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Le Coran revisité par la philologie : des manuscrits ’Satanique’ ? (Traduction : Courrier International)

L’intangibilité du texte coranique défendue par les musulmans orthodoxes est remise en question par les travaux d’un spécialiste allemand. Le Coran contiendrait des récits pré-islamiques ; la parole du Prophète aurait été réécrite.

 

Un universitaire allemand risque de s’attirer les foudres des musulmans orthodoxes en raison d’une théorie “sacrilège” selon laquelle le Coran aurait fait l’objet de changements et de révisions. Les conséquences d’une telle affirmation ne sont pas à prendre à la légère. Selon les dogmes de l’islam, le Coran est la parole de Dieu éternelle et inaltérable, inchangée depuis quatorze siècles.
Le Dr Gerd R. Puin, spécialiste renommé de l’islam à l’université de la Sarre, en Allemagne, affirme quant à lui qu’il ne s’agit pas d’une œuvre homogène, demeurée inchangée à travers les âges. Le Coran pourrait inclure des récits antérieurs au prophète Mahomet, qui auraient ensuite été réécrites. Ces conclusions ont provoqué des réactions de colère chez les musulmans orthodoxes. “Ils pensent que ce n’est pas à un universitaire comme moi de faire des remarques sur ces manuscrits”, rapporte le Dr Puin.

Ce philologue spécialiste des langues sémitiques, de la calligraphie arabe et de la paléographie coranique a étudié les manuscrits de Sanaa, c’est-à-dire d’anciennes versions du Coran retrouvées à Sanaa, la capitale du Yémen. Ses découvertes ont provoqué une telle controverse que les autorités yéménites l’ont empêché de poursuivre ses recherches. Il voudrait montrer que les manuscrits apportent un éclairage nouveau sur les premiers développements du Coran en tant qu’ouvrage doté d’une “histoire textuelle”, éclairage qui contredit la croyance musulmane fondamentale selon laquelle le Coran constitue l’immuable parole de Dieu.
Toute remise en cause de l’authenticité divine des textes coraniques donne lieu à des réactions hostiles. Salman Rushdie a fait l’objet d’une fatwa le condamnant à mort pour avoir insinué dans son roman Les Versets sataniques que certains versets du Coran pourraient avoir une origine autre que divine. Satanique, en l’occurrence. En 1990, le Dr Nasr Abu Zaid, anciennement maître de conférences ès études coraniques à l’université du Caire, a déclenché un torrent de protestations en Egypte avec son ouvrage Le Concept du texte. Menacé de mort par les extrémistes musulmans et harcelé au quotidien, il a été déclaré apostat en 1995 par la Haute Cour égyptienne. Les observations de Zaid étaient pourtant bien moins radicales que celles de Puin. Son ouvrage pose que “le Coran est un texte littéraire et [que] le seul moyen de le comprendre, de l’expliquer et de l’analyser est d’adopter une approche littéraire”. Zaid, qui est musulman, est resté en Egypte un certain temps afin de réfuter les charges d’apostasie, mais, devant la multiplication des menaces de mort, il a dû s’exiler aux Pays-Bas avec sa femme.

Puin pense que la réaction sera différente dans son cas, car, à la différence de Zaid ou de Rushdie, il ne porte pas un nom musulman. Pourtant, soutenir que le Coran a subi des modifications depuis sa supposée standardisation et que des textes pré-islamiques y ont été insérés sera sans aucun doute considéré par les musulmans comme hautement blasphématoire. Si Puin n’a pas encore écrit de livre sur ses découvertes fondamentales, il envisage d’”atteindre ce but” dans un futur proche. Le Dr Tarif Khalidi, maître de conférences ès études islamiques à l’université de Cambridge, prédit que cet ouvrage pourrait donner lieu à une controverse similaire à celle née des Versets sataniques. “Si les idées du Dr Puin sont reprises et propagées dans les médias et si les musulmans ne s’accordent pas le temps de la réflexion, alors, les portes de l’enfer s’ouvriront.” Selon Khalidi, les musulmans risquent de ne pas envisager les recherches de Puin sur les manuscrits de Sanaa comme un travail universitaire objectif, mais plutôt comme “une remise en question délibérée de l’intégrité du texte coranique”.

