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Vocation de l’islam

Pensée de Malek Bennabi 

En mars 1950 éclate à Tébessa une grave affaire qui a été retenue par l’histoire sous le nom de « complot ». La police coloniale procède sur dénonciation à l’arrestation de plusieurs centaines de membres de l’Organisation spéciale, organe paramilitaire du PPA-MTLD, à travers le territoire national. Son chef, Ahmed Ben Bella, ainsi que des personnages qui joueront un rôle important dans le déclenchement de la Révolution du 1er Novembre 1954 sont incarcérés. Bennabi, quoique n’ayant aucun lien avec l’affaire, a lui aussi été arrêté à Tébessa, interrogé puis libéré.

Ce n’était pas ses premiers démêlés avec la police française. Lui et sa femme avaient été arrêtés en France le 18 août 1944 et placés dans un camp de concentration dans le Loiret jusqu’au 16 avril 1945, puis emprisonnés une seconde fois à Chartres du 10 octobre 1945 au 10 mai 1946. Depuis, la police n’a cessé de le harceler jusqu’à son départ en exil en Egypte début 1956.

Bennabi travaille à un nouveau livre, « Vocation de l’islam », qu’il désigne comme « l’œuvre qui devait être mon meilleur cru ». Entre avril 1950 et octobre 1951, il donne quelques bonnes feuilles à la publication dans « La République algérienne ». C’était pour sauver ce qui lui paraissait « essentiel » dans son livre dans le cas où il venait à mourir (l’idée est récurrente; on en connaîtra les raisons plus tard). En fait, il le publie pratiquement dans son intégralité si l’on ajoute ce qui a été publié par « Le jeune musulman »[1], hebdomadaire francophone de l’Association des oulamas algériens.

Le livre devait s’intituler « Infrastructure du monde musulman moderne » puisque c’est sous ce titre générique que les extraits ont été publiés. C’est son ami et préfacier des « Conditions de la renaissance », le Dr Abdelaziz Khaldi, qui lui a proposé le titre final du livre. Il est dédicacé « A si Mohammed Khettab, en témoignage de gratitude ; à mon frère le Dr Khaldi à qui l’ouvrage doit le titre et l’auteur beaucoup ».

Les Editions du Seuil en possession du manuscrit depuis près de trois ans ne le publient qu’en septembre 1954. L’ouvrage se compose d’un avant-propos et de six parties intitulées : la société post-almohadienne, la renaissance, le chaos du monde musulman moderne, le chaos du monde occidental, les voies nouvelles, les prodromes du monde musulman et une conclusion, le devenir spirituel de l’islam. Si les « Les conditions de la renaissance» (1949) a été écrit « pour faire ressortir les conditions que l’individu doit offrir au développement d’une civilisation », « Vocation de l’islam» se propose d’ « étudier l’évolution moderne du monde musulman en signalant les rapports effectifs ou possibles de cette évolution avec le mouvement général de l’histoire humaine ». L’auteur se demandait dans les derniers paragraphes des « Conditions de la renaissance » : « Notre époque peut-elle enfanter une civilisation qui soit celle de l’humanité et non celle d’un peuple ou d’un bloc ? »

Il répond ici avec la certitude que c’est l’unique alternative restant à l’humanité qui a échappé par deux fois à la catastrophe en un quart de siècle mais ne survivra pas à une troisième où sera forcément utilisé l’arsenal nucléaire : « La technique a aboli l’espace, il n’y a plus entre les peuples que la distance de leurs cultures… La science a aboli les distances géographiques entre les hommes mais des abîmes subsistent entre leurs consciences. Ainsi, les faits et les idées se contredisent.

La terre est devenue une boule exiguë, extrêmement inflammable, où le feu qui prend à un bout peut se propager instantanément à l’autre bout. Il n’est plus possible de diviser les problèmes et les solutions, de faire de l’européanisme d’une part, et du colonialisme de l’autre… Ainsi commence une page nouvelle de l’histoire qui a pour titre : l’humanité doit être une ou cesser d’être ».

Dans un article daté 11 novembre 1949, « Ruptures et contacts nécessaires », il écrivait cinq ans avant la parution du livre : « Désormais notre pensée est en contact avec deux axes : celui le long duquel s’écoule la spiritualité islamique, et celui le long duquel circule la technicité cartésienne. Il faut faire les évaluations nécessaires à notre renaissance sur ces deux axes à la fois… Sans doute, une plus large synthèse s’imposerait encore quand on trouvera un axe commun pour la pensée humaine. Car notre destin doit se réaliser désormais dans un sens planétaire, chacun devant réaliser en lui « l’omni-homme » selon le mot de Dostoïevski, ou le « citoyen du monde » selon la formule de Garry Davis ».

