« La Haine » des banlieues populaires : illégitime ou légitime ?

Les protestations violentes que l’on connaît aujourd’hui ne sont pas, au regard de l’histoire de l’He

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mardi 15 novembre 2005

Introduction

Les protestations violentes que l’on connaît aujourd’hui ne sont pas, au regard de l’histoire de l’Hexagone, des manifestations exceptionnelles. En France, elles s’inscrivent dans une longue tradition. Le quotidien britannique, The Independent, l’a pertinemment rappelé, en ces termes : « A partir de l’assaut de la Bastille, l’image de Paris est désormais inséparable de celle de la Révolution française. Sanctifiée dans les paroles de la « Marseillaise », cette vénération pour l’esprit révolutionnaire, a donné un degré de légitimité aux protestations violentes. »[2]

Ce même quotidien rappelle en effet que l’histoire française moderne est jalonnée de révoltes violentes : 1789 (Révolution française) ; 1830 (Soulèvement à Paris contre le roi Charles X, contraint de s’exiler) ; 1848 (Soulèvement de Paris et renversement de la Monarchie de Juillet) ; 1871 (La Commune de Paris) ; Mai 1968 (Les étudiants déterrent les pavés du quartier latin et les ouvriers font la grève).

Aujourd’hui la révolte des banlieues populaires, déclenchée à la suite de la mort de deux adolescents, et qui embrase depuis plusieurs jours les cités, participe de cette histoire.

Au regard des révoltes du passé évoquées ci-dessus, et considérées désormais unanimement comme légitimes, on peut se demander si la révolte actuelle l’est tout autant. Dans les discours on remarque que certains la qualifient d’illégitime et d’autres de légitime. On peut affirmer, au vu des différentes déclarations, que la classe politique française, à droite comme à gauche, dans sa grande majorité, la qualifie d’illégitime. D’autres, que sont les acteurs sociaux, en raison de leur connaissance de la réalité du terrain des banlieues, lui attribuent au contraire une dimension plutôt légitime. Dès lors qui a raison et qui a tort ?

I. Illégitime dans sa forme, légitime dans son but

La forme prise en ce moment par la révolte des banlieues est qualifiée par la grande majorité des observateurs d’émeute. Cette forme de protestation est « une manifestation ou un rassemblement accompagné de violence spontanée. Il s’en suit souvent des dégradations ou des violences contre des personnes. »

Cette forme de révolte, qu’est l’émeute, au regard des violences qu’elle produit[3], est incontestablement délinquante, et par conséquent illégitime, néanmoins elle ne l’est pas systématiquement par rapport au but qu’elle poursuit.

Le but de la révolte actuelle, n’est visiblement pas, à l’écoute des nombreux témoignages issus des cités, de renverser la République pour instaurer un Etat où régnerait une quelconque « loi des banlieues », mais au contraire de signifier à l’Etat, et en particulier à son Ministre de l’Intérieur, son obligation d’appliquer les principes de la République aussi aux habitants des quartiers populaires. En somme d’appliquer, sans discrimination, les principes républicains de liberté, d’égalité, de fraternité, et aussi de solidarité, à tous les citoyens, d’où qu’ils viennent, d’en haut ou d’en bas.

La distinction est importante. La forme est illégitime, pas le but. L’exigence républicaine d’égalité et de justice sociale -dont souffrent cruellement les banlieues populaires françaises- est parfaitement légitime.

II. La révolte des banlieues pose aujourd’hui à la société française, et au regard du monde entier, la question sociale

Dans le cadre de ces évènements, les médias internationaux, notamment BBC et CNN, présentent désormais Paris comme une ville coupée en deux. D’un côté une « Ville-Musée » ornée par la Tour Eiffel, et de l’autre côté, une « Ville-Ghetto » où s’entasse des millions de gens dans des barres HLM. A la question : pourquoi aujourd’hui en France les milieux populaires des banlieues se révoltent violemment ? Leur réponse est unanime : chômage et discriminations.

Le journal américain, The New York Times, résume en une phrase les domaines qui affectent depuis de nombreuses années les banlieues. Il s’agit des « [...] thèmes allant du comportement de la police à la discrimination raciale, du chômage aux inégalités en matière d’éducation [...] »[4].

En effet, des études et des statistiques, rendent compte, et cela depuis des années, de la condition sociale et économique des habitants des cités. Discrimination à l’embauche, au logement, dans l’enseignement, dans les jugements rendus par les tribunaux, mais aussi et particulièrement, discrimination de circuler librement[5], car constamment contrôlés et humiliés par la police[6].

