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Le Coran revisité par la philologie : des manuscrits ’Satanique’ ? (Traduction : Courrier International)
mercredi 20 décembre 2000 - par Abul Taher du Quotidien Anglais "The Guardian"
L’intangibilité du texte coranique défendue par les musulmans orthodoxes est remise en question par les travaux d’un spécialiste allemand. Le Coran contiendrait des récits pré-islamiques ; la parole du Prophète aurait été réécrite. Un universitaire allemand risque de s’attirer les foudres des musulmans
orthodoxes en raison d’une théorie "sacrilège" selon laquelle le
Coran aurait fait l’objet de changements et de révisions. Les conséquences
d’une telle affirmation ne sont pas à prendre à la légère. Selon les
dogmes de l’islam, le Coran est la parole de Dieu éternelle et inaltérable,
inchangée depuis quatorze siècles. Ce philologue spécialiste des langues sémitiques, de la calligraphie arabe
et de la paléographie coranique a étudié les manuscrits de Sanaa, c’est-à-dire
d’anciennes versions du Coran retrouvées à Sanaa, la capitale du Yémen. Ses
découvertes ont provoqué une telle controverse que les autorités yéménites
l’ont empêché de poursuivre ses recherches. Il voudrait montrer que les
manuscrits apportent un éclairage nouveau sur les premiers développements du
Coran en tant qu’ouvrage doté d’une "histoire textuelle",
éclairage qui contredit la croyance musulmane fondamentale selon laquelle le
Coran constitue l’immuable parole de Dieu. Puin pense que la réaction sera différente dans son cas, car, à la différence de Zaid ou de Rushdie, il ne porte pas un nom musulman. Pourtant, soutenir que le Coran a subi des modifications depuis sa supposée standardisation et que des textes pré-islamiques y ont été insérés sera sans aucun doute considéré par les musulmans comme hautement blasphématoire. Si Puin n’a pas encore écrit de livre sur ses découvertes fondamentales, il envisage d’"atteindre ce but" dans un futur proche. Le Dr Tarif Khalidi, maître de conférences ès études islamiques à l’université de Cambridge, prédit que cet ouvrage pourrait donner lieu à une controverse similaire à celle née des Versets sataniques. "Si les idées du Dr Puin sont reprises et propagées dans les médias et si les musulmans ne s’accordent pas le temps de la réflexion, alors, les portes de l’enfer s’ouvriront." Selon Khalidi, les musulmans risquent de ne pas envisager les recherches de Puin sur les manuscrits de Sanaa comme un travail universitaire objectif, mais plutôt comme "une remise en question délibérée de l’intégrité du texte coranique". Ces manuscrits - qui constituent probablement l’exemplaire le plus ancien du Coran - ont été découverts dans l’ancienne grande mosquée de Sanaa en 1972, lors de travaux de rénovation entrepris après de fortes pluies. Cachés dans le grenier au coeur d’un paquet de vieux parchemins et de papiers, ils auraient été jetés sans la vigilance de Qadhi Isma’il al-Akwa, alors président des Autorités yéménites des antiquités. Conscient de leur importance, ce dernier sollicita l’aide internationale afin de les préserver et de les analyser. En 1979, Al Akwa parvint à convaincre Puin, présent au Yémen pour ses recherches, de s’y intéresser de plus près. A son tour, Puin persuada le gouvernement allemand d’organiser et de subventionner un projet de restauration. Celle-ci révéla que certains parchemins dataient des VIIe et VIIIe siècles, période primitive et cruciale de l’islam d’où n’ont survécu que très peu de manuscrits. Il n’existait jusqu’alors que trois exemplaires du Coran remontant à
cette époque. La bibliothèque de Tachkent, en Ouzbékistan, et le musée de
Topkapi, à Istanbul, détiennent chacun une copie du VIIIe siècle. Le troisième,
le manuscrit de Ma’il, daté de la fin du VIIe siècle, est conservé à la
British Library de Londres. Les manuscrits de Sanaa sont plus anciens encore.
