Lire le Coran autrement ? (partie 2 sur 2)

Toute interprétation, en tout cas, est le résultat d’une certaine relation entre le sujet qui interprète, l’objet (le texte) qui est interprété, et le contexte socioculturel et historique du moment de l’interprétation.

Lire le Coran autrement ? (partie 2 sur 2)

L’herméneutique : un chemin obligé

L’Islam abstrait et pur n’existe pas. Parce qu’il est dépendant - par l’interprétation comme par les pratiques - de ce que les gens en font, on peut affirmer que l’Islam « parfait », l’Islam situé en toute sécurité au-dessus des terrains accidentés de la géographie et de l’histoire n’existe pas ! De même l’Islam a-historique n’existe-t-il pas davantage : c’est toujours l’Islam pris à tel ou tel moment de l’histoire des hommes. Aussi conviendrait-il de cesser de faire cette distinction trompeuse entre « l’Islam » d’un côté et « les musulmans » de l’autre, comme s’il pouvait y avoir un Islam réel sans musulmans !

L’Islam est né au milieu des hommes que Dieu s’était choisis. Il a continué d’exister au sein d’une humanité multiple et contrastée. Il perdurera à travers ce que les hommes continueront d’en faire. L’Islam, c’est toujours l’Islam des gens, l’Islam de tel ou tel... Et en même temps, toutes les réalités et toutes les expériences humaines n’ont pas à être « islamisées ». Il ne convient pas de mettre l’Islam partout, car à trop le diluer, à trop vouloir « le mettre partout », il finit par n’être plus identifiable et par être nulle part...

Toute compréhension et appréhension de l’Islam passe par une démarche d’interprétation. L’herméneutique se révèle un chemin obligé. Mais le processus de lecture est, au vrai, toujours très complexe. Il y a des aspects psychologiques : dans quel état d’esprit, avec quelle activité mentale le lecteur aborde-t-il et comprend-il le texte ? Il y a des aspects ontologiques : quelles sont les possibilités et les conditions d’accès aux connaissances ?

Des aspects scientifiques : quels sont la légitimité et le sérieux de la méthode utilisée ? Sociologiques : comment la culture, l’éducation, le milieu du lecteur affectent-ils sa manière d’interpréter le texte ? Existentiels : comment le lecteur ou l’auditeur s’interprète-t-il lui-même en se confrontant avec le texte ? Phénoménologiques : qu’est-ce qu’un texte, comment existe-t-il ou comment a-t-il été produit ? Théologiques enfin, en ce qui concerne le Coran : comment peut-on interpréter un texte qui est en communication avec Dieu ?

Toute interprétation, en tout cas, est le résultat d’une certaine relation entre le sujet qui interprète, l’objet (le texte) qui est interprété, et le contexte socioculturel et historique du moment de l’interprétation. De ce fait, il ne peut pas y avoir une interprétation unique d’un texte, une signification unique et vraie du Saint Coran comme peuvent le croire certains, mais il existe une multitude d’interprétations et de significations qui doivent pouvoir faire débat. On ne peut pas dire de manière absolue : « Voilà quel est le sens du texte coranique ! », car il y a une pluralité de sens, toujours liée aux moments de l’histoire, au contexte, à qui lit...

Quand on s’intéresse à l’histoire de la production des textes juridiques musulmans médiévaux, on s’aperçoit que les juristes pouvaient produire des verdicts apparemment contraires au sens explicite du Coran. Car les premiers savants de l’Islam considéraient que le contexte social particulier avait une grande importance, et ils lui accordaient une prépondérance décisive dans l’interprétation du texte en employant une herméneutique très sophistiquée.

Ainsi, le fondateur de l’École hanafite, Abû Hanifa, ne voyait pas d’objection à ce que des non-musulmans pénètrent dans la Ville sainte de La Mecque. Pour lui, le passage coranique qui juge les polythéistes trop impurs pour entrer dans la mosquée sacrée ne devait s’appliquer qu’à la naissance de l’Islam, quand le sanctuaire avait dû être consacré.

