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« Tariq Ramadan : histoire d’une imposture », une enquête fouillée signée Ian Hamel

Journaliste connu pour sa grande rigueur, Ian Hamel qui est également un collaborateur d’Oumma, est l’auteur d’un livre-événement  « Tariq Ramadan : histoire d’une imposture » paru aux éditions Flammarion. Une enquête sérieuse et étayée, qui fourmille de révélations sur le passé de l’islamologue genevois, ses soutiens, ses réseaux, ses financiers et autres mécènes, mais aussi sur sa chute.

Dans cet entretien accordé à Oumma, il explique notamment comment une telle imposture a pu durer pendant plus de 20 ans et mystifier autant de personnalités appartenant à la sphère médiatico-intellectuelle, en France et à l’étranger, et plus grave encore, de nombreux musulmans. Un livre à lire impérativement !

Tariq Ramadan vous considère comme un de ses principaux détracteurs. Que répondez-vous à ses partisans qui affirment que votre livre est une enquête à charge ?

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Je ne me cache pas derrière mon petit doigt. C’est effectivement une enquête à charge. Je considère que Tariq Ramadan est un homme dangereux. C’est un triple imposteur. Un imposteur au niveau de la morale. Pendant un quart de siècle, il a prôné la rigueur, la fidélité, tout en menant parallèlement une vie totalement dissolue. Les propos qu’il pouvait tenir à des femmes quotidiennement donnent la nausée. Ce n’est pas seulement un dragueur compulsif, il se vautre dans l’abjection.  

C’est ensuite un imposteur intellectuel. Il trompait son public en se prétendant professeur de philosophie et d’islamologie à l’université de Fribourg, alors qu’il n’était qu’un chargé de cours bénévole. Tariq Ramadan se qualifiait lui-même de « savant », alors que ses connaissances, selon de vrais islamologues, sont assez réduites. 

Dernière imposture : il se présentait comme un progressiste, un innovateur, alors qu’il prônait, en fait, l’islam le plus rétrograde. En 1994, dans le quotidien Le Courrier à Genève, il expliquait comment battre sa femme… N’oublions pas que sur son site, il présente Mohamed Merah comme un garçon sympathique… En 2017, il affirmait qu’il fallait débattre de l’excision. J’ajoute que pour bloquer les critiques, il n’a jamais cessé, grâce à une armée de trolls, de menacer et d’insulter ses adversaires. Toutes ses accusatrices sont traînées dans la boue quotidiennement. 

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Vous évoquez le parcours de Saïd Ramadan, le père de l’islamologue genevois, et notamment sa rupture avec la confrérie des Frères musulmans. Pourquoi, selon vous, a-t-il fini par couper les ponts avec le mouvement fondé par Hassan al-Banna, son beau-père ?

Saïd Ramadan, le père de Tariq Ramadan, a très vite baissé les bras. Il est arrivé en Europe en 1957, il crée le Centre islamique de Genève en 1962, mais dès 1966, il ne produit déjà plus rien intellectuellement. D’une part, les Saoudiens le lâchent car ils constatent qu’ils n’ont pas misé sur le bon cheval. D’autre part, il est confronté à une fronde au sein même des Frères musulmans. Il est exclu du projet de mosquée à Munich, les Syriens le lâchent, mais aussi son compatriote Youssef Nada, qui devient le vrai ministre des Affaires étrangères de la Confrérie en Europe. 

Saïd Ramadan avait été imposé par Hassan al-Banna, son beau-père, et la Confrérie ne reconnaissait plus son autorité. Pouvait-elle lui faire confiance ? Les archives fédérales, à Berne, révèlent qu’il travaillait pour les services américains, britanniques et suisses… Ajoutez que sa vie dissolue a provoqué une rupture dans son couple. Il est mort seul, en 1995, dans un studio minable, sans même que la presse ne mentionne sa disparition.  

Pourquoi Tariq Ramadan a-t-il, de son côté, toujours refusé d’intégrer la confrérie des Frères musulmans instituée par son grand-père ? 

Tariq Ramadan n’est effectivement pas Frère musulman. Cela tient au personnage : il ne rend des comptes à personne. Tout ce qu’il accomplit, il ne le fait que pour lui, et lui seul. Or, être membre de la Confrérie appelle à respecter certaines obligations, cela demande une certaine abnégation. Être le petit-fils du fondateur, cela lui offrait déjà tous les avantages, sans les inconvénients. Un exemple : il pouvait choisir, au grand rassemblement du Bourget, l’heure de plus grande écoute pour prononce son discours. Dans le passé, il y a déjà eu des scandales (mœurs, détournements de fonds) de la part de proches d’al-Banna. Mais la Confrérie n’osait pas sanctionner la famille. En France, il a fallu plus d’un an pour que l’organisation Musulmans de France désavoue Tariq Ramadan.    

