Critique du discours islamique sur le voile

Les multiples soubresauts de ce que l’on nomme communément l’ « affaire du voile » ont suscité de v

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mercredi 3 décembre 2003

Les multiples soubresauts de ce que l’on nomme communément l’ « affaire du voile » ont suscité de vives réactions dans toutes les sphères de la société française. Intellectuels, engagés ou non, spécialistes de sciences humaines et politiques, politiciens, professionnels de l’action sociale ou de l’éducation nationale, membres des différentes confessions religieuses, agnostiques, athées, supporters ou non du féminisme contemporain, sous ses différentes formes, c’est au total plus de 200 articles, analyses, prises de position, enquêtes en tous genres qui se sont succédées en quelques mois dans les grands quotidiens et hebdomadaires nationaux, pour donner « la » bonne vision de la philosophie laïque française - et non moins universaliste-, du droit laïque, de la mixité dans un cadre laïc, de l’émancipation présentée comme une valeur laïque... avec une écrasante majorité de positions s’inscrivant dans un refus du port du voile à l’école, car celui-ci représenterait justement l’antinomie entre les valeurs laïques et le rigorisme religieux rétrograde.

Il faut bien reconnaître en effet que dans la demeure de Marianne, tous les arguments des partisans de la limitation de la visibilité de l’islam dans l’espace public se résument en deux points : la crainte d’une atteinte aux valeurs fondatrices de la république laïque, et la peur du développement insidieux d’un islam agressif et revendicatif, qui s’inscrirait dans la continuité des visées hégémoniques de l’ « internationale islamiste ». C’est sur la base de ces deux arguments que ce construit en France tout un discours aux relents islamophobes qui, outre les musulmans eux-mêmes, commence à alerter sérieusement spécialistes de l’islam et autres défenseurs des droits de l’homme. Ramener l’ensemble des problèmes, réels et tout à faire perceptibles, que vit la société française dans certains quartiers dits « sensibles » ou dans certains établissements, depuis le 11 septembre 2001 au seul facteur religieux, en martelant qu’il n’y a point d’échappatoire si ce n’est dans cet islam tranquille qu’on voudrait dépouillé de toute visibilité, ou de toute incidence sociale, revient à vouloir purement et simplement éradiquer ce qui constitue le cœur de l’identité d’une partie non négligeable de la population de ce pays.

Ceci étant dit, force est de constater qu’en face de cette machine médiatique bien huilée, les musulmans peinent de leur côté à faire entendre un son de cloche cohérent. Certes, dans cette batterie d’attaques très bien médiatisées dont la virulence n’a d’équivalent, bien souvent, que le caractère infondé, la contre-offensive s’avère d’emblée malaisée. Mais cela ne doit pas conduire les musulmans qui prônent le droit au port du voile à tomber dans le même piège réificateur pour fustiger à leur tour l’ensemble de la société française. Les rares contributions écrites publiques que l’on a pu lire ici et là de la part de musulmans méritent en effet d’être critiquées sur plusieurs points.

Tout d’abord dans leur forme, qui se résume la plupart du temps à des réactions sur le chaud, suite aux interventions publiques d’intellectuels et d’hommes politiques lors des journaux télévisés ou dans les émissions grand public. On pourra rétorquer que cela est déjà bien, puisque c’est au moins une manière de faire entendre la voix de musulmans. Certes, mais cela ne peut plus aujourd’hui constituer le point de départ ni le centre d’une réflexion de musulmans sur les enjeux liés à la visibilité de l’islam dans notre société. Car se contenter de réagir à chaque fois qu’une invective est lancée contre le voile nous amène trop facilement à demeurer sur le terrain de la superficialité construit par les tenants de la controverse. Et cela se répercute sur le fond du discours des musulmans, ceux-ci se contentant à chaque fois de rappeler les principes de liberté de conscience et de religion, demeurent sur le terrain du droit au libre choix, et entretiennent également, de leur côté, une vision péjorative complètement déformée de la société.

