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Les 9 vies de l’islam politique

On l’annonçait moribond quelque part sur les bords de route entre Alger et Le Caire. D’aucuns, à l’image d’Olivier Roy (1), fossoyeur attitré de l’islamisme, avaient prononcé son acte de décès, il y a vingt ans déjà. L’affaire était entendue : l’islam politique avait échoué en tant qu’idéologie à accomplir ses objectifs et avait rejoint le cimetière des utopies définitivement reléguées au ban de l’histoire. Mais l’histoire est taquine et aime à donner tort à ses serviteurs qui sont aussi, souvent, ses contempteurs. C’est ce qui est arrivé en Tunisie avec la victoire massive d’Ennahda, qui a dépassé 40 % des suffrages.

En Libye, les propos de Mustapha Abdeljalil annonçant que la loi fondamentale libyenne serait fondée sur la charia, comme elle l’est finalement pour l’ensemble des pays arabes, ont fait bondir les opinions publiques occidentales, non sans une certaine jubilation, il faut bien le dire. Les gouvernements, pour leur part, se sont contentés de tièdes déclarations de distanciations, assurés qu’ils sont de l’entière collaboration du nouveau régime tripolien, dont une bonne part n’est qu’un recyclage de l’ancien, assortie d’une cascade de signatures de chèques qui viendront remplir les profondeurs toujours plus abyssales des caisses européennes.

Le déni occidental de l’islamisme

Ceci étant dit, il est une chose qui ne cesse de surprendre le public musulman ou islamophile : cette incapacité viscérale de la doxa occidentale de saisir ou comprendre l’attachement des peuples arabo-musulmans à l’islam, non pas seulement d’un point de vue religieux, mais aussi évidemment politique, et pour être tout à fait honnête, fondamentalement philosophique. La substance des masses populaires musulmanes, leur âme collective et la Weltanschauung qu’elles portent, sont profondément ancrées dans l’islam

Rached-Ghannouchi<

Près de deux siècles après le phénomène colonial et ses conséquences dans le monde musulman, le vieux rêve orientaliste de convertir l’Islam au progressisme des Lumières, et à ses reliquats sécularistes, en somme de le débarrasser de Dieu, n’a pas encore totalement disparu. Un demi-siècle d’alliance avec les régimes autoritaires du monde arabo-musulman dans toutes ses composantes (les vieilles monarchies arabes, les ex-régimes socialistes corrompus du Proche et du Moyen-Orient, l’Iran du Shah ou la Turquie des généraux) avait donné la mesure de cette Realpolitik qui se soucie, encore aujourd’hui, d’évaluer le pouvoir de ses ennemis avant d’analyser leur idéologie. Quand on n’a pas les moyens de sa politique, on n’a plus de politique.

L’islamisme, de ce point de vue, a été tour à tour craint, combattu, conjuré, domestiqué mais jamais véritablement dépassé. Ce qu’on appelle shumuliyya-l-islam (la globalité de l’islam), cette caractéristique structurelle et ontologique de l’islam a donc survécu à toutes ces vaines tentatives d’occultation européennes d’arrières-gardes, dont on ne peut expliquer la permanence que par ce type de réaction qui dépasse assez souvent leurs auteurs, prenant racine dans des strates mentales, culturelles et conceptuelles qu’ils ne saisissent même plus.

 

L’éternel retour de l’islam politique

Et pourtant, bien des choses ont changé. Les courants islamistes n’ont jamais été homogènes, et leur télescopage amalgamé à plusieurs mouvements socio-religieux non politisés a brouillé les pistes plus qu’autre chose. Bien des partis qualifiés d’islamistes par des journalistes ou des commentateurs politiques très mal renseignés n’en sont plus, à tout le moins dans leurs ambitions. Ils n’en parlent plus le langage, n’en utilisent plus les catégories et sont beaucoup plus proches des grilles de lecture néo-libérales, individualistes ou techno-matérialistes occidentales, qu’islamiques. Malgré ces métamorphoses historiques subies ou choisies de certaines mouvances islamistes, la réceptivité adverse se vécut toujours sur le mode négatif 2, alors même qu’elle pourrait festoyer sur une forme de victoire, partielle mais réelle, de ses valeurs et de sa vision philosophique du monde sur son vieil adversaire. Impossible !

C’est tout bonnement exclu car l’essentiel est ailleurs : la matrice islamique est toujours à l’œuvre, son influence et sa présence demeure au-delà des pérégrinations humaines, des écarts sémantiques et des altérations historiques inévitables. La capacité de mobilisation populaire de l’islam, sa dimension très puissante de justice sociale et d’égalitarisme, dimension décuplée par son fondement Divin, en ont toujours fait la source des combats contre l’oppression et l’injustice dans les pays musulmans, y compris dans les récits nationalistes arabes (3).

