Maxime Rodinson face aux caricaturistes Danois

Ce n’est pas la première fois que l’inconséquence des citoyens chanceux de la rive prospère du monde en

par

vendredi 3 février 2006

Ce n’est pas la première fois que l’inconséquence des citoyens chanceux de la rive prospère du monde encolère des masses musulmanes, et les gens de bon sens que nous tentons d’être ont trop coutume de voguer entre les paranoïas pour trouver neuve l’empoignade planétaire qui résulte de l’ignorance et de la goujaterie de crayonneurs septentrionaux en mal de turlupinade islamophobe. Le fait est pourtant que l’inquiétude nous gagne lorsque nous mesurons ici que ce ne sont pas des civilisations qui s’affrontent, mais bien au fond des états de nature.

D’un côté celui du farceur avide d’exercer à n’importe quel prix sa liberté d’expression, sans considération de sensibilités qu’il ne veut même pas connaître, sans considération non plus, puisque nous sommes en deçà de la civilité, du fait qu’une liberté humaine, faute de devenir un abus destructeur, ne s’exerce jamais sans discernement ni respect de l’humain et de sa dignité.

De l’autre, l’état de nature de populations qu’exaspèrent l’injustice internationale et que les multiples échanges inégaux entretiennent dans une permanente sujétion, face au monde développé qui leur prend leurs matières premières, exploite leurs travailleurs, entretient leurs despotes et va bronzer sur leurs plages, tout en pourchassant leurs émigrés clandestins et donnant des leçons de démocratie et d’aggiornamento religieux aux rares intellectuels qu’elles secrètent.

Alors, pour sortir de l’état de nature et rappeler à quoi peuvent ressembler du savoir vivre, de la courtoisie, du tact et de l’urbanité sans complaisance ni flatterie, pour nous consoler des ignares et des rustauds à crayons, relisons les dernières pages du Mahomet de Maxime Rodinson. Nul ne peut le soupçonner ni de mysticisme aveugle, ni d’inclination abusive, il s’agit de civilité rigoureuse et humaine, tout simplement, de lucidité mêlée à quelque chose qui pourrait passer pour une rude tendresse. Avec lui, nous serons alors revenus à la civilisation et les néo illuministes pourront-ils sourire, puisqu’ils ont de l’humour, à l’usage que l’on fit parfois, au XVIIIe siècle, de la figure du prophète de l’islam.

François-Charles JOURDANER

« Tandis que la Chrétienté voyait en lui (Mahomet) l’archi-ennemi, malfaisant et lubrique, tandis que l’Islam célébrait en lui « la meilleure des créatures », des hommes venaient qui, concevant mal la foi religieuse et surtout cette foi-là, cherchaient à retrouver en lui un homme pensant et agissant sur le même plan qu’eux. Le Comte de Boulainvilliers, au début du XVIIIe siècle, célébrait en lui un libre penseur qui créa une religion raisonnable. Voltaire, pour attaquer le christianisme, en fait un cynique imposteur, menant pourtant à l’aide de fables son peuple à la conquête de la gloire. Tout le siècle voit en lui le prédicateur de la religion naturelle et rationnelle, bien éloignée de la Folie de la Croix. Les Académies le célèbrent. Gœthe lui consacre un magnifique poème où, type même de l’homme de génie, il est comparé à un fleuve puissant. Les fleuves et les ruisseaux, ses frères, crient vers lui, demandent son aide pour les amener vers l’Océan qui les attend. Irrésistible, triomphant, majestueux, il les entraîne.

Und so trägt er seine Brüder,

Seine Schätz, seine Kinder

Dem erwartenden Erzeuger

Freudebrausend an das Herz.

Carlyle place parmi les héros de l’humanité cette grande âme en laquelle il reconnaît quelque chose de divin. Puis les savants viennent, vont aux sources, reconstruisent sa biographie d’après les historiens arabes de plus en plus profondément scrutés. A la fin du XIXe siècle, l’arabisant Hubert Grimme voit en lui un socialiste qui a imposé une réforme fiscale et sociale à l’aide d’une « mythologie », très réduite d’ailleurs, délibérément inventée pour effrayer les riches et emporter leur adhésion. Tandis que la plupart des orientalistes essayent de nuancer leur jugement et mettent au premier plan sa ferveur religieuse, haineusement le jésuite belge Henri Lammens, grand connaisseur des sources, nie encore sa sincérité. Les savants soviétiques discutent s’il fut réactionnaire ou progressiste. Les nationalistes, les socialistes, les communistes mêmes des pays musulmans s’en réclament comme d’un précurseur.

Ainsi chacun a cherché en lui le reflet de ses inquiétudes et de ses problèmes ou de ceux de son siècle, chacun l’a amputé de ce qu’il ne comprenait pas, chacun l’a modelé selon ses passions, ses idées ou ses phantasmes. Je ne prétends pas avoir échappé à cette loi. Mais, si l’objectivité pure est impossible à atteindre, c’est un sophisme que de poser qu’il faut, en conséquence, être délibérément partial. Cet homme dont la pensée et l’action ont ébranlé le monde, nous savons bien peu de choses certaines sur lui. Mais, comme pour Jésus, à travers récits suspects et traditions boiteuses, on peut percevoir quelque chose qui est le reflet d’une personnalité singulière, étonnante pour les hommes ordinaires qui se réunirent autour d’elle. C’est ce reflet tel que j’ai cru l’apercevoir que j’ai essayé de fixer dans ce livre. Ce n’est pas une image simple. Ni le monstre satanique des uns, ni la « meilleure des créatures » des autres, ni le froid imposteur, ni, le théoricien politique, ni le mystique exclusivement épris de Dieu. Si nous le comprenons bien, Mohammad était un homme complexe, contradictoire. Il aimait le plaisir et se livrait à l’ascèse, il fut souvent compatissant et quelquefois cruel. C’était un Croyant dévoré d’amour et de crainte pour son Dieu et un politique prêt à tous les compromis. Doué de peu d’éloquence dans la vie ordinaire, son inconscient pendant une courte période fabriqua des textes d’une poésie déconcertante. Il fut calme et nerveux, courageux et craintif, plein de duplicité et de franchise, oublieux des offenses et atrocement vindicatif, orgueilleux et modeste, chaste et voluptueux, intelligent et, sur certains points, étrangement borné. Mais il y avait en lui une force qui, avec l’aide des circonstances, devait en faire un des quelques hommes qui ont bouleversé le monde.

Faut-il s’étonner de ces complexités et de ces contradictions, de ces faiblesses et de cette force ? Après tout c’était un homme d’entre les hommes, soumis à nos défaillances, disposant de nos pouvoirs, Mohammad ibn ’Abdallâh de la tribu de Qoraysh, notre frère.

Maxime Rodinson

Publicité

commentaires