Ahmed Bouda : un islamo-nationaliste Algérien

L’historien Mahfoud Kaddache, en conclusion de sa thèse sur l’histoire du mouvement nationaliste algérie

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mercredi 27 février 2008

L’historien Mahfoud Kaddache, en conclusion de sa thèse sur l’histoire du mouvement nationaliste algérien, écrivait que le message du nationalisme révolutionnaire « s’identifiait avec la conscience populaire, d’autant qu’il s’abreuvait à des sources prolétariennes - se rappeler les influences de la classe ouvrière qui ont été à l’origine de la formation des militants émigrés – vivifiés par les enseignements de la Nahda et du nationalisme arabe, et par une foi ardente, celle de l’islam »[1].

Ahmed Bouda fut, sûrement, l’un des symboles les plus significatifs, de par ses origines sociales, de par sa culture arabo-islamique et son attachement à l’Islam, de cette conscience populaire en action que fut le nationalisme algérien. En effet, la vie de ce pionnier du nationalisme révolutionnaire algérien apparaît comme une expression exemplaire des idées, des luttes, des souffrances et des persévérances des couches populaires qui ont animé le mouvement nationaliste révolutionnaire algérien depuis la constitution de l’Etoile Nord Africaine au milieu des années vingt jusqu’à l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Né à Aïn-Taya en Basse Kabylie, le 3 avril 1907, Ahmed Bouda fut l’une des figures les plus marquantes du nationalisme révolutionnaire algérien. Grand de taille, le visage troué par la variole, il avait la réputation d’être un « dur » et il ne cherchait pas à se départir de cette image de lui-même. Analphabète jusqu’à l’adolescence, ancien repris de justice, Ahmed Bouda était un autodidacte qui avait apprit à lire et à écrire le français et l’arabe seul.

Cet « homme du peuple » s’était « bricolé » une culture en fréquentant les milieux confrériques puis les cercles de l’Association des Ouléma et en s’imprégnant de l’atmosphère du quartier populaire de Belcourt à Alger dans lequel il vivait avec femme et enfants dans un petit appartement et ce même lorsqu’il appartenait à la direction du PPA-MTLD. L’un de ses frères de luttes au sein du Parti nationaliste, Benyoucef Ben Khedda, le définissait comme « un pieux fellah de Boudouaou »[2]. En effet, Ahmed Bouda était empli de cet Islam populaire qui était le fond idéologico-culturel du nationalisme révolutionnaire algérien. Selon Benyoucef Ben Khedda, « sa devise se résumait en deux mots : religion et patrie (Eddine ou el watan) »[3].

De sa fréquentation des cercles islahistes, Ahmed Bouda garda un souci permanent de l’identité afin que le groupe retrouva l’estime de soi, promue au travers de la réhabilitation de son l’histoire, de sa culture et de sa religion. De fait, pour lui, et pour nombres de militants nationalistes révolutionnaires, les idées islahistes devinrent des sources majeures du nationalisme algérien car en réhabilitant l’histoire, la culture et la religion, elles en faisaient des doctrines immanentes capables d’insuffler l’idée de la renaissance au sein de la communauté nationale-religieuse.

Mais les islahistes se cantonnèrent bien souvent dans le rôle de gardiens de la tradition islamique et d’entrepreneur dans le domaine idéologico-culturel ce qui les détourna de l’action politique directe et au final limita leur action. En effet, il devenait de plus en plus difficile d’œuvrer à la revivification de la communauté et à la relecture de la tradition si les conditions sociales d’existence de cette communauté subalternisée n’étaient pas bouleversées. La communauté ne pouvait pas uniquement être réhabilitée dans la sphère des idées culturelles et religieuses, il était nécessaire qu’elle le soit dans le monde réel, le monde politique. Du fait de cette impasse de l’action islahistes, l’Association des Oulémas devint, bien souvent, un sas de passage pour ceux qui avaient été socialisés dans son giron vers l’engagement nationaliste révolutionnaire.

L’engagement d’Ahmed Bouda, comme des autres militants nationalistes formés dans le giron de l’Association des Oulémas, dans les rangs nationalistes révolutionnaires ne signifiait pas l’abandon des desseins, des idées religieuses et culturels islahistes mais leurs mutations en projets et en actions politiques.

Ainsi, pour Ahmed Mahsas, le but du mouvement national, en tant que structure d’action, était de conduire la société algérienne à « retrouver son identité, sa personnalité culturelle et son indépendance nationale. Il s’oppose aux agressions et aux influences qui, sous le terme de modernisation, tendent à soumettre la société à la domination et à l’exploitation. Il permet de « filtrer », de « nationaliser » les apports étrangers positifs et de rejeter les normes et les modèles inadéquats. Les innovations et les changements ne s’effectuent pas sous la pression externe pour rendre la société conforme à ces derniers. Au contraire, ils doivent, pour être bénéfiques, procéder de la dialectique interne de la conversion et du changement, de l’ancien et du nouveau »[4].

Formé dans la clandestinité

Militant nationaliste révolutionnaire de la première heure, Ahmed Bouda adhéra à l’Etoile Nord Africaine début 1937 au moment de la dissolution du premier mouvement nationaliste révolutionnaire algérien par le gouvernement du Front Populaire. D’après Benyoucef Ben Khedda, « avide d’action politique, il s’engage dans cette formation qui revendique ouvertement l’indépendance de l’Algérie et dont l’activité se poursuit dans le PPA en 1937 après qu’elle eût été dissoute »[5].

Accédant rapidement aux responsabilités au sein du mouvement nationaliste révolutionnaire, il devint secrétaire de la section du Parti du Peuple Algérien de la section de Belcourt en 1939. La même année il fut nommé trésorier du journal du PPA Le Parlement Algérien qui était rédigé dans ses grandes lignes par les dirigeants nationalistes emprisonnés à Maison Carrée. Messali Hadj notait dans ses mémoires qu’il avait pu poursuivre son activité politique, malgré son emprisonnement, grâce aux hommes qui relayaient ses idées et son action hors des murs des geôles coloniales : « personnellement j’ai pu interposées, intervenir, recommander, diriger et orienter la marche du parti »[6]. Ahmed Bouda faisait parti de ces hommes qui relayaient les idées de Messali Hadj de l’autre côté des murs des prisons coloniales.

Poursuivi pour « apposition d’affiche tendancieuse », Ahmed Bouda fut peu après inculpé de « reconstitution de ligue dissoute » et incarcéré le 31 juillet 1940 au Camp de Djenien Bou Rezeg. Là-bas il poursuivit son activité nationaliste parmi les internés. Mobilisé, il fut libéré pour être rappelé. Cependant, le militant nationaliste révolutionnaire fut déchu de son grade de Sergent pour avoir invité les Algériens mobilisés sous le drapeau français à désobéir aux ordres.

Durant la seconde guerre mondiale, il assura la direction du PPA alors clandestin, entre 1939 et 1943, avec Mohammed Lamine Debaghine, Ahmed Mezerna, Embarek Fillali et Amar Khellil. Durant cette période, avec les autres membres de la direction, emmené par Mohammed Lamine Dabaghine, il s’efforça de faire respecter la ligne politique définie par Messali Hadj qui rejetait les « ouvertures » faites par le gouvernement de Vichy comme par l’Allemagne Nazi.