Le titre de l’ouvrage soulève beaucoup de questions, celles-là mêmes qui se posent à nous trois-quarts de siècles plus tard : quelle place pour l’islam et les musulmans dans le monde ? Comment être musulman et vivre en harmonie avec les autres nations, cultures et religions ? L’islam est-il condamné à n’être que vainqueur ou vaincu ? N’y a-t-il pas pour lui d’autre sort que de poursuivre son chemin en solitaire en attendant que les autres se soumettent à son culte et adoptent sa vision du monde ? Le problème n’est-il pas dans cette vision elle-même ?

Bennabi ne pose pas littéralement ces questions dans ce livre mais elles sont sous-jacentes ; on devine qu’il les a souvent posées. L’échec de la « Nahda » a achevé de le convaincre qu’un sort isolé n’est plus possible pour le monde musulman. D’un autre côté, le désordre moral de l’Occident n’appelle à aucun compromis.

L’homme occidental lui apparaît comme inachevé spirituellement et l’homme musulman comme inachevé sociologiquement. Il est devant une thèse et une antithèse dont il veut faire surgir une synthèse qui serait la perspective mondialiste, mot qu’il est peut-être le premier à employer et dont a dérivé le concept de mondialisation. Il emploie d’ailleurs l’expression « processus de mondialisation » dès 1949. Celle-ci ne lui apparaît pas comme une gigantesque opération de fusion-absorption des nations, mais un système multilatéral à inventer collégialement. Nous en sommes toujours loin.

Pour lui, les musulmans ne peuvent pas espérer concurrencer l’Occident dans les domaines de la science, de la technologie ou de la puissance. Ils doivent trouver dans une sorte de division historique du travail leur spécialisation. Or, au regard de leurs « avantages comparatifs révélés, cette spécialisation ne peut trouver à s’appliquer que dans le domaine de la spiritualité, de la morale, des valeurs humaines. Cette mission est toutefois incompatible avec l’état de leur développement social et politique.

Ils doivent au préalable se réformer mentalement, politiquement et économiquement pour se hisser au rang de nations développées et espérer devenir des exemples à suivre. Ce rôle spirituel, c’est d’abord celui du « témoignage ». La mission de témoigner est la première à être assignée à l’islam et aux musulmans et Bennabi lui-même ne s’est défini que comme tel.

Toute son œuvre se veut une souscription à cet impératif moral et c’est pourquoi notamment il a donné à son autobiographie le titre de « Mémoires d’un témoin du siècle » : « L’histoire commence avec l’homme intégral, adoptant constamment son effet à son idéal et à ses besoins et accomplissant dans une société sa double mission d’acteur et de témoin… Le monde musulman n’est pas un groupe social isolé, susceptible d’achever son évolution en vase clos. Il figure dans le drame humain à la fois comme acteur et comme témoin. Cette double participation lui impose le devoir d’ajuster son existence matérielle et spirituelle aux destinées de l’humanité. Pour s’intégrer effectivement, efficacement à l’évolution mondiale, il doit connaître le monde, se connaître et se faire connaître, procéder à l’évaluation de ses valeurs propres et de toutes les valeurs qui constituent le patrimoine humain ».

Ils sont rares les penseurs musulmans à avoir tenté d’analyser en profondeur la civilisation occidentale, se répandant pour la plupart en jugements d’ensemble approximatifs ou en anathèmes dévalorisants. Beaucoup de figures musulmanes ont, au cours des deux derniers siècles, résidé un temps plus ou moins long en France, en Grande Bretagne, en Allemagne ou aux Etats-Unis. On peut citer Rifaa Tahtaoui et Ayyad at-Tantawi, Djamel-Eddine al-Afghani, Mohamed Abdou, Mustapha Kamel Pacha, Taha Hussein, Mohamed Iqbal, Sayed Qutb… Ils ne sont pas revenus de leur séjour avec les mêmes conclusions ni tiré les mêmes enseignements que Bennabi. Aucun Oriental n’a mieux que lui saisi la mesure de l’âme occidentale, compris ses ressorts internes ou en a parlé comme il l’a fait.

