Bernard Godard, co-auteur des « Musulmans en France » : « Le Conseil français du culte musulman ? Il est là pour durer »

« Les musulmans en France » (*) est un livre fort utile si vous souhaitez toucher du doigt les méthodes d

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jeudi 3 mai 2007

Bernard Godard, co-auteur des « Musulmans en France » : « Le Conseil français du culte musulman ? Il est là pour durer »

« Les musulmans en France » (*) est un livre fort utile si vous souhaitez toucher du doigt les méthodes de travail d’un policier rigoureux. Bernard Godard, commandant de la police nationale, a été fonctionnaire des Renseignements généraux de 1985 à 1997. En charge du dossier « islam » auprès des ministres Jean-Pierre Chevènement et Daniel Vaillant de 1997 à 2002, il est considéré par certains comme « le meilleur spécialiste du dossier islam de France ». Ce qui fait dire à Vincent Geisser et à Aziz Zemouri dans « Marianne et Allah », que ce diplômé de sociologie de 56 ans est à la fois « craint », « respecté » et « admiré ».

Depuis 2002, l’ancien flic est chargé de mission au Bureau central des cultes du ministère de l’Intérieur. Bernard Godard n’a pas choisi la facilité, qui consistait à jouer la carte du sensationnalisme. Il nous livre, au contraire, un ouvrage pédagogique, indispensable pour comprendre les multiples tendances qui traversent l’islam tricolore. En prime, l’ouvrage est agrémenté d’un dictionnaire bibliographique et d’un glossaire de sigles et notions. Sur un ton volontairement dépassionné, « Les musulmans en France » aborde des sujets aussi variés que le salafisme, l’islam à l’armée, la finance islamique ou le halâl. Il faudrait absolument offrir cet ouvrage aux candidats à l’élection présidentielle qui peinent à faire la différence en chiite et sunnite.

Vous êtes policier et vous acceptez de répondre aux questions d’Oumma ? Pourtant, dans certains milieux, on prétend encore que ce site ferait le jeu des « islamistes », ou des « islamo-gauchistes ».

Je le dis dans le livre, Oumma est une référence intellectuelle, grâce à ses débats, ses analyses politiques, ses articles historiques. D’ailleurs, des candidats aux élections présidentielles se sont exprimés sur ce site. Je n’ai donc aucun problème pour répondre à cette interview. Quant au terme « islamo-gauchisme », je l’évoque dans « Les musulmans en France », affirmant qu’Oumma est à l’origine d’initiatives de cette mouvance « islamo-gauchiste », très frondeuse vis-à-vis de l’islam institutionnel.

Contrairement à beaucoup de spécialistes autoproclamés de l’islam, vous n’affirmez pas que tous les « barbus » sont des poseurs de bombes, ou que Tariq Ramadan passe son temps à former des terroristes ?

J’ai travaillé plusieurs années sur l’anti-terrorisme. Je suis davantage satisfait de m’impliquer sur le non-terrorisme que sur le terrorisme. Pour répondre plus précisément à votre question, les personnes qui cherchent à entretenir un climat de peur le font, certes, pour des raisons politiques, idéologiques, mais aussi mercantiles. On vend davantage de livres quand on crie au loup…

Vous dédouanez Tariq Ramadan de tous liens avec Al-Qaïda. Il n’est pas non plus le porte-parole des Frères musulmans en Europe. En revanche, vous n’êtes pas très tendre avec lui, parlant d’un « prurit passager » ?

Il est incontestablement surdimensionné. En le diabolisant, une partie de l’intelligentsia française lui a donné, volontairement ou non, une épaisseur politico-religieuse qu’il n’a pas. Je m’étonne que chaque fois qu’on lui pose une question un peu épineuse sur le dogme, Tariq Ramadan renvoie systématiquement aux savants…

Comment analysez-vous l’attitude de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), qui, après avoir longtemps flirté avec Nicolas Sarkozy, fait siffler son nom lors de son dernier congrès annuel au Bourget ?

L’UOIF considère que le ministre de l’Intérieur les a trahis. Ce n’est pas un hasard si Fouad Alaoui, le responsable musulman le plus impliqué dans les relations avec Nicolas Sarkozy, sonne lui-même la charge contre le candidat de l’UMP.

Laissez-vous entendre que l’UOIF a des comportements similaires à ceux des Partis communistes d’autrefois : celui qui a fauté doit faire son autocritique publique ?

Je préfère dire que les Frères musulmans en général, et l’UOIF en particulier, développent une stratégie de prise en main des appareils - afin d’accéder au pouvoir - qui prime sur tout le reste. L’important est moins de résoudre les problèmes, d’apporter des solutions, que de mettre des hommes à eux dans les principaux rouages. C’est effectivement difficile de travailler avec l’UOIF.

Est-il plus facile de collaborer avec la Grande Mosquée de Paris ou avec la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF) ?

Non. L’UOIF au moins possède une structure.

Que faut-il faire du Conseil français du culte musulman (CFCM), qui est un peu, quelque part, votre enfant ? Le laisser mourir de sa belle mort ?

Certainement pas. Aucun des principaux candidats à l’élection présidentielle ne souhaite casser le CFCM. Sa principale qualité est d’exister, et il doit durer. Pour cela, il lui faut acquérir de la crédibilité et une légitimité. La balle est dans le camp des musulmans. Le grand handicap tient dans la fragilité des trois grandes fédérations, Grande Mosquée de Paris, UOIF et FNMF. Ajoutez les pesanteurs ethnico-religieuses…

Ne voulez-vous pas parler carrément de la mainmise de certains Etats, Maroc, Algérie, Turquie, sur le CFCM ?

Nul ne peut nier qu’il existe des liens entre certaines fédérations et des ambassades. Peut-on parler d’inféodation ? Certes, l’autorité religieuse vient souvent du pays d’origine. Mais il ne faut pas systématiser. C’est un peu plus compliqué que cela. Autrement, les Marocains, qui sont plutôt plus investis dans la gestion du culte et dans les circuits du financement moyen-oriental que les Algériens, seraient au pouvoir.

Propos recueillis par Ian Hamel

(*) Bernard Godard et Sylvie Taussig, « Les musulmans en France. Courants, institutions, communautés : un état des lieux ». Editions Robert Laffont, 454 pages.

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Auteur : Ian Hamel

Journaliste,  a publié “L’énigme Oussama Ben Laden” aux Editions Payot le 5 novembre 2008, auteur également du livre « La vérité sur Tariq Ramadan, sa famille, ses réseaux, sa stratégie » aux éditions Favre, préface de Vincent Geisser.

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