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Vers la fin de la République ?

Il y a des signes inquiétants qui planent sur l’avenir de la République, en raison de trois éléments sous-jacents aux mouvements de fond, politiques et idéologiques, en France.

Le premier élément n’est autre que la nature foncièrement anti-républicaine du Rassemblement national (RN), qu’illustrent ses concepts phares comme la préférence nationale. Il y a aussi les profondes divergences idéologiques et existentielles entre les forces politiques, qui se sont fait jour après les élections européennes et à l’annonce des élections législatives anticipées.

Des élections à hauts risques, qui vont se dérouler dans un contexte défavorable marqué par l’organisation des Jeux Olympiques et la désorganisation politique qui règne dans les rangs de la droite et de la gauche, au moment même où un nouveau monstre idéologique, le Rassemblement national, surgit. Un monstre vorace, qui se penche pour dévorer une partie de la droite dans un dessein tactique pour obtenir une majorité absolue dans les urnes.

Ces divergences ne sont pas anodines ou simplement conjoncturelles, elles sont profondes et structurelles. De même, les concepts phares de l’extrême droite ne cadrent pas avec les valeurs républicaines et la Constitution.

Il se passe comme si un choc déstabilisateur commence à bouleverser la classe politique française, au point d’éloigner les forces politiques les unes des autres, de les aliéner et les séparer à jamais et sans rémission. Ce qui sépare une partie de la droite et l’ensemble de la gauche du Rassemblement nationale, ce sont précisément les concepts que défend ce parti antirépublicain. Car il s’agit bien de cela : le RN de Marine Le Pen est un parti antirépublicain et inégalitaire.

La préférence nationale : l’antirépublicanisme dans les faits

Le séisme politique, qui a secoué la scène politique française, a été provoqué par la montée en puissance d’un parti antirépublicain qui risque de bouleverser l’échiquier politique en France.

C’est un parti antirépublicain, parce que son concept phare est la préférence nationale qui ne propose ni plus ni moins que de discriminer les ressortissants étrangers, alors qu’ils remplissent les mêmes obligations que les Français, en les privant de l’accès au logement, à l’emploi et aux prestations sociales[1].

Ce concept est irréductible et antagoniste au grand principe républicain d’égalité. Il renvoie également au chauvinisme et au slogan réducteur et exclusiviste « La France aux Français » qui, comme on l’a vu dans notre précédent article, est inhérent au discours magique, mythique et culturaliste, certes attractif pour tous ceux qui sont en butte à des difficultés quotidiennes en France, mais qui n’est pas rationnel et ne tient aucunement compte de la réalité.

Ce concept anachronique et irrationnel a fait son chemin dans les esprits, mais aussi dans les textes depuis les années 1980. Il a bénéficié de la pusillanimité des autres formations politiques, ainsi que de la complicité des gouvernements successifs, comme on a pu le constater lors de la présentation de la dernière loi sur l’immigration, et ce, malgré sa connotation raciste.

En effet, la préférence nationale laisse entendre que les étrangers représentent une catégorie de personnes inassimilables, qui ne s’absorbent pas dans la masse de la population française. Le Front national, rebaptisé Rassemblement national, ont au fur et à mesure changé l”appellation (priorité nationale, préférence de civilisation), mais en trahissant à chaque fois leur intention maladive de stigmatiser et de combattre les communautés maghrébine et africaine.

La préférence nationale fait abstraction de certaines questions cruciales, comme la fuite des cerveaux et l’immigration qualifiée, qui n’est pourtant pas négligeable dans la structure de l’immigration.

Souvent, les personnes qui aspirent à immigrer en France sont des universitaires et des étudiants qui sont attirés, objectivement, par la qualité des études et de la recherche[2], contrairement à ceux qui n’ont pas de raisons objectives de s’y exiler. Ce sont eux qui alimentent une immigration clandestine combattue par les autorités françaises. Il ne reste alors que l’immigration légale que le Rassemblement national n’hésiterait pas à interdire définitivement.

La préférence nationale envisage de s’attaquer aux prestations sociales, alors qu’une telle mesure ne joue, dans les faits, aucun rôle dans ce qui véhicule véritablement la migration qualifiée, ce véritable mal qui affecte beaucoup plus les pays d’origine que les pays destinataires. Ces derniers en sont les grands bénéficiaires.