En effet, pour le leader nationaliste, il n’était pas question de s’allier avec les régimes totalitaires européens au nom de la lutte contre le colonialisme. Ainsi, dans le premier numéro du Parlement Algérien il affirmait : « aucune préférence pour aucun impérialisme. Démocrates ou totalitaires constituent deux blocs qui ne sont pas dissemblables quant à leur esprit et leur méthode impérialiste ».

Renvoyant les deux blocs dos-à-dos Messali Hadj constatait que « le bloc démocratique, qui proclame son respect pour la liberté et son amour pour la paix, combat, avec acharnement et par des moyens tout aussi condamnables que ceux employés par le bloc totalitaire, les aspirations de liberté et de justice de l’Islam méditerranéen »[7].

Cette politique de neutralité active n’était pas facile à faire respecter car de nombreux militants nationalistes révolutionnaires étaient favorables à une alliance avec « l’ennemi héréditaire » de la France au nom du vieil adage selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon amis ». Ahmed Bouda, alors responsable du comité d’organisation, fut même menacé de mort, à cette période, par les hommes de Mohammed Taleb, le principal chef de file des partisans du rapprochement avec l’Allemagne[8].

Après le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, la vie politique reprit en Algérie avec la publication du Manifeste du Peuple Algérien. Les hommes du PPA appuyèrent le Manifeste afin de continuer leur action nationaliste de manière plus efficace. En 1944, Ahmed Bouda fut chargé de la propagande par le comité directeur du PPA clandestin. Astreint à résidence surveillée à Burdeau par les autorités coloniales, en raison de son activité nationaliste, il décida se soustraire à cette mesure et de vivre dans la clandestinité. A l’époque, il effectuait des liaisons entre les différentes sections du PPA dans le département d’Alger. Peu après, la police coloniale le rechercha pour sa participation à la diffusion du journal nationaliste clandestin L’Action Algérien.

Durant la guerre, Ahmed Bouda aida les jeunes nationalistes de son quartier qui s’étaient regroupés au sein du « Comité des Jeunes de Belcourt », dirigé par Mohammed Belouzidad, à se former intellectuellement et à la pratique militante. Dans cette organisation de jeunes mûrissaient l’idéologie du nationalisme révolutionnaire algérien.

Décrivant ces jeunes Mahfoud Kaddache écrivait : « possédant une solide instruction primaire, consolidée par des lectures personnelles, des cours et des conférences proposées par l’Organisation, ils finirent par avoir une large formation politique. En plus de leur tâche de propagande, inscriptions murales, tracts, prises de parole dans les réunions de sociétés sportives, de bienfaisance, et au cours des fêtes familiales, les jeunes de l’Organisation furent également chargés de la collecte de fonds, de matériel d’imprimerie et, pour certains, d’armes.

La formation idéologique n’était pas oubliée. Dans les réunions des cellules d’Alger, par exemple, des discussions s’instauraient après des exposés sur la politique extérieure de la France et de l’Angleterre, l’orientation nouvelle de la politique du Pcf, après les accords Laval-URSS, le mouvement irlandais, la résistance européenne contre les nazis… La Charte de l’Atlantique, les déclarations de Roosevelt et des dirigeants américains, furent largement commentés. Des conférences sur Djamel Adine Al Afghani le cheikh Abdou apportèrent à leur action révolutionnaire anticoloniale des dimensions propres, celles du nationalisme maghrébin et arabe »[9].

En mars avril 1945, la direction du PPA se composait de Mohammed Lamine Debaghine, Hocine Asselah, Hocine Mokri, Chawki Mostefaï, Hadj Mohammed Cherchalli, Saïd Amrani, Ahmed Bouda, Ahmed Mezerna, Amar Khellil, Embarek Fillali. Tous étaient permanents et touchaient une mensualité de 5 000 francs sauf Mohammed Lamine Debaghine qui exerçait la médecine à Saint-Arnaud [El Eulma][10].

Après des émeutes à Ksar Chellala, où Messali Hadj était assigné à résidence, le 18 avril 1945, le leader nationaliste fut déporté au Congo. Pour la direction du PPA, le 1ier mai était l’occasion de réagir à ce coup de force. Ahmed Bouda fut chargé d’organiser les manifestations à Alger. Des cortèges parcoururent les rues d’Alger encadrés par les militants du PPA qui brandissaient des drapeaux et des banderoles portant les inscriptions : « Libérez Messali, Libérez les Détenus, Indépendance ». La police coloniale tira sur le cortège tuant quatre manifestants dans la capitale algérienne[11]. La répression du 1ier mai n’était que le prélude de la grande répression qui devait s’abattre sur l’Algérie après le 8 mai 1945.

Suite aux manifestations du 8 mai 1945, la répression coloniale atteint tout le nord constantinois. Pour répondre aux massacres des populations civiles par les troupes françaises, la direction du PPA envisagea de déclancher une action armée sur l’ensemble du territoire algérien. Elle fixa l’insurrection à la nuit du 23 au 24 mai. Les membres de la direction furent dépêchés sur place en vue de déclancher l’insurrection. Ahmed Bouda devait s’occuper de la région de Tablat et de l’Arba.

Il se rendit à Tablat dans une voiture remplie des révolvers et de sabres. Arrivé à Tablat, il convoqua les responsables locaux du PPA afin de leur demander de distribuer les armes aux hommes sûrs du centre afin de lancer une insurrection. Selon Ahmed Bouda, dans la région de Tablat et de l’Arba, il y avait deux ou trois cent tabors marocains « prêts à marcher avec armes et bagages avec nous »[12]. Les responsables locaux du PPA s’y refusèrent, en affirmant qu’une insurrection locale n’avancerait en rien la cause nationale mais qu’en retour elle provoquerait une terrible répression.

Après les manifestations et les répressions de Mai 1945, Ahmed Bouda fut condamné à vingt ans de travaux forcés, vingt d’interdiction de séjour pour « activité anti-française » et confiscation de ses biens présents et à venir. Recherché par la police coloniale, il refusa de quitter Alger où il se cachait. Durant cette période de clandestinité, il portait toujours sur lui deux révolvers de gros calibre en cas d’accrochage avec les forces de l’ordre coloniales. En même temps, la possession d’une arme était un moyen au sein du PPA de faire pression, au moins de manière symbolique, sur ceux que l’on soupçonnait d’être des « modérés ». L’achat et la détention d’armes étaient un des principes fondamentaux de l’action clandestine. Ainsi, la détention d’une arme devenait l’un des objets fétiches du rite de passage dans la clandestinité.