Leur calligraphie est par ailleurs originaire du Hijaz, la région d’Arabie où
vivait le prophète Mahomet : ces textes sont donc non seulement les plus
anciens à avoir été retrouvés, mais ils représentent également l’un des
tout premiers exemplaires du Coran. Aux yeux des musulmans, cette conclusion est inadmissible. D’après la tradition, le Coran a été révélé à Mahomet par fragments entre 610 et 632 après J.-C. Les versets révélés ont été "inscrits sur des feuilles de palme et des pierres plates, et dans le coeur des hommes", et il en est allé ainsi jusqu’à la mort du Prophète. Vingt-neuf ans après la disparition de Mahomet, sous le règne d’Uthman, le troisième calife musulman, une version standard du Coran a été établie sous la forme d’un livre en réponse aux variantes orales et écrites divergentes qui circulaient déjà dans l’empire islamique en expansion. Les musulmans affirment que cette révision a été exécutée avec minutie d’après des copies préexistantes du Coran réalisées selon les instructions du Prophète. Pour les orthodoxes, aucune modification n’a été effectuée depuis la révision d’Uthman. Mais ce principe est remis en cause par les manuscrits de Sanaa, qui lui sont postérieurs de peu.
"Certaines variations dialectales et phonétiques n’ont aucun sens
dans le texte", déclare Puin. Comme toute la littérature arabe des
origines, le Coran de Sanaa a été rédigé sans aucune marque diacritique
[points, accents, cédilles portant sur une lettre ou un signe phonétique pour
en modifier la valeur], sans voyelles ni aucun guide pour la lecture, explique
Puin. "Le texte a été écrit de manière tellement elliptique que sa
lecture exacte exigerait que l’on dispose d’une très forte tradition
orale." A l’instar des versions antérieures du Coran, le texte de
Sanaa était un guide pour ceux qui le connaissaient déjà par coeur,
poursuit-il. Les autres lecteurs en avaient une appréhension différente du
fait de l’absence de signes diacritiques et de voyelles. Puin accepte cette affirmation jusqu’à un certain point, mais soutient que
certains mots et certaines prononciations ont été standardisés au IXe siècle.
Il affirme ainsi que le Coran d’Uthman a constitué une trame sur laquelle
"de nombreux niveaux d’interprétation ont été ajoutés",
modifiant par là même le texte original. Si, pour les musulmans orthodoxes, il
s’agit d’un blasphème, les autres érudits sont loin d’accepter intégralement
la thèse. Jones admet qu’il y a eu des modifications "mineures"
apportées à la version d’Uthman. Quant à Khalidi, il assure que le récit
traditionnel de l’histoire du Coran reste globalement vrai. "Je n’ai
encore rien vu qui pourrait me faire changer radicalement d’avis",
maintient-il. Selon lui, le Coran de Sanaa pourrait n’être qu’une mauvaise
copie utilisée par ceux qui ne disposaient pas encore du texte d’Uthman. "Cela
n’a rien d’inconcevable. Après la promulgation de la version d’Uthman, il
a fallu du temps pour que les autres exemplaires disparaissent tous." L’autre théorie radicale de Puin réside dans l’affirmation selon
laquelle des sources pré-islamiques sont intervenues dans l’élaboration du
Coran. Il explique que deux tribus mentionnées dans les manuscrits de Sanaa, As
Sahab ar-Rass (Les compagnons du puits) et As Sahab al-Aiqa (Les compagnons des
buissons épineux), n’appartiennent pas à la tradition arabe et que les
contemporains de Mahomet n’avaient certainement jamais entendu parler
d’elles. Fondées sur la Géographie de Ptolémée, ses recherches ont
montré que les Ar Rass vivaient dans le Liban pré-islamique et les Al Aiqa
dans la région d’Aswan, en Egypte, environ cent cinquante ans après J.-C.
Les sources pré-islamiques auraient probablement été insérées dans le Coran
au moment de la rencontre de l’islam conquérant et de ces régions. Les musulmans orthodoxes ont toujours soutenu que le Coran était un texte
saint à part entière, et non une version abrégée des textes juifs et chrétiens
qui composent la Bible, même si les deux textes contiennent une tradition prophétique
identique. Khalidi confie de son côté qu’il est excédé par les tentatives
incessantes des islamologues occidentaux pour analyser le Coran en parallèle
avec la Bible. Puin, lui, aspire à une approche "scientifique"
du texte. Il regrette que les musulmans continuent à croire que "le
Coran a été créé il y a mille ans" et qu’il "n’est plus
un sujet de débat". Mots clésAbul Taher du Quotidien Anglais "The Guardian"Du même auteur, à lire sur oumma.com :
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