Le peuple tunisien se laissera-t-il dépouiller de sa victoire ?

En déclarant que les Tunisiens ont le droit de choisir leurs gouvernants, l’administration américaine vien

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dimanche 16 janvier 2011

Après le départ du dictateur Ben Ali

Le peuple tunisien se laissera-t-il dépouiller de sa victoire ?

La formidable insurrection du peuple tunisien a fini par payer : le dictateur est parti. Sa promesse faite la veille de ne pas se présenter à l’élection présidentielle de 2014, son annonce d’élections législatives dans six mois et la destitution du gouvernement, toutes ces promesses et mesures, inimaginables il y a une semaine, sont venues trop tard. Les manifestants ont exigé le départ du dictateur et ils l’ont obtenu. Si le peuple tunisien vient d’écrire une nouvelle page dans son histoire (une des plus pages de l’histoire arabe contemporaine) et si plus rien ne sera désormais comme avant, l’avenir politique du pays reste incertain tant que certaines questions essentielles n’auront pas trouvé de réponses dans les jours et semaines à venir.

L’invocation de l’article 56 de la constitution, qui prévoit l’ « empêchement provisoire » du Président dans l’exercice de ses fonctions, par le premier ministre, Mohammed Ghanouchi, qui a assuré l’intérim durant 24 heures, n’a pas visiblement suffi à donner une légitimité constitutionnelle au nouveau pouvoir. Le Conseil constitutionnel a préféré le recours à l’article 57 qui prévoit qu’en cas de vacance de pouvoir (définitive cette fois-ci) le président du parlement assure l’intérim pour une période de 45 à 60 jours durant laquelle des élections doivent être organisées.

C’est dire que le coup d’Etat de ceux qui se cachaient derrière Mohamed Ghanouchi n’a pas réussi et que les dirigeants qui voudraient sauver le système bourgeois tunisien devraient passer par d’autres manœuvres plus subtiles sur la nature desquelles nous renseigneront les jours à venir. Si la première solution grossière ne fixait aucun agenda précis quant à la durée de la période transitoire, la nouvelle solution a le mérite de fixer une échéance qui ne dépasse pas les 60 jours pour l’organisation de l’élection présidentielle. La détermination du peuple tunisien qui a eu raison du dictateur sera-t-elle au rendez-vous ? Les élections seront-elles vraiment libres ? Le mouvement social saura-t-il choisir un candidat crédible et consensuel ? Les regards sont aujourd’hui tournés vers le leader du Parti Démocrate Progressiste, l’avocat Ahmed Naji Chebbi. Mais saura-t-il unir autour de lui toutes les forces du changement national-démocratique, y compris les islamistes du mouvement interdit Ennahda ?

Si le départ d’un dictateur symbolisant aux yeux du peuple la terreur et la corruption peut amortir jusqu’à un certain point la colère populaire, il reste à savoir si la manœuvre consistant à sacrifier un dictateur haï pour mieux sauver un système a des chances de réussir dans le contexte politique actuel. L’apparition du président de la chambre des conseillers (sénat) et ancien ministre de l’intérieur, Abdallah Kallal, tristement célèbre pour ses nombreux crimes contre les opposants, aux côtés du premier ministre, a inquiété la population et les démocrates tunisiens en droit d’attendre un changement politique à la hauteur du soulèvement populaire et c’est ce qui explique peut-être le revirement de samedi en vertu duquel le Conseil constitutionnel a choisi de faire appliquer l’article 57 de la Constitution qui remet la présidence intérimaire au président du parlement. Sans aucun doute, ces luttes constitutionnelles ne font que refléter les luttes à couteaux tirés que se livrent les fractions de la bourgeoisie tunisienne qui cherchent chacune à tirer la couverture à elle mais qui cherchent surtout à endiguer la vague populaire sans précédent.

L’accélération des évènements de ces derniers jours est propice à toutes les manœuvres politiciennes visant à confisquer au peuple tunisien les résultats des son combat et de ses sacrifices. Les circonstances obscures qui ont entouré le départ du dictateur rajoutent à la confusion politique. La bourgeoisie tunisienne ne verrait pas d’un mauvais œil un changement contrôlé qui lui permettrait de se débarrasser des dépassements du clan Ben Ali qui ont fini par ternir à l’extérieur l’image d’un pays dépendant de sa manne touristique et des investissements directs étrangers. Mais de là à accepter un changement politique et social radical susceptible d’imposer un nouveau modèle de développement durable et solidaire, il y a un pas que la bourgeoisie et ses agents au sein de l’Etat ne sont pas prêts à franchir. La manœuvre bourgeoise dont le but final est d’éteindre le feu de l’insurrection populaire contre des promesses de réformes fallacieuses risque malheureusement d’être favorisée par l’absence d’un mouvement populaire organisé politiquement autour d’un programme de gouvernement alternatif.

En effet, parmi les crimes des régimes dictatoriaux, celui qui consiste à empêcher l’émergence et l’organisation autonome de toute opposition populaire digne de ce nom n’est pas le moindre. Il est peut-être le plus insidieux à long terme parce qu’il empêche la société, dans les moments de crise grave, de produire des alternatives politiques authentiques et crédibles. Si le régime de Ben Ali avait écouté une opposition patriotique comme celle du Parti Démocrate Progressiste (PDP) et s’il avait accepté la candidature de son président à l’élection présidentielle de 2009, aujourd’hui la Tunisie ne serait pas devant des incertitudes aussi dangereuses. D’obédience marxiste au départ, ce parti s’est ouvert, à partir de 1989, à des tendances socialistes, démocratiques et islamistes, en vue de renforcer sa base sociale et peser dans le bras de fer avec le pouvoir. N’était la répression stupide du régime policier, il aurait pu constituer, aux côtés des autres forces de l’opposition clandestine (communistes du PCOT et islamistes d’ennahda) une alternative nationale et démocratique crédible au moins pour l’étape que traverse présentement la Tunisie.