L’Occident s’est nourri, pendant des décennies, comme un ténébrion dans la farine des milliers de chercheurs, enseignants et autres médecins qui, la mort dans l’âme, ont quitté leur pays d’origine. Cette vérité est passée sous silence dans les débats actuels. La pandémie du COVID a aussi agi comme un puissant accélérateur de la migration qualifiée en France, notamment de médecins affectés sur le terrain avec tous les risques encourus.

Par ailleurs, le Brexit a montré que les immigrés jouent un rôle déterminant dans la survie de secteurs très importants de l’économie, qui ne sont pas attractifs pour les nationaux[3].

Enfin, la préférence nationale ne peut être appliquée dans les faits, car elle contreviendrait aux grands principes républicains de l’Etat français. Proprement impensable ! C’est là où le bât blesse : c’est un concept anti-républicain par excellence, car il remet en cause de manière substantielle le principe d’égalité, qui forme l’ossature de la nation française depuis la Révolution de 1789.

Si l’on veut comprendre les fondements idéologiques de cette notion anti-républicaine qu’est la préférence nationale, il est nécessaire de rappeler que Charles Maurras (1868-1952), l’un des fondateurs de l’extrême-droite française, qui a tant inspiré Éric Zemmour, préconisait ce qui a préfiguré la notion de préférence nationale.

N’oublions pas que Zemmour est l’intellectuel en chef de l’extrême-droite. Tous les deux sont hostiles à la Révolution française. Maurras pensait que dans son prolongement, la Révolution française a remis en cause des valeurs importantes pour la société et pour l’État. Par ailleurs, il devint monarchiste en 1895. Zemmour se distancie, lui aussi, de la Révolution française en recourant à une approche historique. Il affirme que l’histoire de la France ne commence pas avec la Révolution, mais remonte plus loin, à Clovis et à Charles Martel.

Cette façon de minimiser le poids de la Révolution française reflète nécessairement une hostilité aux principes d’égalité, de fraternité et d’universalisme, ainsi qu’aux principes des droits humains inaliénables de la Révolution. Les deux personnages parlent de la raison d’État et de la survie de la France. Tandis que l’Allemagne fut l’obsession de Maurras, c’est l’Islam qui, aux yeux de Zemmour, est le grand adversaire de l’Hexagone.

Voilà le premier élément central qui est au cœur de l’élection législative. C’est la montée en force de l’anti-républicanisme, qui risque fort de changer la forme de l’Etat français. C’est cela qui inquiète, mais de manière non visible les hommes politiques français. Et c’est cela qui explique l’hostilité d’une bonne partie de la droite, sans parler de toute la gauche au Rassemblement national.

La grande peur cachée de la droite et de la gauche : le retour du totalitarisme

Il  y a quelque chose d’important à retenir dans les divergences profondes apparues au sein de la droite française (les Républicains principalement), entre ceux qui veulent s’allier au Rassemblement national pour constituer une puissante et nouvelle Droite française, et ceux, nombreux certes, qui sont foncièrement opposés à une telle perspective.

A défaut d’une telle explication, on ne comprend rien. Il faudrait vraiment pouvoir mesurer cette peur qui, parfois, peut atteindre son paroxysme, comme lorsque le président Macron a qualifié le Rassemblement national d’« incarnation du diable ».

On peut expliquer tout cela en revenant à une véritable définition du gaullisme, qui est au cœur de la réflexion et de l’action des membres de la droite française. Le gaullisme a pris des formes diverses dans le temps et a été, faut-il le rappeler, détourné par le Rassemblement national à son profit, alors qu’il n’a rien à voir avec l’idéologie de ce parti égaré.

L’essence même du gaullisme est la lutte contre le totalitarisme, la défense de la démocratie et de la République française. Le totalitarisme a affaibli la France et l’Europe entière, au profit d’autres puissances, comme les Etats-Unis qui se targuent de défendre la démocratie.

Toute la carrière du Général de Gaulle a été marquée par cette lutte, depuis son combat contre les armées nazies déferlant sur la France durant la Seconde Guerre mondiale à sa résistance depuis Londres, alors qu’au même moment le gouvernement de Vichy se formait sur les débris de l’Etat français agonisant et asservi par la puissance allemande nazie.