Parmi ceux qui ont relaté leur expérience dans des livres on peut évoquer les Egyptiens Rifaâ at-Tahtawi[2] et Ayyad at-Tantawi[3], le Syrien Faris ach-Chidiyaq[4]ou encore le Tunisien Kheireddine Pacha[5]. Bennabi est celui qui aura le mieux connu l’Occident parce qu’il l’a « éprouvé » et non côtoyé un temps ou contemplé de l’extérieur.

Il est entré profondément dans ses entrailles par ses études, son mariage, ses fréquentations, ses lectures et la durée de son séjour en France. Les deux civilisations l’ont interpellé par leurs implications sur sa vie et sa pensée puisqu’il a évolué constamment en elles et entre elles. « Vocation de l’islam » est, dans l’œuvre bennabienne, le lieu de comparaison par excellence des deux civilisations. On le voit dès son arrivée en France en 1930 sonder l’âme française, analyser ses idées et réfléchir sur son attitude à l’égard des musulmans : « En s’implantant dans le monde musulman vers le début du siècle dernier, l’Européen n’apportait de la morale chrétienne que certaines dispositions de son âme, de cette âme belle pour qui la regarde de l’intérieur, du point où convergent ses vertus centripètes, mais qui restera fermée et imperméable aux musulmans. En effet, du dehors, c’est-à-dire dans ses contacts réels avec le monde musulman, l’âme chrétienne est surtout celle du colonisateur qui, avant d’embarquer pour les côtes barbaresques, les Indes ou les îles de la Sonde, a entendu parler au cours des veillées familiales au coin du feu d’Eldorados fabuleux ».

Il reproche à la civilisation européenne d’avoir arriéré les peuples placés sous sa domination. Malgré leur infériorité militaire, économique, scientifique et sociale, les musulmans ne se sont pas rsignés à admettre la supériorité morale de l’Occident : « Il n’y avait pour le monde musulman sur ce plan aucun complexe d’infériorité, c’est-à-dire aucune provocation à se ressaisir, à repenser sa foi. Et il semble qu’on puisse attribuer l’apathie morale des peuples musulmans méditerranéens en grande partie à cette sorte d’orgueil béat, à cette suffisance concernant leur religion qu’ils mettaient implicitement en comparaison avec une espèce colonialiste du christianisme ».

Le monde musulman et l’Europe sont d’anciens voisins. Ni le premier ne s’est converti au christianisme (avant l’apparition de l’islam) ni la seconde n’a accepté la présence de l’islam chez elle. Ils se sont affrontés dans la Reconquista, les Croisades et durant la colonisation. La civilisation occidentale a voulu imposer son hégémonie au monde musulman qui n’avait à lui opposer qu’une « renaissance » illusoire. Le contact entre les deux entités culturelles a été renoué au moment où l’une était à son apogée et l’autre à son périgée, au moment où l’une était devenue colonisable et l’autre colonisatrice. De ce nouveau face-à-face est sortie l’histoire du XX° siècle avec son cortège de douleurs, d’incompréhensions et de drames.

Bennabi a réalisé l’essentiel de son œuvre entre 1947 et 1962, c’est-à-dire sous l’occupation coloniale. C’est donc en connaissance de cause qu’il parle de la « mission décivilisatrice » du colonialisme dont il a pâti dans sa vie personnelle, familiale et intellectuelle. Il a vécu dramatiquement la condition d’« indigène » qui lui était faite, lui l’esprit remarquable et, ayant vécu de l’intérieur le phénomène colonial, il ne pouvait que le décrire et le condamner.

Dans les « Conditions de la renaissance », il récuse la comparaison fréquemment faite par les orientalistes entre les conquêtes musulmanes et le colonialisme : «Historiquement, la colonisation est une régression dans l’histoire humaine. C’est un retour à l’âge romain après l’expansion de l’Empire musulman qui fut cependant une expérience d’un nouveau genre dans l’histoire. En effet, ni le Sud de la France, ni l’Espagne, ni l’Afrique du Nord n’ont été les « colonies » de l’Empire musulman mais ses provinces au même titre que la Syrie ou l’Irak. Partout les chrétientés et les juiveries locales ont quand même subsisté librement, même avec toute la latitude pour un moine comme Gerbert de se former à la science musulmane, de devenir le pape Sylvestre II et le promoteur de la première croisade »[6].

Dans un article de 1953 intitulé « L’anti-islam » il écrit: « Toute l’histoire de l’expansion musulmane ne comporte pas un seul ratissage ou un seul meurtre d’enfant ordonné par une autorité supérieure.[7]. Dans deux autres publiés sous le titre de « La troisième perspective » (1 et 2)[8], il explique qu’il existait jusque-là deux perspectives pour un pays qu’une armée étrangère envahit : l’occupation temporaire qui cesse avec la fin de l’état de guerre et l’annexion pure et simple.