Les quelques contributions présentes sur le site Oumma.com, et plus particulièrement l’ultime cri de douleur poussé par Yahya Michot - dont je ne doute pas un seul instant de la sincérité - ne doivent pas nous faire perdre notre lucidité. Car il faut quand même se poser la question : pourquoi cette comparaison récurrente, dans les bouches musulmanes, avec la shoah ? Pourquoi cette auto-stigmatisation ? Sommes-nous si démunis intellectuellement pour ne pas avoir d’autres arguments à fournir ? L’appareil législatif européen de lutte contre la discrimination et de protection des minorités serait-il si fragile qu’un directeur d’école puisse encore aujourd’hui regrouper des fillettes musulmanes pour les envoyer à Auschwitz ou à Birkenau ? Les services de sécurité français sont-ils en train de pourchasser dans tous les endroits publics les femmes voilées, comme cela s’est malheureusement produit dans plus d’un pays d’islam ces dernières décennies ? Les jeunes filles voilées sont-elles emmenées de force dans des arrières salles de commissariat pour être dénudées et violées comme ce fut encore le cas à une date récente dans notre chère « démocratie » tunisienne ? De grâce, cessons de comparer la problématique du voile en France avec les logiques de conversion forcée - dont les musulmans n’ont pas non plus été exempts à certains moments de leur histoire, rappelons-le en toute honnêteté - qui ont eu cours au Moyen-Age, ou encore avec les situations terribles que vivent aujourd’hui certaines populations musulmanes aux quatre coins d’une planète en souffrance.

Oui, les expulsions de jeunes filles musulmanes voilées de l’école de la république sont injustes, non fondées juridiquement, et un mouvement laïc dur est en train de se développer de la société, afin de combattre la visibilité religieuse. C’est une réalité. En tant que citoyen, je dois chercher à développer ma connaissance des causes de cette nouvelle offensive, un siècle après la promulgation de la loi de Séparation. Je dois également développer ma connaissance de l’appareil législatif français et européen pour entrer de façon concrète, si j’en ai la capacité, dans l’arène du débat depuis l’échelle locale jusqu’au plan national.

Mais, à l’inverse, je dois également prendre acte de la réalité des comportements de certains musulmans, pour ne pas me transformer en avocat de lectures de l’islam qui se situent dans des logiques de rupture. A ce propos, j’ai comme l’impression que nos coreligionnaires font l’impasse d’une approche critique « en interne ». Qu’un professeur interdise dans sa classe le port d’un voile parce que cela le dérange ou lui rappelle ce qu’il considère être une oppression de la femme est injuste et non fondé. Mais sommes nous capables d’entendre ces professeurs qui nous alertent sur les comportements d’adolescents et d’adolescentes qui arguent de l’islam pour mettre en cause des fondements de l’organisation scolaire ou le contenu de certains cours ? Les personnels d’hôpitaux parisiens et de plusieurs établissements de province qui nous relatent les comportements ahurissants de certains époux agressant médecins, infirmières et sages-femmes ont-ils rêvé ? S’agit-il de mensonges fabriqués de toutes pièces par des agents secrets pour discréditer cette noble religion qu’est l’islam ?

Les musulmans qui prennent la parole fournissent à ce sujet plusieurs types de réponse. La première réaction est de rejeter ces comportements à la périphérie communautaire, « de toute façon, c’est sûr, y’a qu’une minorité qui sont comme ça, et puis ils peuvent même pas fournir de statistiques, tu vois bien qu’il y’en a pas beaucoup ». Beaucoup ou pas beaucoup, la question n’est pas là, elle se situe plutôt au plan de la visibilité de ces phénomènes, et il est indiscutable qu’ils ont augmenté en proportion depuis quelques années. D’autres musulmans viennent sur le terrain du vrai islam, « Ouais mais tu vois ce qu’ils font c’est pas dans le dîn [la religion], car l’islam il demande pas ça, et puis de toute façon la nécessité elle lève l’interdit ». Dire cela n’est pas suffisant, il faut donner un point du vue clair de ces lectures absolutistes. C’est ce que commencent à faire certains musulmans, médecins ou spécialistes des sciences humaines qui osent, tout doucement, à déconstruire ces attitudes par une approche médicale et psychologique.