Entre espace public et action clandestine

Dans la clandestinité, Ahmed Bouda appartenaient toujours à la direction du PPA qui à l’époque se divisait en deux groupes : le groupe de la « Casbah » et celui de « Belcourt ». Ahmed Bouda appartenait à ce dernier, dirigé par Mohammed Lamine Debaghine, qui comprenait, entre autres, Embarek Filali et Messaoud Boukadoum. Ce groupe était alors prépondérant dans l’organisation nationaliste révolutionnaire et étendait son influence sur le Constantinois, la Kabylie, Belcourt et Oran. Selon Moahmmed Harbi, le groupe dit de « Belcourt » passait « pour le plus radical » et tenait « son autorité de sa fidélité à l’orientation donnée au parti en 1939 » même si son chef considérait Messali Hadj comme « un homme fini »[13]. Mohammed Lamine Debaghine estimait qu’il appartenait à la nouvelle génération de prendre en main le destin du PPA.

Telle était la situation du PPA en mars 1946, lorsque le gouvernement français proclama l’amnistie des détenus et des condamnés politiques. Cette amnistie permit aux militants nationalistes de reprendre leurs activités au grand jour. Messali Hadj, fut autorisé à rentrer en Algérie où il s’installa à Bouzaréah le 13 octobre 1946, car Alger et les grandes villes du pays lui demeuraient interdites.

A peine arrivé, il présida une réunion du Comité Central afin de décider de l’attitude à adopter vis-à-vis des élections. Face aux cadres d’un mouvement qui avait fait du refus de l’action légale son credo, Messali Hadj réussit à imposer le principe de participation aux élections. Le PPA, dissous en septembre 1939, présenta ses candidats sous l’étiquette des listes pour le Triomphe des Libertés Démocratiques qui devint la façade légale du parti nationaliste révolutionnaire.

Suivant les instructions de son parti, Ahmed Bouda se présenta aux élections à législatives du 10 novembre 1946 dans la première circonscription du Constantinois, dans le sud du département, sous l’étiquette des listes pour le Triomphe des Liberté Démocratiques. Au cours d’une réunion au siège du PPA à Alger, le 24 octobre 1946 il définissait l’objectif que sous tendait sa candidature. 

Appuyant son argumentaire de nombreuses citations du Coran, il commençait par donner le salut de Messali Hadj, « premier résistant Algérien, grand patriote qui a préféré les prisons à la collaboration ». Puis, Ahmed Bouda fit l’éloge du peuple algérien « qui n’est pas un peuple pourri comme prétendent certains, mais un peuple réduit à l’esclavage par l’impérialisme ». Selon lui la libération de Messali Hadj « était l’œuvre de ceux qui ont connu les prisons, les gamelles, les tortures des policiers, des militants de la première heure qui composent aujourd’hui les listes pour le Triomphe des Liberté Démocratiques. […] Les candidats de la liste ne sont ni des savants, ni des hommes qui sortent des facultés. Ce sont des militants qui ont souffert, qui ont connu les tortures des prisons et qui sont prêts à recommencer pour le peuple »[14].

Au court de la campagne électorale, il prononça une allocution à Radio Alger, le 5 novembre 1946, dans laquelle il rappelait qu’au-delà des élections, la priorité restait la lutte contre le colonialisme. Son discours nationaliste puisait sa force dans la référence constante à la foi islamique qui était l’une des marques identitaires du nationalisme révolutionnaire algérien.

Ainsi, il affirmait : « Louange à Dieu, le seul maître que nous craignons ; salut et miséricorde soient sur Mohammed, fils d’Abdallah […] Au nom de la liste pour le Triomphe des Libertés Démocratiques […] Le colonialisme maudit a fait souffrir notre peuple durant un siècle entier et continue de nous entraver en toutes circonstances […] L’administration Algérienne despotique n’a pas agréé la liste qui porte son nom [celui du PPA], ni nos listes de Sétif et d’Oran. Cette provocation, ô peuple algérien, vise tes fils sincères au moment où nous voyons toutes les nations maudire et haïr le colonialisme et sa politique meurtrière.

Il faut que tu saches, ô peuple, que la liberté et le colonialisme sont deux ennemis qui se repoussent comme l’eau et le feu. C’est pourquoi il nous fait abolir le colonialisme si nous voulons échapper à la honte et au mépris. Le colonialisme, pour nous, signifie : l’ignorance, la misère, l’injustice et la souffrance, la prison et la déportation, le mépris et l’insulte […] Mort au colonialisme […] C’est pourquoi, il est de ton devoir, ô peuple, de choisir, en vue de supprimer cet ennemi sans pitié, des hommes qui ne craignent que Dieu et qui n’ont peur ni de la menace, ni de la souffrance. Dans ce but, nous nous sommes présentés à vous, mes frères algériens, avec un programme national, un credo national et un courage arabe, en comptant sur Dieu et sur vous, ô peuple, pour poursuivre le but pour lequel un grand nombre de patriotes sont morts et qui est la liberté complète et l’indépendance »[15].

A la suite de diverses manœuvres de l’administration seul cinq députés MTLD sur quinze candidats furent élus. L’administration annula deux listes en Oranie et dans le Constantinois. Ahmed Bouda ne faisait pas parti des élus. Sa liste obtint 21 852 voix ce qui n’était pas suffisant pour battre les candidats administratifs, Benchenouf et Cadi Abdelkader, qui obtinrent 49 981 voix. Malgré cet échec, il continua à militer activement au sein du mouvement nationaliste algérien.

Ahmed Bouda participa au premier Congrès nationaliste du PPA-MTLD qui se tint le 15 et 16 février 1947 à Bouzareah puis à Belcourt. A l’issue du congrès, il fut chargé de la commission d’organisation du PPA clandestin dont il avait toujours été l’un des principaux animateurs. Le congrès décida de scinder l’organisation en trois branches : le MTLD légal ; le PPA clandestin ; et l’Organisation Secrète paramilitaire. Le PPA clandestin devait veiller à ce que le MTLD ne sombre pas dans l’électoralisme.

Il devait garder des cellules de réserves à l’écart de l’activité légale, afin de parer à une éventuelle répression. Le comité d’organisation du PPA réunissait tous les mois les chefs de wilayat. De plus, il s’occupa du ravitaillement des maquisards kabyles du PPA-MTLD en fonds et en armes par l’entremise de militants sûrs parmi lesquels son neveu Abdelkader Bouda. Il organisait aussi le repli et la cache de ces maquisards sur Alger.

Cette fonction de dirigeant de la clandestinité du PPA l’amenait à effectuer de nombreuses tournées dans toute l’Algérie pour le compte du parti. Ne comptant pas les heures et les kilomètres, Ahmed Bouda déployait une grande activité dans son action militante. Ces tournées avaient pour but d’organiser les sections locales, de veiller à leur bon fonctionnement, de diffuser les mots d’ordres du parti et de s’assurer de la mobilisation constante des militants.

De même, il dirigeait des agents de liaison qui ne dépendaient que de lui et qui lui rendaient compte de la situation locale du PPA-MTLD. Ces militants étaient en général des jeunes qui en 1945 agissaient, déjà, dans la clandestinité sous ses ordres, tels que Mohammed Askri dit « yeux bleus », Ahmed el Caba, Tounssi, Ahmed Fayed ou Ahmed Mahsas. Pour contacter ses agents de liaison et recevoir leurs rapports, Ahmed Bouda disposait de plusieurs « boites aux lettres » sur Alger.