Dans le premier cas le pays garde sa personnalité et ses biens ; dans le second il est fondu sur des bases égalitaires dans la communauté que le vainqueur et le vaincu finissent par former. La colonisation est par contre une « troisième perspective » que l’histoire doit essentiellement à l’Europe. Elle consiste en « une mise sous séquestre de toutes les ressources au projet du seul colon. L’habitant du pays, comme cela s’est vu en Algérie, est spolié de ses biens, déchu de sa nationalité perdue, soumis à une juridiction spéciale qui restreint sa vie dans tous les domaines ».

Il dévoile le machiavélisme du colonialisme qu’il montre en action en Algérie à l’instigation d’hommes comme Louis Massignon, un personnage auquel sera consacré un épisode de cette série en raison du rôle qu’il a joué dans la vie de Bennabi : « En face du modernisme – du tajdid – il va dresser un archaïsme artificiel comme une scène de théâtre où les figurants, marabouts, pachas, alems ou universitaires truqués, devront jouer la scène de la « tradition islamique », tradition qui devient le mot d’ordre de toute la politique coloniale…

En face de l’effort réformiste, on voit se dresser un obscurantisme tapageur et des mythes disparus. Parce que le colonialisme veut inlassablement réédifier le panthéon ruiné du maraboutisme, on promènera dans certaines capitales des figurines momifiées, tirées du moyen-âge post-almohadien pour figurer dans la scène rétrospective de la politique indigène l’« islam traditionnel »… Quoiqu’il en soit, c’est par de tels moyens de déviation, de corruption, de falsification, que le colonialisme entend faire de la « politique coloniale » et se rend ainsi responsable d’une grande part du chaos du monde musulman… L’œuvre coloniale est un immense sabotage de l’histoire».

Il n’a jamais douté de la fin inéluctable du colonialisme qu’il entrevoyait indépendamment de ce qui se passait dans le monde : « Le monde actuel est un produit de l’inévitable désintégration du monde colonialiste et colonisable que nous connaissions il y a dix ans… Le colonialisme n’est plus compatible avec les conditions d’une existence internationale qui ne saurait avoir pour base la force. La conscience universelle le condamnera solennellement comme cause de troubles, de régression et de guerre ».

Il ne dénie pas néanmoins tout rôle positif à la civilisation occidentale : « En faisant craquer de toutes parts l’ordre social dans lequel végétait l’homme post-almohadien, en lui ravissant les moyens de végéter paisiblement, l’activisme de l’Européen lui donnera une nouvelle révélation de sa valeur sociale. L’homme de l’Europe a joué à son insu le rôle de la dynamite qui explose dans un camp de silence et de contemplation. L’homme post-almohadien, comme le bouddhiste de Chine et le brahmaniste de l’Inde, s’est senti secoué et finalement réveillé ».

Bennabi n’a pas pensé les seuls problèmes du monde musulman mais ceux du monde en voie de globalisation qu’il voyait sortir de la deuxième guerre mondiale avec ses promesses et ses contradictions. Il voyait le dénouement de ces dernières dans la mise en place d’une « convivencia » (ce mot n’est pas de lui) universelle où cohabiteraient dans un cadre global les différentes cultures, nations et religions. S’il n’est pas le premier à déceler dans le travail de l’histoire la tendance au mondialisme, il est par contre le premier à situer l’islam dans cette perspective et à vouloir l’y installer.

L’ouvrage est reçu dans les milieux universitaires français comme une importante contribution à la connaissance du monde musulman. Des revues et des signatures prestigieuses lui consacrent des présentations et des analyses. L’essai impressionne par la rigueur des vues, la puissance du verbe, la nouveauté de l’approche et surtout le ton serein. C’est, de tous les livres de Bennabi, celui qui sera le plus traduit dans le monde et le plus cité dans les travaux sur l’islam. André Robert écrit dans la revue « Esprit » de décembre 1954 : « Le livre de M. Bennabi est plus riche que du seul savoir bien présenté.

