Les journaux meurent, les idées demeurent

Nichane, qui se décrivait comme « l’une des très rares voix laïques et modernistes du Maroc - et du monde arabe » était réputé pour sa ligne éditoriale indépendante et ses positions critiques vis-à-vis du Pouvoir, souvent exprimées avec impertinence, dans le langage parlé populaire. D’après son Directeur de publication, Ahmed Reda Benchemsi, Nichane fit l’objet d’un « boycott publicitaire de gros annonceurs étroitement liés au régime politique, » qui lui fit perdre près de 80% de ses revenus publicitaires au cours des deux dernières années.

« Le rôle de la Presse n’est-il pas de faire réfléchir, quitte à fâcher ? » Ahmed Reda Benchemsi, directeur de la publication « Nichane »

Le Maroc a connu, au cours des dix premières années du règne du roi Mohamed VI, une véritable mutation par rapport à la situation qui avait prévalu pendant les quatre décennies précédentes, souvent qualifiées d’ “années de plomb”. Le souffle de changement impulsé par le nouveau Souverain fut observé dans tous les domaines, mais fut perçu de manière particulièrement forte en matière de liberté d’expression des citoyens et de liberté de la presse. Jamais les Marocains ne s’étaient exprimés aussi librement dans les médias, de mémoire d’homme, sauf pendant une poignée d’années, à la fin des années 1950, immédiatement après la proclamation de l’indépendance.

Les « accidents de parcours » de la presse

Néanmoins, l’exercice par la presse de sa liberté d’expression fut tempéré, au cours de cette période, par des « accidents de parcours » importants pour de nombreuses publications, sous forme d’interdictions, de saisies, de destructions d’exemplaires, de poursuites judiciaires, de condamnations à de lourdes amendes et même à des peines de prison (le plus souvent avec sursis). Les médias apprirent, ainsi, à leurs dépens, qu’ils avaient intérêt à traiter certains sujets avec le plus grand tact, et à ne pas franchir certaines « lignes rouges ».

Le « Journal Hebdomadaire », un des fleurons des hebdomadaires marocains, mais aussi l’un des plus « impertinents » vis-à-vis du Pouvoir, ne voulut pas comprendre la leçon, malgré des rappels à l’ordre récurrents sous forme de saisies, de poursuites et de lourdes amendes. Ce ne fut une surprise pour personne, quand il se retrouva en situation de faillite judiciaire fin Janvier 2010. Techniquement, il s’écroulait sous le poids de ses dettes et de sa mauvaise gestion financière. Mais, sa disparition fut également perçue par de nombreux opérateurs comme un coup de semonce adressé par les autorités à l’ensemble de la profession, pour l’inviter à plus de discipline et de retenue.

Similairement, Nichane, l’hebdomadaire arabophone rédigé en « darija » (arabe dialectal marocain), qui se hissa en 4 ans d’existence au rang d’hebdomadaire arabe le plus lu du pays, annonça à son tour, le 1er octobre 2010, qu’il était contraint de cesser de paraître, du fait d’insurmontables difficultés financières.

Nichane, qui se décrivait comme « l’une des très rares voix laïques et modernistes du Maroc - et du monde arabe » était réputé pour sa ligne éditoriale indépendante et ses positions critiques vis-à-vis du Pouvoir, souvent exprimées avec impertinence, dans le langage parlé populaire. D’après son Directeur de publication, Ahmed Reda Benchemsi, Nichane fit l’objet d’un « boycott publicitaire de gros annonceurs étroitement liés au régime politique, » qui lui fit perdre près de 80% de ses revenus publicitaires au cours des deux dernières années. Une accusation immédiatement contestée par le Ministre marocain de la Communication, qui considère que Nichane a été victime de sa « mauvaise gestion. »

Il serait erroné de conclure, sur la base de ces deux cas, qu’il s’est produit un changement de cap, au niveau des autorités, en 2010 et que les médias, après avoir bousculé audacieusement, pendant une décennie, les tabous les plus divers de la société marocaine, devaient maintenant faire preuve de plus de vigilance dans ce qu’ils publiaient, et s’autocensurer, s’ils voulaient éviter la censure.

Un pilier du régime démocratique

Au Maroc, aussi bien les responsables politiques que la société civile dans son ensemble sont conscients, aujourd’hui, de la nécessité d’asseoir la liberté d’expression et celle de la presse sur des bases juridiques solides, parce qu’elles constituent des piliers fondamentaux du régime démocratique que le Souverain veut promouvoir dans le pays. La presse joue, en effet, un rôle essentiel dans l’information des citoyens, l’analyse des événements, la critique des dérapages de l’Administration, la dénonciation des abus, toutes ces actions étant essentielles pour le bon fonctionnement d’un régime démocratique. Grâce à la liberté d’expression dans les médias, les citoyens sont plus aptes à dialoguer avec les autorités, et à s’adapter au changement.

Néanmoins, tous les acteurs de la scène médiatique savent que la liberté a des limites, dans toute société organisée. Ainsi, nul ne peut crier impunément « au feu » dans une salle de spectacles, s’il n’y a pas d’incendie. La question de base consiste à savoir où il est approprié de situer les limites de cette liberté. Or, cela dépend des spécificités de chaque société, et des objectifs qu’elle cherche à atteindre.

Il serait vain, bien sûr, d’essayer de comparer le statut de la presse au Maroc à ce qui existe dans les pays occidentaux, parce qu’il faut comparer, en toute logique, ce qui est comparable. Dans le cas du Maroc, la comparaison appropriée doit se faire avec les autres Etats du Maghreb, ou les pays arabes du Moyen-Orient.