Dans quartier de Belcourt, son fief, sa popularité était très grande, notamment auprès des jeunes, du fait de son intransigeance dans sa lutte contre le colonialisme et de son action résolue pour l’indépendance de l’Algérie. Ahmed Bouda avait des contacts personnels avec des militants « sûrs » de Belcourt et de la Casbah qui lui servaient à organiser un véritable service de sécurité du PPA-MTLD. Pour organiser ces groupes, il s’appuyait sur des hommes, tels que Abdelhamid Sid Ali, Kestrandji ou Rabah Zaaf, issus, comme lui, des couches plébéiennes de la population algérienne qui habitaient les quartiers populaires d’Alger où le PPA-MTLD imposait son hégémonie dans l’espace public.

Ces hommes n’hésitaient pas à faire le « coup de poing » contre les autorités coloniales, les opposants du parti ou contre les membres du parti qui refusaient de se plier à la discipline de groupe. Ces groupes agissaient aussi dans la lutte contre la prostitution et contre la consommation d’alcool au cours de ce qui était appelé, dans la Casbah, « des fêtes de la bière » c’est-à-dire de véritables « expéditions punitives » contre les musulmans qui s’adonnaient à la consommation de boissons alcoolisées. Ces méthodes ne faisaient pas l’unanimité au sein du parti nationaliste révolutionnaire mais tous savaient qu’Ahmed Bouda, par sa force de caractère, par sa capacité de conviction et par son encrage dans les quartiers populaires d’Alger, était un élément majeur dans le dispositif du PPA-MTLD.

Membre du Bureau Politique du PPA-MTLD, il fut élu délégué à l’ « Assemblée Algérienne » de la circonscription d’Alger le 4 avril 1948. Cette élection était un tour de force puisque le scrutin fut massivement truqué par l’administration coloniale sous la direction du gouverneur socialiste Edmond Naegelen. L’administration coloniale qui connaissait la popularité des thèses du MTLD, fabriqua des élections à sa convenance afin d’écarter toute revendication nationaliste.

Selon Charles-André Julien, « les préfets affirmaient que si la propagande nationaliste s’exerçait sans obstacle, le MTLD obtiendrait 90% des voix »[16]. Les résultats du second collège furent éloquents : quarante et un siège pour les « indépendants » proche de l’administration, neuf pour le MTLD, huit pour l’UDMA de Ferhat Abbas, un pour un indépendant fédéraliste et un pour un social-indépendant.

En plus du truquage des élections, une terrible répression s’abattit sur le PPA-MTLD : nombres de réunions de parti nationaliste furent interdites ; le journal Al Maghrib Al Arabi, proche du PPA-MTLD fut saisi ; les perquisitions et les arrestations de militants, pour trouble à l’ordre public, se multiplièrent. Sur cinquante neuf candidats MTLD trente deux furent arrêtés pour atteinte à la souveraineté française.

Deux conditions avaient rendu possible l’élection d’Ahmed Bouda à l’ « Assemblée Algérienne » : premièrement, il était beaucoup plus difficile à l’administration coloniale de « trafiquer » les élections dans les centres urbains, où la population était politisée et où les partis algériens étaient bien organisés, que dans les centres ruraux ; deuxièmement, la forte l’implantation d’Ahmed Bouda dans sa circonscription faisait qu’il contrôlait bien mieux la situation que des candidats fraîchement parachutés par le MTLD. Les hommes d’Ahmed Bouda à Alger avaient pu imposer leur présence dans les bureaux de vote et veiller au bon déroulement des élections alors que dans bien des endroits l’administration n’avait pas rencontré d’opposition véritablement organisée.

Dès la première séance à l’ « Assemblée Algérienne » les députés nationalistes révolutionnaires affirmèrent leur identité nationale et politique. Benyoucef Ben Khedda la décrivait en ces termes : « à la séance inaugurale de l’Assemblée Algérienne, les délégués du premier collège (européen) ont entonné la Marseillaise selon la tradition française en cours dans les assemblées élues ; ceux du MTLD deuxième collège, (musulman) se levèrent à leur tour, mais pour leur répliquer, et ils entonnent : Fidaou El Djazaïr. Inutile de décrire la stupéfaction indignée des élus européens qui entendent pour la première fois l’hymne du PPA composé par Moufdi Zakaria en 1937, bien avant Kassamen, qui, lui, fut composé en 1956. Depuis, la Marseillaise ne retentit plus jamais dans l’enceinte de l’Assemblée Algérienne, ou, ailleurs, dans une toute autre assemblée officielle »[17].

Après cette séance inaugurale à l’ « Assemblée Algérienne », Ahmed Bouda se fit remarquer par ses interventions en arabe et sa défense des Scouts Musulmans Algériens à qui l’administration coloniale refusait l’octroi de subventions. Selon Mahfoud Kaddache, « les incidents se succédèrent, le langage tenu par les délégués MTLD ne pouvait être admis par les colons habitués à une certaine servilité dans les interventions des béni-oui-oui, et à davantage de mesure et de nuances dans celles des élus musulmans les plus turbulents. Le chahut, les bagarres même étaient souvent la règle lorsque les délégués nationalistes prenait la parole »[18].

Loin de se laisser impressionner par cette atmosphère hostile, Ahmed Bouda et les autres élus du MTLD s’exprimaient régulièrement en langue arabe au sein de l’assemblée afin d’affirmer leur identité algérien face aux tenants de la colonisation qui protestaient vigoureusement contre l’emploi de cette langue au sein d’une institution « française ». L’ « Assemblée Algérienne » servait de tribune aux élus MTLD pour exposer leurs convictions nationalistes révolutionnaires. Ainsi, le 9 avril 1949, Ahmed Bouda conclut une intervention à propos de la sécurité sociale en affirmant sa conviction de la voir organisée « soit aujourd’hui par l’intermédiaire de cette Assemblée et avec son appui, et c’est ce que nous espérons, soit demain malgré cette Assemblée, et demain n’est pas loin ! »[19].

Durant son mandat, il fut l’objet de diverses condamnations : le 15 février 1949 à 5 000 francs d’amende pour outrage à des gendarmes de la brigade de Teniet-el-Haad ; le 18 mai 1951 à 3 trois mois d’emprisonnement et 120 000 francs d’amande pour « atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat » ; le 30 novembre 1952 à 5 000 francs d’amende par le tribunal correctionnel de Tizi-Ouzou, pour participation à une manifestation publique non déclarée tenue à Rebeval le 28 avril 1952.

Malgré ces condamnations à répétition, Ahmed Bouda n’édulcorait pas son discours nationaliste révolutionnaire. Au sein du parti, il s’attachait toujours à rappeler le caractère révolutionnaire du PPA-MTLD et l’objectif de libération nationale totale. Au cours d’une conférence tenue le 4 janvier 1950 au 2 place de Chartres à Alger, siège du parti nationaliste, il affirmait : « nous n’avons pas besoin de poltrons mais de gens sûrs, des militants qui n’hésitent pas à exécuter sans discussion les ordres reçus, quels qu’ils soient ». Il demanda aux responsables de surveiller et de dresser une liste des « tièdes » qui devaient être « éliminées » du parti. « Notre parti, rappelait-il, est un parti révolutionnaire et non un parti revendicatif. Nous avons besoin de « durs » et ceux qui n’en sont pas n’ont qu’à disparaître »[20].