Pour rappel, le taux de chômage des personnes âgées entre 15 et 24 ans est, au niveau national français, de 23%. Ce chiffre est l’un des plus élevé au sein de l’Union Européenne. Dans les banlieues populaires, le taux de chômage, concernant la même catégorie d’âge, est deux fois plus élevé. Il tourne autour de 40%.

Aux yeux des médias, des observateurs et des analystes nationaux et internationaux, ces manifestations expriment fondamentalement une revendication de justice sociale. Ainsi l’hebdomadaire britannique, The Economist, titre dans l’un de ses articles, que « La plus grande leçon des émeutes françaises est qu’il y a un besoin de plus d’emplois »[7]. Il remarque aussi que « Dans les banlieues [françaises] déshéritées, règnent une terreur d’un genre « soft » [contrôle policier, chômage, discriminations, etc.]. Dès lors quand trop de jeunes ne voient plus rien d’autre que le chômage après la fin de leurs études, ils finissent à terme par se rebeller. »[8]

La révolte actuelle, indépendamment de sa forme illégitime, pose à l’ensemble de la société française le problème de la question sociale, trop longtemps occultée. Une situation économique et sociale dans laquelle les banlieues ne cessent de s’engouffrer depuis 30 ans, sans que les gouvernements successifs ne réagissent, autrement, que par des discours et des mesures de plus en plus sécuritaires. Et n’opposer à la question sociale qu’une réponse sécuritaire, produit nécessairement, un jour ou l’autre, une dynamique de la violence.

Conclusion : « les nantis et les anéantis »[9]

Ces évènements rappellent aussi à ceux qui ne lisent la réalité des banlieues qu’à travers le prisme de la situation internationale, et en l’essentialisant, qu’elle se lit et se comprend tout d’abord au travers de la réalité sociale et économique française. Effectivement, ni la situation internationale (Algérie, Palestine, etc.), ni la loi contre les signes religieux visant le port du foulard, qui ont durant des mois envahis les écrans de télévision et fait la une des journaux, n’ont suscité en France un mécontentement d’une ampleur équivalente à celle que suscite en ce moment la question sociale dans les banlieues. Ceci démontre une nouvelle fois le décalage qui règne entre les préoccupations réelles - d’ordre social et économique - que vivent les classes populaires françaises, et celles qu’on leur attribue trop souvent - d’ordre international, « ethnique », religieux, etc.

La réalité des banlieues est évidemment autre. Elle est celle des laissés-pour-compte. Elle est le produit d’une économie qui ne s’embarrasse pas de créer une société à deux vitesses. Créant ainsi une France d’en haut qui se barricade de plus en plus dans les beaux quartiers, et puis une France d’en bas qui se ghettoïse dans des barres HLM. De part et d’autre est entrain de se développer un communautarisme social, qui risque à terme, si rien n’est fait pour inverser la tendance, de créer une fracture radicale entre ceux qui ont tout à perdre, et puis ceux qui n’ont plus rien à perdre.



[1] Le Figaro, « L’illégitimité de la haine », 15 novembre 2005, (http://www.lefigaro.fr/debats/20051115.FIG0096.html ?074217)

[2] “From the storming of the Bastille, the image of Paris has been inseparable from that of revolution. Sanctified in the words of the ’Marseillaise’, this reverence for the revolutionary spirit has lent a degree of legitimacy to violent protests.” (The Independent, 6th November 2005).

[3] Rappelons qu’une personne de 61 ans est décédée après avoir été battu par des émeutiers.

[4] “[...]about topics that include police comportment, racial discrimination, unemployment and educational inequalities”.(The New York Times, 13th November 2005).

[5] A l’heure de Schengen la liberté de circulation n’est visiblement pas appliquée à tous les citoyens de l’Union européenne, car certains, du fait des contrôles policiers incessants, circulent moins librement que d’autres.

[6] Pour rappel d’autres révoltes similaires, comme celles des banlieues françaises actuelles, se sont déjà produites : Angleterre (1981 et 1985), USA (1965-1967 et 1980), Belgique (1991). Toutes, sans exception, ont été déclanché à la suite d’une confrontation avec la police ou d’une bavure policière.

[7] “The biggest lesson of the French riots is that more jobs are needed” (The Economist, November 12th-18th 2005).

[8]“In the deprived suburbs, a kind of soft terror rules. When too many young people see nothing ahead but unemployment after they leave school, they end up rebelling.”

[9] Expression empruntée à un ami criminologue, Imad BOUNOUCH.

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Auteur : Rabah Kaddouri

Politologue (Manchester)

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