Or, comme le note l’hebdomadaire « Jeune Afrique » en avril 2010, dans un article intitulé « Maroc : La Presse indépendante en crise », tous les journalistes marocains « reconnaissent que le Maroc est mieux loti que la plupart des autres pays arabes. Benchemsi estime même qu’il n’y a plus de « lignes rouges » et que les journalistes peuvent parler de tout, à condition d’y mettre les formes. Mais les contours de cette liberté sont mal définis, et les journalistes ne sont jamais à l’abri d’un retour de flamme. » (1) On peut effectivement estimer que la liberté d’expression et la liberté de la presse sont maintenant considérées par les différentes composantes de la société civile marocaine comme des acquis inaliénables, dont les médias cherchent constamment à élargir le champ d’application et à améliorer les conditions d’exercice.

Le jeu du Chat et de la Souris

Dans ce but, les journalistes se livrent régulièrement, vis-à-vis des autorités, au jeu du Chat et de la Souris, cherchant à tester méthodiquement, sur le terrain, à travers leurs écrits, jusqu’où ils peuvent aller « sans aller trop loin. » Les médias se sentent investis d’une mission d’informer le public, de lui faire connaître la vérité au sujet de ce qui se passe dans le pays. Ils dénoncent les magouilles, les combines, les abus de pouvoir, les détournements d’autorité dont ils sont souvent témoins dans l’exercice de leur profession.

D’autres journalistes, au projet encore plus ambitieux, essaient de « donner corps au débat démocratique, tout en faisant réfléchir sur la société marocaine et son devenir. » Ils rêvent de transformer la société traditionnelle, et remettent en cause les traditions surannées, moyenâgeuses, qui règnent dans les milieux politiques, sociaux, culturels, religieux, administratifs, en vue d’y faire éclore les graines de modernité qui, ils en sont convaincus, y couvent déjà.

De plus, en bons journalistes, tous savent que ce sont les sujets à sensation qui intéressent le plus le public et font vendre le maximum d’exemplaires, et non les analyses sages, académiques, des événements. La démarche citoyenne de ces journalistes leur semble d’autant plus légitime que les partis politiques, qui devraient être les premiers acteurs de changement social, ne sont que des opérateurs frileux en la matière, ne se préoccupant, en fait, que de ce qui peut favoriser leurs propres ambitions et stratégies politiques.

Mais, dans la quête effrénée des parts de marché par les différentes publications marocaines, la déontologie journalistique en prend souvent pour son grade. La recherche du sensationnel devient une préoccupation constante, les informations fausses ou approximatives se multiplient, de même que les règlements de compte personnels ou les atteintes à la vie privée des citoyens les plus en vue.

Les journalistes reconnaissent l’existence de tous ces problèmes et sont prêts à faire leur mea culpa. Mais, ils reprochent à la Justice d’être trop sévère avec eux, en leur infligeant des amendes disproportionnées, à leur avis, par rapport aux faits reprochés. « C’est comme si un enfant oubliait de se laver les mains et que, pour le punir, on le rouait de coups, » observe Ahmed Benchemsi.

Les autorités considèrent, pour leur part, qu’elles ont déjà lâché beaucoup de lest en ce domaine, et qu’il faut maintenant veiller, en priorité, à empêcher les dérives qui pourraient perturber les équilibres du système.

Le boycott publicitaire : une arme redoutable ?

Est-ce, dans ce cas, une pure coïncidence si, ces dernières années, un nouvel outil de répression a fait, semble-t-il, insidieusement son apparition sur la scène médiatique, sous la forme du « boycott publicitaire ? » A en croire le politologue Mohamed Tozy, « Le pouvoir a substitué aux rapports de force traditionnels des moyens de contrôle périphérique ». « Boycott publicitaire, pression économique, rachat de titres : le contrôle par l’économie est devenu une arme redoutable, » rapporte Jeune Afrique (1)

Comme il a été déjà indiqué, le Directeur de Nichane a attribué les difficultés financières insurmontables de sa publication au boycott publicitaire de cette dernière par les grands opérateurs économiques proches du Pouvoir. Mais, tout à fait réaliste, il observe : « Si la mise à mort de Nichane a d’indéniables motivations politiques, force est de constater qu’aucune loi n’a été violée. Rien n’oblige des annonceurs à passer leurs publicités dans un journal.[...] Pour certains, la politique a ses raisons que la rationalité économique ignore. » (2)

En tout état de cause, malgré la disparition de Nichane, Benchemsi conserve tout son optimisme et sa confiance quant à l’efficacité de l’action de la presse au Maroc : « Les journaux meurent, » observe-t-il, « les idées demeurent. » (2)

Notes :

(1) Leila Slimani, « Maroc : La presse indépendante en crise », Jeune Afrique, 26 avril 2010 http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2571p038-042.xml0/media-maroc-gouvernement-pressela-presse-independante-en-crise.html

(2) Ahmed R. Benchemsi, « Nichane, une belle aventure », TelQuel n° 442 du 9 au 15 octobre 2010 http://www.telquel-online.com/442/images/nichane.pdf

Auteur : Khalid Chraibi

Economiste (U. de Paris, France, et U. de Pittsburgh, USA), a occupé des fonctions de consultant économique à Washington D.C., puis de responsable à la Banque Mondiale, avant de se spécialiser dans le montage de nouveaux projets dans son pays. Il est l'auteur de nombreux articles d'analyse économique publiés dans le magazine « Economia », ainsi que de plusieurs chapitres de l'ouvrage collectif : « The Kingdom: Saudi Arabia and the challenge of the 21st century », Mark Huband and Joshua Craze (Editors), Columbia University Press/Hurst, New York, 2009

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