégique (condition sine qua non, selon eux, pour s’intégrer dans un pays non musulman) que ces personnes agissent ainsi ? Force est de constater qu’elles contribuent à véhiculer une fois de plus une image erronée de l’islam.

Que dire de toutes ces femmes principalement afghanes ou iraniennes qui échappent au joug de leurs bourreaux mâles et machistes dans leur pays pour venir se réfugier en France ou ailleurs en Europe et qui tiennent un discours révélateur de l’ignorance (encore une fois tactique ou réelle) des principes de l’islam ? Pourquoi faut-il qu’une musulmane qui acquiert une certaine notoriété se découvre la tête ? Faut-il être non-voilée pour être acceptée en Occident ? C’est en tout cas ce que l’attitude des ces femmes semble dire.

Le combat contre la domination masculine traditionnelle est louable et primordial mais alors pourquoi toutes ces intellectuelles musulmanes, dès qu’elles quittent leur pays, militent-elles contre le port du foulard islamique en prétendant que cela rabaisse la femme ? Voudraient-elles nous faire croire que c’est le foulard islamique (et non leurs maris, frères ou pères) qui les a privées des droits que le Coran et l’islam de façon plus générale leur ont donnés ? Si elles pratiquaient un islam éclairé elles poursuivraient leur lutte pour l’émancipation et les droits des femmes dans les sociétés patriarcales archaïques dont elles sont issues tout en portant le foulard islamique par conviction religieuse et sans aucune contrainte. Comment ces personnes osent-elles se prétendre musulmanes et parler au nom de l’islam ?

C’est pourquoi les musulmans et musulmanes de France doivent se mobiliser au plus vite pour changer cette situation déplorable. Il ne suffit pas de se défendre quand on est stigmatisé. Il faut aussi agir en amont pour prévenir de telles dérives dans le futur et se comporter en véritables représentant(e)s de notre religion. Cela fait trop longtemps que l’islam est malmené et les musulmans qui affirment pratiquer un islam « pacifique, familial, loin des polémiques » ne peuvent plus se permettre garder le silence. L’islam est la religion de la juste mesure, de la paix mais ce n’est pas l’image qu’en donne la majorité des musulmans. Les questions que nous devons nous poser sont les suivantes : « Sommes-nous représentatifs de l’islam ? Nos comportements sont-ils le reflet de notre foi ? » En d’autres termes, cette foi que nous vivons à l’intérieur se voit-elle de l’extérieur et donne-elle envie aux personnes qui nous entourent de s’intéresser à l’islam ? Si tel est le cas alors bon nombre de problèmes disparaîtront de façon naturelle.

Tant que les vrais savants et intellectuels musulmans n’envahiront pas la scène publique et bien celle-ci demeurera monopolisée par des acteurs se disant musulmans ou non, qui parleront au nom de l’islam et des musulmans avec tous les risques de dérive et de manipulation que cela comporte. Nous constatons les dégâts de cette manipulation médiatique au quotidien. Se limiter à ne réagir que lorsqu’on est attaqué ne fait que nourrir le communautarisme, le repli sur soi et conforter dans leur opinion tous ceux qui pensent encore que les musulmans ont quelque chose à se reprocher ou sont différents des autres (tremplin idéal vers toutes sortes de discriminations). Et dans cette perspective, les femmes musulmanes ont un rôle déterminant à jouer pour élever leurs voix et changer cette triste image de femmes soumises, rabaissées et infantilisées qui semble leur coller à la peau de façon inéluctable.

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