Dans cette perspective révolutionnaire le PPA-MTLD devait savoir utiliser la conjoncture sociale à son avantage dans l’optique de la libération de l’Algérie. Ainsi, lors d’une allocution à Boufarik, en Mai 1950, il définit la façon dont, selon lui, le PPA-MTLD pouvait « utiliser » les jeunes chômeurs comme arme contre le colonialisme : « les jeunes chômeurs seront pour nous une pépinière de maquisards où nous n’aurons qu’à choisir les plus sûrs pour notre armée secrète. Ils ne demanderont pas mieux qu’à y servir moyennant une solde minime. Ce sera toujours mieux pour eux que de s’engager dans l’armée française. Quand aux armes, nous en trouverons »[21].

Islam et arabisme

Militant nationaliste révolutionnaire, Ahmed Bouda qui était kabyle, fut l’un des grands pourfendeurs du berbérisme lorsque ce problème se posa au sein du PPA-MTLD en 1949. En fait, l’apparition du berbérisme au sein du PPA-MTLD remontait aux années 1946-1947. Les berbéristes étaient influencés dans leurs idées par le Parti Communiste Algérien qui affirmait le concept de « nation algérienne en formation » résultant du mélange de différentes « races ».

Ainsi, le PCA refusait tout lien particulier entre l’Algérie et le monde arabo-islamique. Comme les communistes, les berbéristes refusaient l’idée d’une Algérie arabe et musulmane se faisant les défenseurs de la nation d’Algérie algérienne c’est-à-dire détachée de tout lien particulier avec le monde arabo-islamique. Ainsi, l’un des principaux chefs de file de la tendance berbériste, Rachid Ali Yahia, s’opposa à tout soutient de la cause palestinienne. Selon Mohammed Harbi, les berbéristes étaient profondément marqués par l’enseignement reçu sur les bancs de l’école française. Ils restaient « élitistes » et affichaient « un laïcisme agressif »[22].

Face à la colonisation, Ahmed Bouda était de ceux qui affirmaient l’unité culturelle d’une Algérie indépendante qu’il voulait arabe et musulmane c’est-à-dire lié à l’espace civilisationnel arabo-islamique. Il ne niait pas les spécificités linguistiques ou culturelles de la Kabylie mais considérait que l’Islam et la langue arabe devait être les fondements de l’unité de l’Algérie par delà les particularismes locaux.

Cette position était partagée par de nombreux militants puisque, écrivait Benyoucef Ben Khedda, « la langue et la culture berbères étaient acceptées dans la mesure où le principe arabo-islamique, fondement idéologique du Parti, n’était pas remis en cause »[23].

Comme de nombreux militants nationalistes révolutionnaires algériens originaires de Kabylie, parmi lesquels Belkacem Radjef, Saïdi Sadok, Chawki Mostefaï ou Krim Belkacem, il était opposé à l’idéologie berbériste en tant qu’idéologie hostile à l’Islam et facteur de division entre Algériens face au colonialisme. Ainsi, Ahmed Bouda fut le premier, au sein de la direction au PPA-MTLD, à dénoncer le berbérisme en décembre 1948 au cours de la réunion du Comité Central à Zeddine. Selon Benyoucef Ben Khedda, « il dénonça la tendance berbériste qui était passée des idées aux actes, tentait de se structurer à l’intérieur même du Parti. Il fut combattu par Bennaï, Ould Hammouda et Aït Ahmed »[24].

Par la suite, alors que la crise s’aggravait, Ahmed Bouda fut envoyé en délégation, avec Hadj Mohammed Cherchali, auprès d’Hocine Aït Ahmed qui leur aurait demandé de lui laisser faire sa propre enquête afin de savoir de quoi il retournait. Une fois son enquête effectuée Hocine Aït Ahmed aurait affirmé à Ahmed Bouda et à Hadj Mohammed Cherchali qu’il se désolidarisait des éléments berbéristes[25]. Finalement la crise berbériste se solda, en 1949, par l’exclusion, du PPA-MTLD, des berbéristes qui pour certains rallièrent le Parti Communiste Algérien.

Défenseur de l’identité arabo-islamique de l’Algérie et homme de foi, Ahmed Bouda présida la « commission des affaires islamiques » du PPA-MTLD, crée en 1947 à un moment ou la question culturelle devint « une question majeur pour les nationalistes »[26]. Dans le champ culturel la démarche des nationalistes révolutionnaires, selon Mohammed el Korso, « s’inspirait en fait du primat dont devait bénéficier le politique (la lutte anti-colonialiste) sur toute autre question, fut elle culturelle et religieuse. Pour Messali et ses lieutenants les problèmes culturels (langue arabe, islam, analphabétisme) ne peuvent être réglés que dans le cadre d’une « Algérie – libre et indépendante » »[27]. De fait, le PPA-MTLD donna à l’enseignement de la langue arabe et de l’Islam une dimension anti-colonialiste et révolutionnaire.

Ainsi, le PPA-MTLD investit beaucoup en faveur de l’enseignement de la langue arabe et pour la défense de l’Islam. La « commission des affaires islamiques » avait notamment pour but de contrôler l’enseignement dispensé dans la soixantaine de médersas du PPA-MTLD qui couvraient le territoire Algérien. Des corps d’inspecteurs, de directeurs et de mouderrèsin nationalistes, sous la direction d’Ahmed Bouda, étaient chargés de superviser et de gérer les médersas nationalistes révolutionnaires. Au sein de celles-ci « étaient enseignées par des maîtres qui n’avaient rien à envier aux mouderrèsin islahistes, les valeurs de la culture arabo-islamique »[28].

Cependant, le président de la commission des affaires islamiques devait faire face dans ses fonctions à la faiblesse de la trésorerie du PPA-MTLD qui ne parvenait pas à couvrir tous les besoins en matière d’enseignement. Constatant l’importance de cette action éducative, Mohammed el Korso évoquait, à propos des structures d’enseignement liées au parti nationaliste révolutionnaire, « l’intérêt qu’a suscité pour le PPA-MTLD l’enseignement de la langue arabe. L’édification de nombreuses médersas et surtout les multiples condamnations auxquelles étaient soumis les enseignants nationalistes, constituent autant de preuves sur l’existence vivante de cet enseignement et sur tout de son importance dans la stratégie du parti de Messali »[29].

Militant nationaliste révolutionnaire profondément influencé par la nahda, Ahmed Bouda défendait des conceptions nationalistes profondément influencées par les idées salafis de « fraternité islamique » développées par Djamal ed-Din al-Afghani.