C’est un effort probe et clairvoyant pour décanter la problématique interne de l’islam, un examen de conscience mené avec le regard du chirurgien et qui répond à un pressant souci d’efficacité… savoir façonner la matière en s’appropriant la technique de l’Europe sans jamais renier les dimensions humaines qui se trouvent au-delà du chiffre, telle est la synthèse que l’auteur assigne comme devoir du monde musulman… »

Dans la « Revue de Science Politique » l’historien Roger Letourneau note : « Vocation de l’islam », écrit en 1950 et publié en 1954, montre son caractère intemporel… Le trait qui domine est l’effort loyal et courageux vers une vue objective de la situation. Bennabi a l’immense mérite de considérer les choses telles qu’elles sont et non pas telles qu’il voudrait qu’elles soient, et de répudier la psychologie émotive ». Jean-Marie Domenach trouve Bennabi « admirable en ce qu’il s’élève constamment au-dessus des cris et des lamentations sur les souffrances immédiates ».

Un professeur d’économie, Jacques Austruy, publie dans la « Revue de l’Institut de sciences économiques appliquées » une étude sous le titre de « Vocation économique de l’islam » dans laquelle il reprend les thèses développées par Bennabi et cite abondamment son ouvrage. Cette étude deviendra plus tard un livre, « L’islam face au développement économique » (Ed. Ouvrières, Paris 1961).

Dans un numéro de la revue « Communauté algérienne » un article élogieux est publié où on peut lire : « Ainsi se marque un véritable tournant peut-être dans l’histoire de la pensée musulmane. L’œuvre de Bennabi n’est pas en effet le fruit d’une méditation repliée sur elle-même ; elle témoigne d’une noble disposition de l’esprit qui le pousse à étudier de l’intérieur et avec lucidité aussi bien la société musulmane que la société occidentale, et à chercher à établir entre elles des rapports nouveaux mais serrés. Je crois qu’une ouverture d’une pareille ampleur ne se retrouve guère que chez Iqbal et Bennabi. Cette attitude commune aux deux musulmans, le philosophe indien et le penseur algérien, est due à leur profonde religiosité ainsi qu’à leur double culture ». Plus tard, l’orientaliste Louis Gardet, abondant dans le même sens, écrira : « Sa célèbre « Vocation de l’islam » le rattachait d’abord au réformisme contemporain, et surtout peut-être au réformisme musulman indo-pakistanais » (in « Les hommes de l’islam », Ed. Hachette, Paris 1977).

Quand l’éminent historien français Jacques Benoist-Méchin lira en 1960 le livre, il se procure l’adresse de Bennabi au Caire auprès des Editions du Seuil et lui écrit une lettre trouvée dans les archives où il lui dit : « Je ne puis vous dire combien je trouve votre ouvrage remarquable et combien il a élargi ma connaissance du monde islamique. Je l’ai trouvé à la fois clair, émouvant et convaincant. Il m’a donné une très grande envie de lire vos autres ouvrages, notamment « Le phénomène coranique » et « Les conditions de la renaissance »… Je vous serais très obligé de me dire si on peut encore se procurer ces ouvrages et, dans ce cas, où il faut s’adresser… »

Une dizaine d’années plus tard Benoist-Méchin, qui aura entre-temps connu personnellement Bennabi, lui écrira en date du 28 août 1969 pour lui avouer « le plaisir et l’enrichissement que (j’ai) tirés de (vos) ouvrages et de nos entretiens. Je considère votre œuvre comme une étape de tout premier ordre dans la rénovation de la pensée islamique… Il m’arrive souvent de relire et de consulter vos livres ; j’y trouve chaque fois des profondeurs et des résonnances insoupçonnées. C’est pour moi un honneur de pouvoir compter sur l’estime d’un esprit comme le vôtre ».

On l’ignore en général, mais « Vocation de l’islam » devait être complété par une deuxième partie dont nous avons trouvé le manuscrit dans les archives léguées par Bennabi sous le nom de « Vocation de l’islam II ». Les plus attentifs à son œuvre peuvent se rappeler avoir lu dans le premier paragraphe de la conclusion de « Vocation de l’islam » ces lignes : « Au terme de cette étude, il m’apparaît clairement qu’il y manque une seconde partie dont le rôle eût été d’éclairer certains aspects essentiels que j’ai cru devoir laisser de côté ». Il a secrètement comblé ce manque en rédigeant ce texte de 136 pages commencé au Luat-clairet le 5 décembre 1951 et achevé le 22 janvier 1952.