Le titre de votre livre est « Tariq Ramadan, histoire d’une imposture ». Comment expliquez- vous qu’une telle imposture ait pu durer pendant plus de 20 ans ? 

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En France, la majorité des hommes politiques, des intellectuels, des animateurs de télévision, des journalistes, ne connaissent pratiquement rien de l’islam, en dehors de quelques clichés. Plutôt que de mener des enquêtes sérieuses, ils préfèrent donner la parole à une personne qui s’exprime facilement et qui a réponse à tout. Or, Ramadan présentait bien et il avait toujours réponse à tout, même quand il ne connaissait pas le sujet. Un exemple : interrogé sur l’Afghanistan à la télévision suisse, il affirmait ainsi que les Afghans étaient des arabes… 

Tariq Ramadan a l’avantage d’être issu d’une famille bourgeoise, éduquée. il possède les codes de la “bonne“ société. Il est facilement entré en contact avec les personnalités françaises possédant d’intéressants carnets d’adresses, comme la Ligue de l’enseignement ou la Ligue des droits de l’homme. Un prédicateur venant du Maghreb ou né dans une banlieue n’aura pas cette démarche. 

Quant aux musulmans qui connaissaient cette imposture, ils n’avaient pas accès aux médias contrairement à Tariq Ramadan. L’universitaire Mohamed-Cherif Ferjani, par exemple, a demandé à être confronté à lui. il n’a jamais reçu de réponse. C’est d’ailleurs Ramadan qui ne voulait surtout pas que les télévisions lui opposent de vrais intellectuels. Il préférait débattre avec des populistes, avec des politiciens d’extrême droite qui multipliaient les âneries. 

Ce n’est que récemment que les médias font appel à Haoues Seniguer, maître de conférences à Sciences Po Lyon, ou à Mohamed Louizi. Ils pourraient aussi s’intéresser à des intellectuels qui s’expriment sur Oumma. Je pense notamment à Omero Marongiu-Perria, qui a eu la gentillesse de préfacer mon ouvrage.    

Loin d’être un rebelle comme Malcolm X, auquel il s’est souvent référé ou identifié, Tariq Ramadan a-t-il œuvré pour que la France en fasse son interlocuteur privilégié au sein de la communauté musulmane ? 

Bernard Godard, l’ancien « Monsieur Islam » au ministère de l’Intérieur, raconte comment Tariq Ramadan, en passant par certaines personnes, a tenté pendant des années de se faire passer pour le représentant des musulmans de France. Ce n’est pas ce que l’on peut qualifier de démarche de “rebelle“. Il n’a rien d’un Malcolm X, comme il tente de se faire passer. Précédemment, en Suisse, il passait déjà sa vie dans les bureaux des élus, se présentant comme le symbole d’une immigration réussie. 

Quand, en 2003, Nicolas Sarkozy en fait son interlocuteur à la télévision, Ramadan a vraiment cru que sa consécration était arrivée. Manque de chance, il s’est fait piéger par Sarkozy. Toutefois, il ne s’en est pas si mal tiré. Il ne pouvait pas se déclarer pour la lapidation, au risque de brouiller son image de progressiste. Mais il ne pouvait pas non plus condamner la lapidation, au risque de perdre ses sponsors. C’est pourquoi il a inventé un moratoire. 

Iriez-vous jusqu’à dire que la diabolisation, dont il se disait victime, alors même qu’il était invité à s’exprimer à tous les micros et sur tous les plateaux de télévision, était un leurre ?

Tariq Ramadan n’a jamais cessé de répéter qu’il était diabolisé en France et vénéré dans le reste du monde. J’ai rarement vu une personnalité aussi diabolisée passer aussi souvent à la télévision et dans les médias. Certes, il n’a jamais fait l’unanimité, et certains l’ont soupçonné d’entretenir des liens avec des djihadistes. C’était suffisant pour séduire les animateurs de TV. Cela le rendait un peu sulfureux, mais pas trop. Si le pouvoir français avait eu sérieusement peur de lui, il y a longtemps qu’il ne serait plus apparu sur les plateaux.

En ce qui concerne l’étranger, Ramadan a surtout de l’audience dans le monde francophone, Belgique, Suisse, Québec, Afrique francophone. En revanche, son charisme ne passe pas vraiment en Grande Bretagne ou aux États-Unis. Lorsque le scandale éclate en 2017, les médias britanniques ne se sont guère intéressés à lui.

Vous évoquez le profil intellectuel de Tariq Ramadan. Vous parlez même de « diplômes et de titres à géométrie variable ». Alors qui est-il vraiment à vos yeux ? Un intellectuel de haut niveau, un authentique réformateur ou un prédicateur charismatique ? 