Quelle que fut l’ampleur des ressources intellectuelles, politiques, psychologiques et financières mobilisées en deux siècles par l’Occident et ses supplétifs orientaux, rien n’a pu effacer cette force idéologico-spirituelle qu’on appelle l’islam politique ou interface politique de l’islam. Mieux : au-delà des contrastes flagrants entre des modèles politiques des formations se revendiquant de l’islamisme, qui vont de la théocratie révolutionnaire du chiisme iranien jusqu’à des régimes parlementaires d’inspiration musulmane, et en dépit des échecs ou des succès futurs inévitables pour des hommes, une chose est désormais acquise : l’islam a droit de cité dans la Cité. Une vérité que même les plus sceptiques ne se risqueront plus à nier.

Notes :

1) Il est intéressant que constater que sur de nombreux plans, les « prédictions » d’Olivier Roy telles qu’elles figurent sur Rue 89, dans une interview publiée le 20 février 2011, se sont avérées fausses, au moins à court terme. « C’est la fin des grandes idéologies, de toutes les grandes idéologies : islamisme, nationalisme, socialisme arabe » disait le politologue qui sous-estimait par ailleurs le potentiel électoral des formations dites islamistes : « Si les élections prennent le temps nécessaire, les islamistes n’auront pas la majorité en Egypte ou en Tunisie. Les islamistes font dans les 20 % partout. » Même chose pour l’attitude de l’Egypte envers Israël et ses relations avec la Turquie. « Pour l’Egypte, je pencherais pour une évolution à la turque, où l’armée s’érige en garante des institutions et du traité avec Israël. » La dégradation des relations égypto-israéliennes, illustrée par le saccage de l’ambassade israélienne et les déclarations du Premier ministre Essam Charaf selon lesquelles le traité de camp David n’avait rien de sacré augure, sinon d’un renversement complet de ces relations, à tout le moins d’un changement qui sera tributaire des dynamiques régionales et non plus seulement nationales. Quant au modèle turc, si les performances économiques réelles associées à la remarquable dékémalisation sociale de la Turquie ont fait de l’AKP une fenêtre possible de reconnaissance diplomatique et par là même de dédiabolisation pour les formations islamistes, les divergences des modèles historiques subsistent, comme l’illustre les appels inopportuns d’Erdogan à une laïcisation des positionnements des Frères musulmans, appels rejetés par ces derniers et qui ont démontré la méconnaissance profonde à l’encontre de la filiation idéologique de la confrérie de Hassan al Banna.

2) Le cas de René Naba, journaliste et spécialiste de l’histoire politique du monde arabe, est à ce titre révélateur, plus particulièrement en ce qui concerne son traitement informatif de l’islam politique, à l’instar, par exemple, de ses articles sur les Frères musulmans. M. Naba qui est un remarquable connaisseur de l’histoire contemporaine du monde arabe s’est livré à un tout aussi remarquable travail de déformation journalistique qui a toute les apparences d’un travail idéologique nettement orienté vers une sympathie tiers-mondiste, c’est à dire d’un mélange de nationalisme panarabiste et de socialisme. On peut comprendre ce choix dès lors que ces postures idéologiques qui sont nées en Occident et procède de son histoire paraîtront toujours plus proche à un Européen qu’une vulgate authentiquement islamiste. A titre d’exemple de ce traitement partisan, évoquons la fascination nassérienne de l’auteur qui occulte délibérément tout un pan de cette histoire :« Alliée potentielle des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite, l’organisation des Frères musulmans est dissoute en 1954, au lendemain de la rencontre Saïd Ramadan-Dwight Eisenhower. Vingt mille de ses membres sont incarcérés, dont le numéro deux actuel d’Al-Qaïda, Aymane Al-Zawahiri. Le propre père de Tariq Ramadan, l’universitaire égypto-suisse, optera finalement pour la Suisse pour mener sa campagne de mobilisation anti-nassérienne avec l’aide des fonds saoudiens » écrit-il dans http://oumma.com/Le-role-mobilisateur-de-Said .Outre l’amalgame douteux effectué entre Al Qaïda, Saïd Ramadan et les Frères musulmans, via Zawahiri, et plus généralement entre l’idéologie frériste et le wahabisme, l’auteur ne mentionne pas le faux attentat d’octobre 1954 mis en scène par Nasser pour se hisser définitivement au pouvoir et prétexter la répression contre les F.M, faux attentat organisé sur les conseils d’experts occidentaux. Il n’évoque pas plus la « férocité » de la même répression nassérienne, ou encore le rôle joué initialement par la confrérie dans l’ascension du leader arabe, lui même proche du mouvement. Tous les éléments contredisant ou nuançant le panégyrique nassérien sont systématiquement écartés du récit nabaiste. Pour un autre traitement de l’histoire des Frères musulmans égyptiens, lire « Les Frères musulmans » d’Olivier Carré et Michel Seurat aux Editions L’Harmattan.

3) Lire à ce sujet le célèbre texte d’Ahmed Ben Bella intitulé « L’islam et la révolution algérienne » in http://www.hoggar.org/index.php ?option=com_content&view=article&id=1207:lislam-et-la-revolution-algerienne&catid=195:benbella-ahmed&Itemid=36

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