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Quand le clan Ben Ali livrait Carthage à la spéculation immobilière

Par Ian Hamel, de retour de Carthage

L’ancien président tunisien Ben Ali et sa famille ne se contentaient pas de piller les finances publiques. Ils se sont aussi appropriés 12 hectares et demi d’un site à Carthage classé au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco.

À Rome, Caton l’Ancien répétait inlassablement au Sénat, « Delenda est Carthago » (Il faut détruire Carthage), tant l’insolente cité, bâtie sur la colline de Byrsa, portait ombrage aux Romains. Ce qui fut fait en 146 avant notre ère. Zine el-Abidine Ben Ali, le dictateur tunisien, renversé le 14 janvier dernier, avait imaginé une autre manière de détruire, cette fois, la mémoire de Carthage.

Entre septembre 2006 et avril 2007, il a fait déclasser, grâce à deux décrets présidentiels, trois terrains de respectivement 9, 2,5 et 1 hectare (soit 12,5 hectares) afin de créer un lotissement immobilier baptisé « Les Résidences de Carthage ». Chaque mètre carré a ensuite été vendu à prix d’or à la bourgeoisie tunisienne. « C’est inimaginable de s’en prendre ainsi à notre mémoire, à notre histoire. Il ne spolie pas que les Tunisiens, mais la population du monde entier », dénonce Olfa Belhassine, journaliste à La Presse de Tunisie, quotidien qui a révélé le scandale.

Les bulldozers rentrent en action

Depuis 1979, le site de Carthage-Sidi Bou Saïd est inscrit par l’Unesco sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité. « La cité fondée par la reine Elissa, célèbre grâce à Hannibal, est devenue une vulgaire marchandise. Des publicités proposaient d’acheter “au cœur d’un site archéologique“ », raconte la journaliste tunisienne (*). On peut facilement imaginer que les bulldozers entrés en action pour faire sortir de terre « Les Résidences de Carthage », des villas et des appartements de haut standing, ne se sont guère souciés des trésors archéologiques encore enfouis dans le sous-sol.

L’une des premières décisions du nouveau gouvernement tunisien a été de prendre un arrêté le 16 février 2011 afin de suspendre « la validité de tous les permis de bâtir relatifs aux terrains à caractère archéologique et historique dans le périmètre du site de Carthage-Sidi Bou Saïd ».

Un Parc archéologique

Mais Oumma a pu se rendre compte que l’arrêté restait lettre morte. Les travaux de construction allaient toujours bon train… Le 24 février, les propriétaires des résidences ont d’ailleurs lancé une pétition dans la presse, rappelant qu’ils étaient des acheteurs de bonne foi « n’ayant aucun lien avec les clans du passé », et affirmaient « qu’aucune preuve n’a été apportée quant à la valeur archéologique du terrain sur lequel a été réalisé le projet immobilier ».

Détruite par les Romains, Carthage va aussi renaître de ses cendres grâce aux Romains, qui en font leur capitale de la province d’Afrique. Anéantie par les Vandales, rebâtie par les Byzantins, pillée par de nouveaux envahisseurs, l’ancienne cité offre des ruines et des vestiges dispersés sur plusieurs centaines d’hectares. De plus, en raison de la proximité de Tunis, la capitale, Carthage s’est couverte d’habitations à partir de la deuxième moitié du vingtième siècle.

GeoGuide assure que la construction de piscines, caves et garages a provoqué plus de dégâts « que les destructions romaines, vandales et arabes en deux mille ans d’histoire ». C’est d’ailleurs pour bloquer cette spéculation immobilière anarchique qu’un décret est pris en octobre 1985 afin de créer sur 400 hectares le Parc archéologique national de Carthage-Sidi Bou Saïd. Un territoire non constructible.

Ali Baba et 40 voleurs

Plusieurs campagnes internationales de fouilles, dirigées par l’Unesco, se développent entre 1972 et 1992. L’idée est de créer autour des monuments et des vestiges, une vaste zone verte, avec des pins, des oliviers, des figuiers de Barbarie, des eucalyptus afin d’attirer les touristes, mais aussi les Tunisiens. Arrivé au pouvoir en 1987, le président Ben Ali paraît, au départ, convaincu de l’intérêt de ce Parc. Il tient plusieurs conseils ministériels restreints sur ce projet.

« Mais petit à petit, comme Ali Baba et les 40 voleurs, lui et sa famille se sont rendus compte des immenses profits qu’ils pouvaient réaliser en mettant la main sur tous ces hectares de verdure au milieu des vestiges millénaires », commente Olfa Belhassine.

« Les opérations foncières dans la zone de Carthage-Sidi Bou Saïd sont devenues le domaine réservé de l’ex-chef d’Etat (…) J’ai reçu une injonction du Président à travers un de ses proches collaborateurs me demandant de préparer les décrets de déclassement des terrains », reconnaît Mohamed El Aziz Ben Achour, l’ancien ministre de la Culture et de la Sauvegarde du patrimoine. Sakhr El Matri, le gendre de Ben Ali, et Belhassen Trabelsi, son beau-frère, font ainsi main basse sur 12 hectares et demi pour une bouchée de pain.

Nouvelle campagne de fouilles

Ensuite, chaque mètre carré construit sera proposé à plus de 1 300 euros. Une somme considérable en Tunisie. Depuis la « révolution » du 14 janvier dernier, l’une des premières décisions du gouvernement provisoire a été d’annuler les décrets de déclassement. Parallèlement, des archéologues du monde entier réclament une nouvelle campagne de fouilles.

(*) Olfa Belhassine a consacré deux grands reportages à ce scandale, intitulés « Silence, on spécule ! » (20 février 2011) et « Et si on reprenait les fouilles ? » (21 février).

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