Avant de s’en prendre à la terre entière, ne faudrait-il pas considérer plus simplement que ce retour en force du législateur n’est que la conséquence des abus de certains de nos coreligionnaires ? La question paraîtra peut-être trop forte et trop choquante pour nombre de musulmans. Et je la laisse d’ailleurs en suspens. Par contre, ce véritable scanner psychanalytique que la société est en train de faire passer aux musulmans est en passe de faire émerger la face cachée de cet iceberg des contradictions, dans les discours et les attitudes de certains musulmans, qui deviennent insupportables. Praticiens, diplômés en sciences humaines, conférenciers en contact direct avec le public, nous voyons bien que des enfants qui vivaient naturellement leur islam, indépendamment de leur niveau de pratique, entrent dans des parcours de fragilisation dès lors qu’ils sont en contact avec un univers islamique caractérisé par une surenchère normative inquiétante. Dans cet univers, tout est passé au crible du halal et du haram, avec une échelle d’évaluation qui uniformise tous les comportements, ne laissant plus aucune place à la nuance. Et les tensions qui en découlent dans notre quotidien ne vont qu’en se multipliant. Se raser la barbe devient, dans cet univers, un péché équivalent presque à l’apostasie. Serrer la main à une femme devient un acte licencieux qui trahit notre envie à vouloir commettre l’acte répréhensible, que dire alors de prendre un ascenseur seul avec une inconnue… Et s’il se bloquait entre deux étages ?

Je ne fais pas ici uniquement allusion aux musulmans considérés comme les partisans d’une interprétation littérale, ou salafites, ou wahhabites, appelez-les comme vous le voudrez, qui diffusent ce type de discours. Je fais bien allusion à ces petites discussions anodines au sein de mosquées ou à la lumière d’un réverbère à la sortie de la prière, et où les « monsieur toulemonde » de l’islam, des individus comme vous et moi, se transforment en muftis d’un instant et se permettent de donner « l’avis de l’islam » sur tous les sujets. Ils ne pensent pas un instant aux répercussions de leurs propos dans les consciences de personnes en plein questionnement sur l’acte apprécié par Dieu. Ici je parle en tant qu’acteur associatif qui, au bout d’une dizaine d’années de conférences, activités, séminaires, rencontres dans plusieurs dizaines de villes en France veut alerter ses coreligionnaires pour réfléchir, tous ensemble, en profondeur, sur cette face cachée de l’iceberg qui va nous rattraper d’ici peu. Non pas pour alimenter le discours des détracteurs de l’islam, ni conforter l’idée selon laquelle il y aurait de véritables zones de rupture, en France, contrôlées par des islamistes virulents. Je n’y crois pas plus qu’à la théorie des « cités » nous donnant une image tout aussi déformée de la réalité : les musulmans tiendraient un discours rigoriste sur les rapports de sexe et dans le même ils dirigeraient des tournantes… Non, l’un des problèmes majeurs à prendre en considération est celui de la schizophrénie qui s’empare de plus en plus de musulmans. Pris dans la spirale de l’équation : fitna + haram = jahannam [tentation + interdit = Enfer] ils n’arrivent à inscrire leur pratique de l’islam dans un parcours cohérent.

Prenons l’exemple du voile. Nous allons défendre le voile à l’école, d’accord. Cependant, quand plusieurs jeunes femmes musulmanes me rencontrent ou me téléphonent en me disant, quelques années après s’être battues pour porter le voile au collège ou au lycée, qu’elles vont ôter ce même voile pour faire une carrière de fonctionnaire, je ne peux pas rester insensible, et quand plusieurs coreligionnaires considérés comme des références au plan religieux me rapportent la même chose, je me dis qu’avant de porter haut l’étendard de ces élèves, je ferais mieux de m’asseoir avec elles pour connaître le fond de leur motivation et leurs projets futurs. Lorsque je vois une multitude d’élèves ou d’étudiantes cachant leurs cheveux et, dans le même temps, mettant des vêtements à faire dresser le turban de plus d’un mufti, je ne peux pas non plus rester insensible. Non pas parce que je condamne leur vêtement, ça c’est mon problème et je n’ai pas de morale à leur faire, mais parce que je vois dans le même temps d’autres jeunes filles qui s’efforcent de porter des vêtements amples, en essayant de se conformer à ce qu’elles estiment être une prescription coranique importante, et qui se morfondent jour et nuit en pensant être vouées au châtiment pour le fait de ne pas s’être couvertes les cheveux. C’est une réalité tellement flagrante qu’on ne peut plus l’ignorer. Et les exemples se multiplient dans tous les domaines, bien au-delà de cette affaire du voile. Réalité tellement flagrante que de plus en plus de non musulmans s’adressent à des responsables associatifs musulmans pour comprendre ce manque de logique dans les attitudes auxquelles ils sont confrontés. Cette embolie normative qui produit de l’incohérence doit vite, très vite, être déconstruite, par les musulmans eux-mêmes, sans prendre sans cesse l’alibi de la société.

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Sociologue de l'ethnicité et des religions (Maghreb, islam). Spécialiste en politiques publiques et management de la diversité.

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