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Le Général de Gaulle, l’homme de l’appel du 18 juin 1940, a bien mesuré la menace existentielle que représentait Vichy pour la France. Il a tout mis en oeuvre pour l’éradiquer. Or, Vichy fut gouvernement collaborationniste d’extrême-droite qui s’est complètement fourvoyé après la défaite militaire, en liant son destin au totalitarisme allemand.

Inutile donc de se perdre dans des définitions du gaullisme qui ne servent à rien. Le gaullisme est tout simplement une grande idée de la France, une idée républicaine, humaniste pour un Hexagone qui pèse de tout son poids parmi les nations. Cette idée est diamétralement opposée au totalitarisme, qui a failli anéantir la France, si ce n’est l’exil et la résistance du Général de Gaulle.

La défaite française en 1940 fut tellement désespérante pour Charles Maurras, le fondateur de l’extrême droite en France, que ce dernier a misé sur le Maréchal Pétain pour sauvegarder ce qu’il appelait la fameuse « unité française ». Mais ce soutien a pris les allures d’une véritable collaboration avec l’Allemagne nazie, ce qui est vraiment paradoxal. Le paroxysme de cette attitude a été son anti-gaullisme primaire et son anti-résistance farouche.

Toutefois, quelle est la raison de cette attitude peu glorieuse, très critiquée et critiquable ? Il aurait pu suivre le chemin de la résistance pure et dure, qui semblait être l’attitude la plus raisonnable et la plus honorable. Je pense, pour ma part, que c’est son antisémitisme qui a été la raison de son engagement pour le régime de Pétain.

Les alliés, qui faisaient la guerre aux Allemands et à leurs collaborateurs, ont été considérés par les maurrassiens comme des étrangers qui cherchaient à faire ressurgir en France les vieux « démons » qu’ils craignaient par-dessus tout. Maurras écrit en 1944 : « Si les Anglo-Américains devaient gagner, cela signifierait le retour des francs-maçons, des Juifs et de tout le personnel politique éliminé en 1940 ». A l’énoncé du verdict le condamnant, il s’exclama dans le prétoire  : « C’est la revanche de Dreyfus ! ».

Éric Zemmour se lance, lui aussi, dans la défense du gouvernement de Pétain, en prétendant que ce dernier a sauvé les Juifs de l’intérieur au détriment des Juifs de l’extérieur. En réalité, sa défense de ce régime collaborateur des Allemands ne peut s’expliquer que par un tel calcul arithmétique. Le gouvernement de Pétain est un gouvernement nationaliste et d’extrême droite avant tout.

Par conséquent, Zemmour est un maurrassien, dont le nationalisme a été juste mis au goût du jour. Alors que Maurras était germanophobe, Zemmour est, lui, furieusement islamophobe. Si l’Allemagne a été l’ennemi d’hier, l’Islam est l’ennemi d’aujourd’hui des nationalistes d’extrême droite.

Même si le Rassemblement national dissimule de telles convictions pour des raisons de communication, il n’en demeure pas moins que le caractère totalitaire de l’extrême droite qu’il incarne se reflète dans la pensée d’Éric Zemmour. La récente exclusion de ce dernier par le Rassemblement national vise précisément à masquer son caractère totalitaire, dans un contexte marqué par sa victoire écrasante aux élections européennes et par les efforts déployés pour se rallier la droite.

C’est cela précisément qui ronge intérieurement les leaders de la droite, notamment les gaullistes dans l’âme, sans pouvoir l’exprimer de manière explicite. C’est cela qui explique leur hostilité au projet d’Éric Ciotti, lequel a été carrément chassé de la présidence des Républicains. Ce dernier a voulu sceller une alliance contre-nature entre un parti républicain et gaulliste, c’est-à-dire anti-totalitaire, et un parti anti-républicain et totalitaire.

Le fondement « inégalitaire » de l’extrême droite

Même si aujourd’hui Éric Zemmour est rejeté par le Rassemblement national, il n’en demeure pas moins que ses idées sont révélatrices du programme portée par l’extrême droite française. Ce rejet nous rappelle la trahison par Hitler de ses anciens amis SA et sa générosité en termes de postes vis-à-vis des alliés utiles, comme les industriels allemands.

Les partis totalitaires sont tellement assoiffés de pouvoir qu’ils élaborent des calculs tactiques et nouent des alliances contre-nature pour y accéder, la fin justifiant les moyens. Le Rassemblement national sait pertinemment qu’il ne peut obtenir une majorité absolue et cherche par tous les moyens à se rallier la droite républicaine.