Pourquoi ses supporters ne se sont-ils jamais rendu compte que Ramadan n’avait pas de travaux universitaires à son actif ? Dans mon introduction, je cite le Belge Michaël Privot, spécialiste de l’histoire comparée des religions. Tariq Ramadan se présente comme un « réformateur », un « innovateur », mais quand on demande aux “ramadanistes“ de citer une seule des « innovations » proposées par Tariq Ramadan, ils restent la bouche ouverte, incapables de répondre. Quant aux livres de Ramadan, ils se ressemblent tous, peu élaborés, touffus, creux, sans références. Ce n’est ni un philosophe, ni un islamologue, ni même un véritable intellectuel. Il s’agit d’un prédicateur, effectivement charismatique.  

Peut-on imaginer un étudiant qui, après avoir passé un an en faculté à étudier la philosophie ou l’histoire, oserait affirmer qu’il connaît tout dans ces disciplines ? Or, après 14 mois passés en Égypte, Tariq Ramadan déclare, lui, que cela lui a suffi pour maîtriser la totalité des sciences islamiques… Cela a dû faire plaisir aux savants qui consacrent leur existence à apprendre. 

D’après vous, son vrai talent a résidé dans sa capacité à établir des ponts avec un ensemble d’intellectuels non musulmans. N’est-ce pas là un signe d’ouverture ? 

Tariq Ramadan a réussi successivement à séduire des publics fort différents. D’abord, la hiérarchie catholique (alors que les protestants se sont toujours méfiés de lui), puis les laïcs, enfin les trotskystes. Je dois lui reconnaître un talent incontestable dans ce domaine. Son problème, c’est qu’il se montre nettement moins bon sur la durée. Les trotskystes, par exemple, il les a perdus du jour au lendemain en se jetant dans les bras du Qatar, une dictature obscurantiste. Après avoir dénoncé pendant des années les pays du Golfe, Ramadan a accepté sans problème l’argent de Doha, y installant sa famille. 

En fait, il s’adapte parfaitement à ses interlocuteurs et leur dit ce qu’ils veulent entendre. Il est démocrate avec les démocrates, libéral avec les libéraux, féministe avec les féministes… mais aussi salafistes avec les salafistes. Il me rappelle Bernard Tapie, auquel j’ai consacré deux ouvrages. Il était socialiste avec François Mitterrand, il devient radical de gauche pour faire trébucher Michel Rocard. Il est passé à droite pour soutenir Nicolas Sarkozy. Récemment, il est même devenu gilet jaune. 

Quels sont les liens exacts de Tariq Ramadan avec le Qatar qui, rappelons-le, a financé sa chaire de sciences islamiques à Oxford et l’avait nommé à la tête du Centre de recherche sur la législation islamique et l’éthique (CILE), à Doha ? Ces liens perdurent-ils encore ?

En raison de son audience auprès des musulmans francophones, Tariq Ramadan a été acheté par le Qatar de la même façon que l’émirat se paye un bon joueur pour faire gagner le PSG. Contrairement à ce qu’il a toujours prétendu, il n’animait pas bénévolement des conférences en Europe, principalement en France. Le livre Qatar Papers évoque une rémunération de 35 000 euros par mois (en plus de ses salaires de professeur à Oxford et à Doha). D’autres sources parlent de sommes beaucoup plus importantes. Depuis les plaintes, l’image de Ramadan s’est terriblement dégradée et le Qatar (déjà boycotté par ses voisins) ne peut plus se permettre officiellement de le soutenir. En septembre 2019, lors de la sortie de son livre, Ramadan a demandé un appui à l’ambassadeur du Qatar à Paris. Il lui a été sèchement refusé. En revanche, il n’est pas impossible que certaines riches familles continuent à lui apporter une aide.   

Tariq Ramadan a-t-il fait le vide autour de lui, après sa chute vertigineuse consécutive à ses mises en examen pour « viols » ? Peut-il encore rebondir et, hormis sa famille, fédérer à nouveau autour de lui des soutiens ?

Avant les plaintes, ses livres se vendaient à 15-20 000 exemplaires. Les éditions du Chatelet ont misé sur 12 000 exemplaires pour son ouvrage « Devoir de vérité », paru en septembre 2019. Il ne s’en est écoulé que 3 000, preuve de sa chute vertigineuse. Tariq Ramadan a fait le vide autour de lui, ses plus proches admirateurs l’ont lâché. Mais apparemment, il ne semble pas s’en rendre compte. Il espère toujours se relancer. Va-t-il le faire en franchissant la ligne jaune, c’est-à-dire en sombrant dans les dérives de Dieudonné ou de Soral ? Je constate que sur son site, il tient un discours de plus en plus complotiste. 

En dehors de son aura, il risque d’être confronté avec sa famille à des soucis financiers. Sa femme et sa fille n’ont jamais travaillé et elles apprécient le luxe, les voyages. Sans oublier les avocats à Paris et à Genève. Ils n’ont pas la réputation d’être bénévoles… 

Propos recueillis par la rédaction Oumma

 

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