 

Ces manuscrits – qui constituent probablement l’exemplaire le plus ancien du Coran – ont été découverts dans l’ancienne grande mosquée de Sanaa en 1972, lors de travaux de rénovation entrepris après de fortes pluies. Cachés dans le grenier au coeur d’un paquet de vieux parchemins et de papiers, ils auraient été jetés sans la vigilance de Qadhi Isma’il al-Akwa, alors président des Autorités yéménites des antiquités. Conscient de leur importance, ce dernier sollicita l’aide internationale afin de les préserver et de les analyser. En 1979, Al Akwa parvint à convaincre Puin, présent au Yémen pour ses recherches, de s’y intéresser de plus près. A son tour, Puin persuada le gouvernement allemand d’organiser et de subventionner un projet de restauration. Celle-ci révéla que certains parchemins dataient des VIIe et VIIIe siècles, période primitive et cruciale de l’islam d’où n’ont survécu que très peu de manuscrits.

Il n’existait jusqu’alors que trois exemplaires du Coran remontant à cette époque. La bibliothèque de Tachkent, en Ouzbékistan, et le musée de Topkapi, à Istanbul, détiennent chacun une copie du VIIIe siècle. Le troisième, le manuscrit de Ma’il, daté de la fin du VIIe siècle, est conservé à la British Library de Londres. Les manuscrits de Sanaa sont plus anciens encore. Leur calligraphie est par ailleurs originaire du Hijaz, la région d’Arabie où vivait le prophète Mahomet : ces textes sont donc non seulement les plus anciens à avoir été retrouvés, mais ils représentent également l’un des tout premiers exemplaires du Coran.
Puin a constaté des variations textuelles mineures, un ordre inhabituel des chapitres (les sourates), ainsi que des styles de graphie très rares. Il a également remarqué que les parchemins étaient des palimpsestes, c’est-à-dire des manuscrits dont on a effacé le texte initial pour pouvoir en écrire un nouveau. Fort de ces découvertes, Puin avance que le Coran aurait connu une évolution textuelle. En d’autres termes, l’exemplaire qui est le nôtre ne serait pas celui dont on croit qu’il a été révélé au Prophète.

Aux yeux des musulmans, cette conclusion est inadmissible. D’après la tradition, le Coran a été révélé à Mahomet par fragments entre 610 et 632 après J.-C. Les versets révélés ont été “inscrits sur des feuilles de palme et des pierres plates, et dans le coeur des hommes”, et il en est allé ainsi jusqu’à la mort du Prophète. Vingt-neuf ans après la disparition de Mahomet, sous le règne d’Uthman, le troisième calife musulman, une version standard du Coran a été établie sous la forme d’un livre en réponse aux variantes orales et écrites divergentes qui circulaient déjà dans l’empire islamique en expansion. Les musulmans affirment que cette révision a été exécutée avec minutie d’après des copies préexistantes du Coran réalisées selon les instructions du Prophète. Pour les orthodoxes, aucune modification n’a été effectuée depuis la révision d’Uthman. Mais ce principe est remis en cause par les manuscrits de Sanaa, qui lui sont postérieurs de peu.

 

“Certaines variations dialectales et phonétiques n’ont aucun sens dans le texte”, déclare Puin. Comme toute la littérature arabe des origines, le Coran de Sanaa a été rédigé sans aucune marque diacritique [points, accents, cédilles portant sur une lettre ou un signe phonétique pour en modifier la valeur], sans voyelles ni aucun guide pour la lecture, explique Puin. “Le texte a été écrit de manière tellement elliptique que sa lecture exacte exigerait que l’on dispose d’une très forte tradition orale.” A l’instar des versions antérieures du Coran, le texte de Sanaa était un guide pour ceux qui le connaissaient déjà par coeur, poursuit-il. Les autres lecteurs en avaient une appréhension différente du fait de l’absence de signes diacritiques et de voyelles.
Au fil des ans, la lecture fidèle du Coran est devenue de plus en plus difficile, ajoute Puin, car des changements ont été apportés afin de le rendre compréhensible. Il cite l’exemple de Hajjaj bin-Yusuf, gouverneur d’Irak de 694 à 714 après J.-C., “fier d’avoir inséré plus de 1 000 alif [première lettre de l’alphabet arabe] dans le texte coranique”. Allen Jones, maître de conférences ès études coraniques à l’université d’Oxford, acquiesce. “Hajjaj est également celui qui a introduit les signes diacritiques dans le Coran. Ses modifications représentent un tournant dans l’histoire du texte.” Après qu’elles ont été effectuées, aux alentours du début du VIIIe siècle, “le texte coranique est devenu à peu près stable”.