Ainsi, un autre acteur du mouvement national algérien, Ahmed Mahsas, affirmait que « conscience nationale, patriotisme, nation ou peuple sont inséparables chez les croyants de la conscience qu’ils ont d’appartenir à la Oumma dont la signification universelle est dénué de tout esprit de racisme »[30]. Pour Ahmed Mahsas, « le nationalisme révolutionnaire du PPA tout en se fondant sur les acquis et la valeur de la civilisation arabo-musulmane s’ouvrait sur l’avenir avec des perspectives universelles. Il s’inscrivait dans la réalité du mouvement de renouveau arabo-musulman dont il constituait une partie intégrante »[31].

Pour Ahmed Bouda l’unité était nécessaire entre les musulmans afin de faire face au défit du colonialisme et de l’Occident impérialiste aussi bien à l’échelle algérienne qu’au niveau international. Ces conceptions étaient affirmées dans un article publié dans L’Algérie Libre : « le résultat [de la division], c’est que l’étranger commande en maître chez nous, exploite nos richesses. L’Algérien est aujourd’hui traité en étranger dans son propre pays, en esclave dans le domaine qui devrait être le sien. Ces épisodes de notre histoire ont donné à notre peuple la volonté de réaliser l’unité des efforts, non seulement de l’Algérie, mais du Maghreb tout entier : unité de vue et aussi d’action. Les tenants de la cause nationale ont toujours eu cette idée aussi bien du temps de l’ENA puis du PPA qu’aujourd’hui du MTLD. Nous n’en dévierons pas, avec l’aide de Dieu, jusqu’à ce que soit rendu au pays son autonomie, ou sa souveraineté, à la justice son influence. […] La foi en l’indépendance, que nous n’étions qu’une poignée à porter en nous, est devenue le credo des 9/10ème des Algériens. L’action politique pour l’indépendance pour laquelle nous combattions déjà à l’époque où les colonialistes opprimaient même ceux qui revendiquaient l’assimilation figure aujourd’hui au programme de tous les partis et groupements progressistes. […] Nous persévérons dans ce sens jusqu’à réaliser une unité solide et complète »[32].

Cette conception d’un nationalisme révolutionnaire algérien profondément lié aux luttes de l’ensemble du monde arabo-islamique qu’Ahmed Bouda partageait avec de nombreux militants du PPA-MTLD, l’amena, fin 1952, à effectuer un voyage au Caire pour le compte de son Parti en compagnie d’Ahmed Mezerna.

Ce voyage, comme ceux d’autres cadres nationalistes, devait permettre d’internationaliser la question algérienne afin de faire sortir la lutte pour l’indépendance d’un tête-à-tête avec le pourvoir colonial français. Au Caire il rencontra le Général Néguib, l’Emir Abd el-Krim el-Khattabi, réfugiés dans la capitale égyptienne depuis 1947, le secrétaire général de la Ligue Arabe Mohammed Abd el-Khalek Hassouna, le guide des Frères Musulmans, Hassan el-Houdaybi, et les principaux cadres de la confrérie.

Relatant son voyage au cour d’une conférence destinée aux cadres du PPA-MTLD de la région algéroise, le 11 décembre 1952, Ahmed Bouda affirmait : « Un grand nombre de vos militants vont certainement se laisser intimider par la répression qui sévit au Maroc, en Tunisie et en Algérie ainsi que par la lecture de la presse colonialiste sur le déroulement de la question Tunisienne à l’ONU. […] Je vous supplie de vous attacher plus que jamais à durcir le moral de vos militants, à les rendre aussi sûrs que leurs aînés. Vous pouvez être certains que malgré toutes les mesures de coercition du colonialisme, ce dernier sera mis à genoux. Beaucoup d’entre vous ont vécu la période où le parti était clandestin dans sa totalité. Or c’est à cette période que le PPA a lancée un magnifique défi à tous les Policiers colonialistes qui n’ont peu empêcher notre presse de paraître et nos dirigeants d’agir efficacement. […]

La dissolution nous sera appliquée tôt ou tard, mais elle ne changera rien. Car je peux vous assurer que durant notre séjour au Caire avec Mezerna, nous avons obtenu la certitude que les pays frères d’Orient arriveront à arracher l’indépendance du Maghreb Arabe. […] La même question du Maghreb Arabe sera posée en janvier devant le Conseil de Sécurité, comme elle le sera sans cesse jusqu’à la condamnation ferme de la France. […] Nous venons d’apprendre de Paris que les délégations arabo-asiatiques ont arrêté un plan d’action contre le Gouvernement Français. […] Je vous demande de diffuser cette bonne nouvelle et de garder un contact permanent et étroit avec vos militants, en particulier les plus jeunes qui n’ont pas encore fait leur preuves dans la lutte contre le Colonialisme Français »[33].

Afin de diffuser lui-même la « bonne nouvelle », Ahmed Bouda effectua une tournée dans le département d’Alger. Ainsi, il se rendit dans l’arrondissement de Médéa, au sud du département, à la fin du mois de décembre 1952. Il prit contact avec les cadres nationalistes locaux et leur relata son voyage en Egypte. Ahmed Bouda mit particulièrement l’accent sur la réussite de la révolution égyptienne, dirigée par les « Officiers Libres », qui pouvait servir de modèle pour les Algériens.

A la veille du 1ier novembre 1954

A son retour d’Egypte, les tensions entre le Comité Central et Messali Hadj éclatèrent au grand jour lors de du Congrès d’Alger les 4, 5 et 6 Avril 1953. Du fait des pressions de la direction, Messali Hadj ne pu faire lire que la moitié de son message, par son représentant Moulay Merbah, au Congrès. Au cours, de ce Congrès la direction du PPA-MTLD réussit à faire adopter ses orientations politiques : participation aux élections et alliance avec les partis nationaux algériens.

Ainsi, le MTLD présenta des listes aux élections municipales du 26 avril et du 4 mai 1953 en laissant de côté son programme politique pour participer à la gestion des différentes communes. La direction du parti mit en place une politique de coopération avec les élus du premier collège tel qu’elle fut instaurée à Alger où Abderrahmane Kiouane et Abdelhamid Sid Ali furent élus adjoint au maire Jacques Chevallier .

La rupture fut définitivement consommée entre le Comité Central et Messali Hadj, lorsqu’en août 1953 Benyoucef Ben Khedda, élu secrétaire général du PPA-MTLD lors de la réunion du Comité Central des 4 et 5 juillet à Alger, proposa à ce dernier un calendrier de travail accordant la priorité à la convocation d’un Congrès national algérien réunissant tous les partis nationaux. Messali Hadj s’opposa à cette proposition ce qui devait entraîner une rupture définitive entre lui et le Comité Central. Le leader nationaliste retira sa confiance au secrétaire général du PPA-MTLD et demanda les pleins pouvoirs pour « redresser le Parti ».

A ce moment, la crise restait encore cantonnée dans les sphères dirigeantes du PPA-MTLD. Les militants de base n’étaient pas au courant de ces luttes d’influence et de ces affrontements au sommet. Pour nombre de cadres du PPA-MTLD, dont Ahmed Bouda, il était important que ces divisions n’affectent pas la base du parti afin de ne pas compromettre l’action du mouvement nationaliste révolutionnaire. Dans le même temps il prit nettement position en faveur d’un camp.