Mais sûr de la complicité des Etats impérialistes qui le présentaient comme un modèle de modération dans la région et de la protection de ses appareils policiers impitoyables, ce régime ne se donnait pas la peine d’écouter les appels émanant de l’opposition non officielle. Il préférait compter sur les nervis du parti présidentiel (RCD) et les opportunistes de l’opposition parlementaire officielle du PUP, des ex-communistes du parti ettajdid, des pseudo-nassériens « unionistes-démocrates » et des sociaux-libéraux.

Le départ du dictateur ne signifie pas que le régime en question s’est écroulé. De nombreux centres d’intérêts veillent à ce que le changement souhaité par le peuple insurgé ne se réalise pas. A commencer par les puissances impérialistes qui se gargarisent de discours hypocrites sur la démocratie et les droits de l’Homme mais qui sont occupées en ce moment à favoriser discrètement un changement superficiel en vue d’absorber la colère populaire et sauver les fondements du système.

L’administration américaine qui a été la première à faire pression sur l’ancien dictateur n’avait plus aucun intérêt à le protéger tant ses méthodes dictatoriales constituaient dans le nouveau contexte insurrectionnel une menace pour la stabilité et la sécurité du pays avec tout ce que cela peut avoir comme répercussions dans la région. Mais avec l’accélération des évènements et le départ du dictateur, Washington suivra de plus près l’évolution politique des prochains jours. En déclarant que les Tunisiens ont le droit de choisir leurs gouvernants, l’administration américaine vient de signifier à la France que le temps où elle pouvait avoir le dernier mot dans son ancienne colonie est révolu. Il est fort probable que cette pression américaine a pesé dans la décision de l’armée de jouer le jeu de la légalité constitutionnelle en se rangeant derrière l’avis du Conseil constitutionnel.

En lâchant au dernier moment son ami Ben Ali, la classe politique française cherche à se refaire une virginité démocratique à peu de frais comme si le peuple tunisien n’avait plus de mémoire. La déclaration indécente du porte-parole du PS, Benoît Hamon, qui osait mettre en garde le peuple tunisien en l’invitant à ne pas remplacer un régime autoritaire par un autre régime autoritaire (entendez un régime islamique) montre tout le mépris dans lequel la classe politique française de droite comme de gauche tient le peuple tunisien, et au-delà, tous les peuples arabes et musulmans. Le sous-entendu hypocrite n’est pas moins abject : si la France a soutenu jusqu’ici la dictature de Ben Ali comme les Occidentaux soutiennent toujours tous les dictateurs arabes, ce n’est ni par sordide calcul économique, ni par atavisme colonial mais pour nous éviter un « régime plus autoritaire » ! Le porte-parole du PS a oublié de rappeler à l’opinion publique un petit détail important : le « régime autoritaire » de Ben Ali était mis en œuvre grâce à la sale besogne des nervis d’un parti présidentiel (le Rassemblement constitutionnel démocratique) qui était et qui est toujours membre de l’Internationale socialiste !

 : Reste à savoir si les manœuvres politico-diplomatiques visant à dépouiller le peuple tunisien de sa victoire sur la dictature du régime de Ben Ali arriveront ou non à bout de la détermination d’un peuple assoiffé de changement. Provoquer le départ d’un dictateur est une chose, faire tomber un régime est une autre. Il est encore plus difficile et plus exigeant de remplacer un tel régime par un autre, plus digne des sacrifices et des attentes de tout un peuple surtout quand ce changement interne suppose une rupture radicale avec la domination néo-coloniale dans laquelle se complaît la bourgeoisie dépendante tunisienne. Comme dans tous les pays dépendants de la périphérie capitaliste, l’émancipation politique et sociale à l’ordre du jour doit nécessairement passer par une démondialisation, qui ne signifie pas fermeture ni autarcie, mais rupture avec les mécanismes vicieux qui président à la reproduction inégale en vue de protéger l’économie productive et la société contre les dérégulations agressives d’un marché livré aux appétits voraces d’une minorité de spéculateurs.

Désormais, le principal obstacle à l’émergence d’une opposition populaire véritable, à savoir la peur, a sauté. Il appartient aux forces d’opposition véritable de rattraper le temps perdu par la faute de la dictature pour organiser les énergies formidables qui se sont levées face aux appareils de répression et en faire un levier de changement politique et social conséquent. Les libertés arrachées doivent être défendues et sauvegardées. Le gouvernement d’union nationale, que le peuple appelle de ses vœux, ne pourra réaliser les tâches urgentes de l’étape présente, à savoir l’organisation d’élections véritablement libres avec la participation de toutes les forces d’opposition sans exclusive et la mise ne œuvre de réformes économiques et sociales propres à résorber le chômage massif des jeunes et la protection du pouvoir d’achat des couches populaires, qu’à la condition que le mouvement social ne désarme pas et reste vigilant et mobilisé ! Les forces politiques populaires, aujourd’hui minoritaires, resteront comme les étoiles dans la nuit, des repères évitant au mouvement social de tomber dans les pièges tendus par la bourgeoisie et l’impérialisme. Dans les batailles d’aujourd’hui en vue d’arracher le maximum d’acquis sociaux et démocratiques, se préparent les luttes et les échéances futures pour l’avènement d’une véritable république populaire.

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Mohamed Tahar Bensaada dirige l’Institut Frantz Fanon, un centre d’études politiques et stratégiques indépendant basé à Bruxelles.

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