 

Puin accepte cette affirmation jusqu’à un certain point, mais soutient que certains mots et certaines prononciations ont été standardisés au IXe siècle. Il affirme ainsi que le Coran d’Uthman a constitué une trame sur laquelle “de nombreux niveaux d’interprétation ont été ajoutés”, modifiant par là même le texte original. Si, pour les musulmans orthodoxes, il s’agit d’un blasphème, les autres érudits sont loin d’accepter intégralement la thèse. Jones admet qu’il y a eu des modifications “mineures” apportées à la version d’Uthman. Quant à Khalidi, il assure que le récit traditionnel de l’histoire du Coran reste globalement vrai. “Je n’ai encore rien vu qui pourrait me faire changer radicalement d’avis”, maintient-il. Selon lui, le Coran de Sanaa pourrait n’être qu’une mauvaise copie utilisée par ceux qui ne disposaient pas encore du texte d’Uthman. “Cela n’a rien d’inconcevable. Après la promulgation de la version d’Uthman, il a fallu du temps pour que les autres exemplaires disparaissent tous.”

L’autre théorie radicale de Puin réside dans l’affirmation selon laquelle des sources pré-islamiques sont intervenues dans l’élaboration du Coran. Il explique que deux tribus mentionnées dans les manuscrits de Sanaa, As Sahab ar-Rass (Les compagnons du puits) et As Sahab al-Aiqa (Les compagnons des buissons épineux), n’appartiennent pas à la tradition arabe et que les contemporains de Mahomet n’avaient certainement jamais entendu parler d’elles. Fondées sur la Géographie de Ptolémée, ses recherches ont montré que les Ar Rass vivaient dans le Liban pré-islamique et les Al Aiqa dans la région d’Aswan, en Egypte, environ cent cinquante ans après J.-C. Les sources pré-islamiques auraient probablement été insérées dans le Coran au moment de la rencontre de l’islam conquérant et de ces régions.
Puin conteste également une autre croyance sacrée relative au Coran : sa rédaction dans l’arabe le plus pur. Il a trouvé de nombreux mots d’origine étrangère dans le texte, dont le terme “Coran” lui-même. Pour les érudits musulmans, ce mot signifie récitation, mais, selon Puin, il provient d’un mot araméen, qariyun, qualifiant la lecture d’extraits de textes saints durant le service divin. Le Coran contiendrait la plupart des histoires bibliques, mais sous forme condensée : il serait “un résumé de la Bible lu pendant le service”.

 

Les musulmans orthodoxes ont toujours soutenu que le Coran était un texte saint à part entière, et non une version abrégée des textes juifs et chrétiens qui composent la Bible, même si les deux textes contiennent une tradition prophétique identique. Khalidi confie de son côté qu’il est excédé par les tentatives incessantes des islamologues occidentaux pour analyser le Coran en parallèle avec la Bible. Puin, lui, aspire à une approche “scientifique” du texte. Il regrette que les musulmans continuent à croire que “le Coran a été créé il y a mille ans” et qu’il “n’est plus un sujet de débat”.
Les réactions musulmanes ne lui ont pas toutes été hostiles. Salim Abdullah, directeur des Archives islamiques allemandes, affiliées à la très puissante Ligue islamique mondiale, a réagi de façon positive. “Il m’a demandé si je pouvais lui donner la permission de publier l’un de mes articles sur les manuscrits de Sanaa”, relate Puin. Prévenu de l’éventualité d’une controverse, il aurait répondu : “J’attends depuis longtemps ce genre de débat.”

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