Parmi ces idées, il y a le rejet inspiré par Charles Maurras des idéaux de la Révolution française et son opposition au principe d’égalité entre tous les hommes. Dans ses écrits, Maurras, considère l’inégalité comme nécessaire pour la société en termes de répartition des rôles, et il qualifie la République démocratique d’agent démagogique qui provoque l’apparition des maux sociaux en raison d’un acharnement égalitaire. Il considère que la civilisation ne peut survivre avec cette propension égalitaire qui a créé, selon lui, une société amorphe composée d’individus considérés comme égaux.

Pour ce faire, il lance l’idée de l’infrastructure sociale qui doit être protégée contre les actions égalitaires qui risquent de provoquer des blessures et des effets négatifs. En réalité, ce que Maurras entend par « infrastructure sociale», c’est l’ordre social, c’est-à-dire une infrastructure inégalitaire, mais pire encore  : coercitive, aristocratique, anti-européenne et anti-humaniste.

C’est contre un tel ordre inégalitaire que la Révolution française, puis le Général de Gaulle ont lutté avant tout. Ils ont détruit les ordres établis, les ordres foncièrement injustes, l’aristocratie, le clergé, la monarchie, et après la Seconde Guerre mondiale, la cooptation aristocratique au plus haut niveau de la société, à travers la création de l’ENA.

C’est contre une telle vision moyenâgeuse de l’extrême droite que la vision mystique et socialiste de Charles Péguy s’est développée. C’est au nom de l’égalité que Péguy a défendu Dreyfus. C’est contre une telle égalité que Maurras a combattu les dreyfusards.

La quête de Maurras n’était pas seulement nationaliste dans l’affaire de Dreyfus, elle était aussi inégalitaire et antisémite. En revanche, la vision de Péguy est vraiment humaniste, lui qui a rêvé d’une société d’amour et d’égalité entre les hommes. C’est cela la République démocratique, libératrice, bienfaitrice et juste.

Conclusion : le risque de perdre le grand héritage républicain

A force d’être aveuglés par les divisions et les divergences à courte vue, par les idées obscurantistes et subversives des intellectuels comme Finkielkraut et Houellebecq, les leaders de la droite, d’une part, et ceux de la gauche, d’autre part, risquent fort de perdre l’héritage républicain, menacé d’être saccagé par l’extrême droite anti-républicaine, anti-égalitaire et totalitaire.

La décision du président Macron d’organiser des élections législatives anticipées augmente considérablement ce risque, car il n’y a pas suffisamment de partisans de la droite et de la gauche pour faire face au Rassemblement national et à leurs probables alliés issus des rangs de la droite. Des alliés de dernière minute, susceptibles de se laisser séduire par le programme raciste et extrémiste de l’extrême droite dans un climat délétère, défaitiste, qui n’est pas sans ressembler à celui qui régnait en 1940.

Il faudrait un véritable sursaut républicain, comme celui que provoqua le gaullisme en choisissant le camp de la résistance plutôt que celui de la collaboration. Les idéaux de la République, de la démocratie et de l’humanisme sont plus forts que le totalitarisme, ne l’oublions jamais. Sachons tirer les précieux enseignements de l’Histoire avant qu’il ne soit trop tard, notamment de ceux qui nous rappellent que les totalitarismes n’ont jamais eu le dernier mot dans les combats du siècle dernier.

 

Notes

[1] Cette vérité a été rappelée de manière lumineuse par Laurent Joffrin, journaliste et directeur de Journal.com dans une émission de LCI consacré aux élections européennes le 12 juin dernier.

[2] Voir la belle étude de Benoit Bréville « Préférence nationale, un remède de charlatan  », sur monde-diplomatique.fr, novembre 2021 (consulté le 25 décembre 2023).

[3]Voir notamment « Jean Tirole: «La vision de Marine Le Pen, c’est que les étrangers coûtent cher. C’est faux», sur liberation.fr, 21 avril 2022.

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Un commentaire

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  1. Il faut que l’on se défende davantage, et que l’on retourne la situation à notre avantage.: la constitution française garantie des droits humains à tous. Si cela déplaît à quelqu’un,. Alors qu’il quitte la France ! C’est aussi simple que cela…

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