Pour la mise en œuvre d’une véritable herméneutique coranique, il est nécessaire, tout d’abord, de comprendre le texte tel qu’il a pu être compris au moment de sa révélation. Cela demande que soient étudiées les croyances, les coutumes ou les institutions de la société qui a bénéficié de la délivrance du Message divin.

Ensuite il convient de s’intéresser aux fondements du Coran lui-même, à ce qui constitue son unité fondamentale et fait de lui un point de vue déterminant sur la vie et sur le monde. Le lecteur-chercheur peut alors s’orienter vers le temps de la Révélation pour comprendre les réponses que le Coran a pu offrir aux problèmes dont souffrait la société. Puis il peut revenir au temps présent et s’interroger sur les enseignements que le Coran peut offrir au monde d’aujourd’hui.

Ne pas nous laisser envahir par le passé et sa répétition

Les musulmans d’aujourd’hui doivent également réfléchir sur la nature de la relation qu’ils entretiennent avec le passé. Car si le passé est le bienvenu pour éclairer le présent, il ne peut pas être, pour autant, le passage obligé pour ce qui est de prendre à bras le corps les réalités d’aujourd’hui. Or dans l’Islam contemporain on observe cette tentation permanente d’idéalisation du passé.

Rien n’aurait jamais été mieux que le passé lointain et révolu ! Et il faudrait construire présent et futur dans la répétition de ce passé. Les musulmans actuels semblent avoir peur du présent et de l’avenir, et ils laissent croire qu’ils ne voient pas de salut autre que dans le retour à ce qui aurait existé. Si le présent est toujours critiqué, en revanche le passé se trouve en permanence justifié. Cela témoigne d’un grand manque de confiance en soi et dans les temps présents.

Le passé des musulmans, pourtant, ne constitue pas une « histoire sacrée » : c’est une partie de l’histoire de l’humanité, fondée d’abord sur des réalités économiques et politiques. Et si de grands savants nous ont laissé des trésors, ceux-ci n’en sont pas moins des produits de l’histoire, et il n’est pas interdit de faire un véritable travail critique sur ces oeuvres et d’apprendre à les dépasser.

Car il doit être permis de s’interroger sur les conditions de production de ces travaux d’autrefois, de dévoiler les présupposés conscients ou inconscients des interprétations historiques de leurs auteurs et de démasquer les intérêts politiques, idéologiques ou financiers qui pouvaient être en jeu à l’époque et ont pu conditionner ces productions savantes.

Aucune génération ne doit se sentir l’otage des générations précédentes. Même les exégètes classiques ne se sont pas sentis liés irrévocablement au travail de ceux qui les avaient précédés ! Toute génération, finalement, se trouve confrontée à une alternative : soit reproduire servilement les significations voulues par les générations précédentes, soit s’approprier ces interprétations de façon critique et sélective, en vue d’interpréter aujourd’hui le texte coranique comme un élément de la tâche de construction du monde présent.

Le Coran n’est pas un manuel ou un livre technique. On ne doit pas davantage le prendre comme un texte passif. C’est un message qui se veut interactif, qui veut provoquer la réponse libre et joyeuse de celui qui entre en relation avec lui. Texte de communication de Dieu vers l’homme, il est aussi destiné à permettre la communication de l’homme vers Dieu. Il y a toujours une nouveauté du texte, liée aux nouveautés des conditions de sa réception ou de sa méditation.

Aucune lecture ne pourra jamais épuiser le « potentiel » de signification du Coran. Aucune ne peut prétendre avoir « clos » l’interprétation et arrêter la dynamique de signification du Livre Saint. L’interprétation du Coran, au vrai, est toujours devant nous. Elle est toujours dans ce que les croyants en feront dans leur dialogue silencieux avec leur Seigneur. Le défi de chaque génération de croyants consiste à découvrir son propre moment de révélation.

Auteur : Rachid Benzine

Enseigne à l’IEP Aix en Provence,  auteur de plusieurs ouvrages dont  "Le Coran expliqué aux jeunes"

commentaires