Ahmed Bouda s’engagea en faveur du premier groupe, les centralistes, en défendant l’idée de la direction collégiale. Pourtant, il n’était pas parmi les bénéficiaires de la nouvelle orientation politique impulsée par les principaux animateurs de la fronde du Comité Central contre le Zaïm du PPA-MTLD. En effet, Ahmed Bouda fut éliminé de la direction du parti, avec les messalistes Moulay Merbah et Ahmed Mezerna, par Benyoucef Ben Khedda à cause de « ses interventions longues, fastidieuses et encombrées de détails » mais qui, comme le reconnu, plus tard, le même Benyoucef Ben Khedda, Ahmed Bouda « avait le mérite de nous ramener aux réalité concrète »[34].

Loin de suivre totalement ses collègues du Comité Central, Ahmed Bouda restait fidèle à son éthos de militant populaire et radical. Alors que les élus municipaux d’Alger, après la fusillade du 14 juillet 1953 à Paris qui fit plusieurs morts parmi les immigrés algériens, gardèrent le silence, Ahmed Bouda reçu, dans la capitale algérienne, les corps des manifestants abattus par de la police française. Part là, il s’affirmait comme l’un des animateurs de la frange radicale des centralistes.

Au cours de la crise entre Messali Hadj et le Comité Central, Ahmed Bouda s’efforça de contenir les divisions au sommet afin qu’elles ne touchent pas les militants de base. Après les attaques de Messali Hadj contre la direction le 27 décembre 1953, dans un message à la conférence fédérale du Parti qui se tenait à Paris, Ahmed Bouda fut délégué en France par la Comité Central le 15 février 1954. Envoyé auprès de la Fédération France, il chercha à calmer les vieux militants de l’Etoile Nord Africaine et du Parti du Peuple Algérien, restés fidèles à Messali Hadj. Ils avaient été invités par ce dernier à constituer un « Comité de Salut Public » afin de s’opposer au Comité Central.

Durant son voyage en France, Ahmed Bouda rencontra Messali Hadj alors astreint à résidence à Niort. Il dit au leader du PPA-MTLD qu’il était prêt à assumer ses responsabilités devant un Congrès puisqu’il était un des rares cadres du parti à être membre de la direction depuis près de dix ans.

Devant Messali Hadj, il affirma : « des responsables de la situation, les uns sont morts, d’autres se sont retirés ; il ne reste guère que quatre : Messali, Lahouel, Mézerna et Bouda. Présentons-nous devant le Congrès, et assumons nos responsabilités ; n’accablons pas les nouveaux membres du Comité Central ; certains n’y ont accédé que depuis quelques mois. Les premiers responsables, ce sont nous quatre, et vous, en tête. Rejeter sur d’autres la responsabilité de la gestion du Parti, durant plusieurs années, ce n’est ni honnête, ni révolutionnaire. Si des jugements devaient être prononcés, c’est contre nous quatre d’abord »[35].

L’action d’Ahmed Bouda, pas plus que celles d’autres militants, ne purent éviter la rupture entre les partisans du Comité Central et ceux de Messali Hadj. La crise était profonde et remettait en cause toutes les structures du PPA-MTLD. A partir de mars 1954, l’opposition centralistes/messalistes atteint la base des militants et se transforma, dans certains endroits, en véritables affrontements fratricides.

Des bagarres éclatèrent dans nombres de sections pour s’approprier les locaux et les fonds du Parti. Il arriva même que certaines fassent usage d’armes blanches ou à feu contre leurs anciens frères de lutte. Le danger pour les nationalistes révolutionnaires étaient de voir le PPA-MTLD s’autodétruire du fait de ces luttes internes.

Pour les activistes du Comité Révolutionnaire d’Unité et d’Action, l’action immédiate devait permettre de dépasser les contradictions internes au Parti en recréant l’unité dans l’affrontement direct avec les puissances coloniales. La violence révolutionnaire, mettant à nu l’opposition inhérente au système colonial, devait, selon eux, servir à rappeler que la contradiction principale était entre système coloniale et colonisé et que les contradictions secondaires devaient être subsumées à cette opposition fondamentale. Partisan du Comité Central mais de conviction révolutionnaire, Ahmed Bouda était en contact avec les activistes du CRUA qui préparaient l’insurrection.

En effet, malgré son engagement en faveur du Comité Centre, Ahmed Bouda n’en gardait pas moins ses convictions nationalistes révolutionnaires. Ainsi, le 31 juillet 1954, au local de la fraction centraliste de la rue Rovigo à Alger, au cours d’une réunion de cadres, il demanda que l’organisation du Parti soit calquée sur celle des Frères Musulmans égyptiens. Il ajouta que l’effort principal du PPA-MTLD devait être porté sur l’appareil clandestin afin de le rendre susceptible d’enter immédiatement en action dans la lutte contre le colonialisme[36].

Son engagement dans les rangs centralistes lui valu l’animosité des messalistes. Au cours du Congrès Messaliste d’Hornu en Belgique, qui se tint du 13 au 15 juillet 1954, les partisans de Messali Hadj prononcèrent la dissolution du Comité Central et l’exclusion du Parti des opposants au leader nationaliste dont Ahmed Bouda. En même temps les congressistes accordèrent la « présidence à vie » du parti à Messali Hadj.

En partisans du Comité Central, Ahmed Bouda assista au Congrès Centraliste, présidé par l’ancien dirigeant de l’Etoile Nord Africaine, Belkacem Radjef, qui se déroula dans la clandestinité du 13 au 16 août 1954 dans le quartier de Belcourt à Alger. Le Congrès précisa les statuts du Parti et supprima la fonction de président au profit d’une direction collégiale. Il fut aussi l’occasion pour les centralistes de préciser un certain nombre de choix idéologique et tactique relatif à la politique qu’il voulait mettre en place. Un nouveau Comité Central y fut élu, dans lequel figure le nom d’Ahmed Bouda.

Du fait de ses engagements dans les rangs centralistes, Ahmed Bouda, comme d’autres cadres centralistes, fut menacé de mort à Maison Carrée et à Belcourt part des kabyles fidèles à Messali Hadj et à Djillali Reguimi. Il fut plusieurs fois insulté et conspué par les militants messalistes de son quartier. Durant ses déplacements, il était accompagné de Lakhdar Rebbah pour assurer sa protection.

La rivalité entre les deux fractions était à son comble et des affrontements éclatèrent à Alger pour le contrôle des locaux du MTLD. Les messalistes plus nombreux imposèrent assez rapidement leur hégémonie sur Alger. De fait, les réunions centralistes se tenaient souvent aux HBM du Ruisseau dans l’appartement d’Ahmed Bouda.