Il comporte une introduction de 11 pages, deux parties principales (« Esotérisme du monde moderne » et « Le monde nouveau ») et une conclusion de deux pages. La première partie se subdivise en seize chapitres intitulés : Arcanes du monde moderne, sens de la diaspora, le Juif en Europe, la légende du Juif errant, le Juif intellectuel, le Juif citoyen, le Juif « moderne », le Juif doctrinaire, le Juif mondial, le Juif jette le masque, la fin d’une époque, la guerre, stratégie de la prochaine guerre, neutralisme musulman, neutralisme musulman et diplomatie occidentale et conséquences internationales du neutralisme musulman. La seconde partie, beaucoup plus courte (30 pages sur 136) se subdivise, elle, en cinq chapitres : le problème d’une civilisation, choc en retour de la guerre, planisme et prosélytisme, le plan musulman et fraternité et fraternisation. Nous avons donc affaire à un livre complet, écrit en six semaines, qui pourrait être, compte tenu de son sujet, celui annoncé par Bennabi sous le titre de « Le problème juif ».

Dans cet inédit, il estime que les facteurs qui ont conduit le monde aux deux guerres mondiales, à la création de l’Etat d’Israël et à la guerre froide ne sont pas tous connus des hommes. Les facteurs « ésotériques » doivent être révélés aux générations futures afin qu’elles édifient le monde nouveau sur des bases saines : « Pour comprendre un monde, il ne s’agit pas de le saisir dans ses apparences, mais dans son âme. Ses manifestations apparentes ne sont le plus souvent que les effets d’une lampe magique qui projette sur l’écran de l’histoire des scènes apprêtées. Ce qui importe, c’est l’intelligence et la main qui font cette histoire factice. Ce qui importe, c’est la force créatrice qui est derrière ces manifestations, la cause de ces effets : la force qui ramène la multiplicité apparente que nous constatons à une unité fondamentale imperceptible au regard commun, invisible à l’œil intelligent, inaccessible à la pensée qui ne sait pas penser. »

Cet homme, ces pensées, ces propos sont de ceux pour qui l’histoire « officielle » n’est souvent qu’un maquillage de la réalité et de la vérité. Bennabi plaint les « innocents historiens qui ne voient dans le monde que ce qui est visible, luisant et bruyant, c’est-à-dire toutes ses apparences, mais rien de sa réalité qui est plutôt ombre et silence… L’histoire réelle du monde moderne reste à faire car on n’a fait jusqu’ici que son histoire apparente ». S’agissant de la vocation de l’islam, il précise nettement sa pensée dans ce manuscrit : « Il ne s’agit pas de dominer le monde, mais de le sauver… Il ne s’agit pas de vaincre les hommes, mais de les convaincre… Jusqu’ici, l’islam a gagné du terrain à la manière du chiendent, comme une plante sauvage. Mais il a mis quatorze siècles pour occuper l’espace qu’il occupe actuellement. Dans l’avenir il s’agirait au contraire de le planter soigneusement, scientifiquement, afin qu’il rayonne selon un processus déterminé, tenant compte de tous les facteurs favorables et défavorables liés à ce rayonnement. »

N.B

[1] Ces articles seront pour les uns remaniés et pour les autres réécrits avant de devenir les chapitres que l’on connaît de « Vocation de l’islam ». Ils ont été publiés par la RA sous le titre de « Avant-propos à « Infrasctructure du monde musulman moderne » (14.04.1950), « L’exemple des précurseurs de la renaissance » (10.11. 1950 ; 17.11.1950 ; 01.12.1950 et 08.12.1950), et « A la veille d’une civilisation humaine ? » (06.04.1951 ; 13.04.1951 ; 01.06.1951 et 29.06.1951), et « Le devenir spirituel de l’islam » (19 et 26.10.1951). Les chapitres publiés par le « JM » sont : « Les voies nouvelles » (29.05.1953), « Le phénomène cyclique » (12.06.1953) et « Premier contact Europe-Islam » (18.06.1954).

[2] « Takhlis al-Ibriz fi talkhis Bariz » (1834).

[3] « Tuhfat al-adhkiya bi akhbar bilad Russya » (1850).

[4] Auteur d’un livre sur l’Angleterre en 1855 et d’un autre sur Malte en 1899.

[5] Auteur d’un livre sur la France édité en 1867.

[6] Gerbert d’Aurillac, pape français, est le premier à avoir introduit les chiffres arabes en Europe au X° siècle.

[7] La RA du 11 septembre 1953.

[8] La RA des 13 et 20 novembre 1953. 

Source; Le Soir d'Algérie du jeudi 05/11/2015  publié sur Oumma avec l'accord de Nourredine Boukrouh 

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