Libération nationale et engagement islamique

Après l’insurrection du 1ier novembre 1954, Ahmed Bouda fut arrêté et placé en détention avec les principaux cadres du mouvement nationaliste révolutionnaire. Pourtant le militant nationaliste avait modéré ses positions publiques même si il n’avait pas renoncé à l’indépendance totale de l’Algérie. Ainsi, le 25 novembre, dans une lettre ouverte au ministre des l’Intérieur, François Mitterrand, Ahmed Bouda, Benyoucef Ben Khadda et Moustafa Ferroukhi estimaient « nécessaire et urgent de s’engager dans une politique d’apaisement dont la cessation de la répression et des poursuites en cours. La libération de tous les détenus politiques, le vote d’une large amnistie et enfin la reconnaissance à tous les Algériens du droit d’exercer normalement toutes les libertés démocratiques théoriquement garanties par la constitution française peuvent et doivent être les premières mesures »[37].

Libéré en avril 1955, il participa, avec Benyoucef Ben Khedda, aux discussions entre les ex-centralistes et le Front de Libération National afin de permettre le ralliement des premiers à la révolution algérienne. Après son ralliement, le FLN, fin 1955, lui demanda de quitter l’Algérie pour renforcer la délégation extérieure du mouvement nationaliste au Caire.

De là, il devint représentant du FLN en Irak puis en Libye jusqu’en 1962. Ahmed Bouda qui avait été l’un des dirigeants les plus en vue du mouvement nationaliste algérien depuis 1939 était en fait relégué au second plan par les dirigeants du FLN. Militant dévoué de la cause nationale, il accepta cette relégation à un moment où la lutte de libération nationale prenait une nouvelle tournure.

Au sortir de la guerre d’Algérie, après le conflit entre le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, dirigé par Benyoucef Ben Khedda, et Ahmed Ben Bella en 1962, Ahmed Bouda renonça à tout engagement politique et se retira dans son quartier de Belcourt. Il retrouva son appartement de l’immeuble Hélène Boucher en face du Stade du 20 août 1955.

S’il se retira de l’arène politique, Ahmed Bouda poursuivit son engagement en faveur de l’Islam et de l’Algérie. Ainsi, il se porta volontaire pour exercer la fonction d’enseignant durant une période limitée ceci à cause du déficit en instituteurs que connaissait l’Algérie au sortir de cent trente deux ans de colonialisme. « Son but, selon Benyoussef Ben Khedda, était de contribuer à la diffusion du Savoir (El-Ilm), à sa mesure, dans les limites de ses connaissances, ce Savoir dont il avait été sevré durant toute son existence, engagement total pour une Algérie « libre » (disait-il) dans le cadre de l’Islam »[38].

Ahmed Bouda se rendait compte du déficit idéologico-culturel que l’Algérie indépendante devait combler. Lui qui avait été à la tête de la « commission des affaires islamiques », savait que l’indépendance ne pouvait pas être totale si l’Algérie demeurait dépendante sur le plan intellectuel, culturel et idéologique de la France ou de toutes autres nations.

Dans cette perspective il suivait avec intérêt les séminaires de « la pensée islamique », inaugurés par Malek Bennabi et poursuivi par l’ancien militant du PPA-MTLD et ministre de culte, Mouloud Kassem Naït Belkassem. Ces séminaires se tenaient fréquemment en Algérie. Au cours de ceux-ci, Ahmed Bouda n’hésitait pas à prendre la parole dans les assemblées pour faire valoir son point de vue.

Après les manifestations d’octobre 1988, Ahmed Bouda a soutenu l’avènement du multipartisme en Algérie. Aux jeunes militants islamistes qui enflammaient les foules, il conseillait, en homme d’expérience, la modération et le réalisme. Ahmed Bouda affirmait : « le multipartisme, c’est un bienfait (Ni’ma). Il ouvre la voie à la liberté d’expression, à la liberté d’organisation, après les années noires de la pensée unique, et du parti unique. Exploitons les possibilités qui nous sont offertes. Diffusons nos idées, recommandons le bien, interdisons le mal, luttons contre l’analphabétisme, la pauvreté »[39].

Le « pieux fellah de Boudouaou » fréquentait assidûment la mosquée de son quartier. Ainsi, Ahmed Bouda est décédé, après une vie toute entière dédiée à l’Islam et à l’Algérie, à la Mosquée du Ruisseau à Alger « le front prosterné dans l’adoration du Tout Puissant le 20 février 1999 »[40].



[1] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, T II, 1939-1951, Ed. Paris-Méditerranée, 2003, page 826

[2] Ben Khedda Benyoucef, Ahmed Bouda, un pionnier de la lutte de libération nationale.

[3] Ibid.

[4] Mahsas Ahmed, Le mouvement révolutionnaire en Algérie de la Première Guerre Mondiale à 1954, Essai sur la formation du mouvement national, L’Harmattan, 1979, page 6-7

[5] Ibid.

[6] Harbi Mohammed, Le FLN mirage et réalité, ed. Jeune Afrique, 1980, page 23

[7] Ibid.

[8] Ibid., page 33

[9] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, T II, 1939-1951, op. cit., page 593

[10] Ben Khedda Benyoucef, Les origines du 1ier novembre 1954, Ed. CNERMNR, page 88

[11] Ibid., page 89

[12] Ibid., page 92

[13] Harbi Mohammed, Le FLN mirage et réalité, op. cit., page 33

[14] CAOM 4I 120

[15] CAOM 4I 8

[16] Julien Charles-André, L’Afrique du Nord en marche, omnibus, 2002, page 281

[17] Ben Khedda Benyoucef, Ahmed Bouda, un pionnier de la lutte de libération nationale.

[18] Kaddache Mahfoud, Histoire du nationalisme algérien, T II, 1939-1951, op. cit., page 780

[19] Ibid., page 781

[20] CAOM 4I 120

[21] Ibid.

[22] Harbi Mohammed, Le FLN mirage et réalité, op. cit., page 64

[23] Ben Khedda Benyoucef, Les origines du 1ier novembre 1954, Ed. CNERMNR, page 166

[24] Ibid., page 162-163

[25] Ibid., page 167

[26] El Korso Mohammed, « Structures islahistes et dynamique culturel dans le mouvement national algérien 1931-1954 », in. Carlier Omar et Colonna Fanny, Lettrés, intellectuels et militants en Algérie 1880-1950, OPU, page 75

[27] Ibid., page 76

[28] Ibid., page 76

[29] Ibid., page 72

[30] Mahsas Ahmed, Le mouvement révolutionnaire en Algérie de la Première Guerre Mondiale à 1954, Essai sur la formation du mouvement national, op. cit., page 24

[31] Ibid., page 220

[32] L’Algérie Libre, 11 mars 1952

[33] CAOM 4I 120

[34] Ben Khedda Benyoucef, Les origines du 1ier novembre 1954, op. cit., page 217-218

[35] Ben Khedda Benyoucef, Ahmed Bouda, un pionnier de la lutte de libération nationale.

[36] CAOM 4I 120

[37] Harbi Mohammed, 1954, La guerre commence en Algérie, Ed. Complexe, 1998, page 42

[38] Ben Khedda Benyoucef, Ahmed Bouda, un pionnier de la lutte de libération nationale

[39] Ibid.

[40] Ibid.

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Auteur : Youssef Girard

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