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Ramadan aux Emirats

L’invitation émane du National Media Council, l’équivalent aux Emirats du ministère de l’information. Un voyage dont le thème est  « Ramadan aux Emirats ». Trois jours de rencontres et de visites sont prévus. Je me demande sous quel angle je vais traiter le sujet. Il faut échapper aux pièges de la « commande officielle », mais aussi et surtout de mon ignorance, de mes préjugés et de mes idées toutes faites. Le plus simple, finalement, n’est-il pas de décrire et raconter ce que je vois ?

Samedi 19 juillet, au matin, aéroport de Roissy. A l’enregistrement du vol de la compagnie nationale Etihad, beaucoup de touristes. Abu Dhabi est une plaque tournante vers l’Asie. Des hommes ou des femmes d’affaires, des « expats », des français, des chinois, beaucoup d’émiratis aussi. Notamment un groupe de femmes voilées et vêtues de noir, de la tête au pied, accompagnées d’hommes assez jeunes. Leurs maris, leurs frères, leurs cousins ?  Dans un aéroport, ça passe. Dans les rues d’une ville française, la scène aurait forcément quelque chose de choquant, allez savoir pourquoi. Le hasard des attributions de sièges fait que je me retrouve dans l’avion au milieu de ce petit groupe.

En fait, ce sont des lycéens – et des lycéennes – qui reviennent d’un séjour de quinze jours à Paris. Ils ont entre 16 et 18 ans. J’échange quelques mots en anglais avec eux. Ma voisine de gauche croise les jambes. Sous le vêtement noir,  elle porte un jean et des petits escarpins noirs avec une chaîne dorée.  Devant moi, une autre s’est retournée, à genoux sur son siège, penchée sur le dossier et elle papote avec le garçon qui se trouve assis à ma droite. Ambiance colonie de vacances. J’observe son visage pendant de longues minutes. Elle babille, sourit, minaude, réajuste son voile toutes les vingt secondes comme d’autres filles, en « occident », jouent avec leurs mèches. Elle tente de donner une chiquenaude au garçon. Il lui saisit la main. Ils font mine de se disputer. Une sorte de bras de fer de la séduction. Un peu plus loin, trois garçons se tiennent debout dans l’espace disponible entre la zone de préparation des repas et les issues de secours, face aux sièges occupés par deux filles. La conversation est animée. Chacun des garçons « fait le beau » et tente de se faire valoir. Des jeunes semblables à ceux de tous les pays du monde.

Distribution des plateaux repas. Nous sommes en plein ramadan, mais tout le monde mange dans l’avion. Les jeunes lycéens et la plupart des passagers musulmans aussi, les familles avec les mères voilées. Je ne suis pas un spécialiste de l’Islam, mais je connais cette règle qu’on m’a déjà expliquée : le jeûne ne s’impose pas au fidèle qui voyage. Une règle sujette à interprétation puisqu’elle date des premiers siècles, lorsque le voyage se déroulait à dos de chameau en plein désert, des jours durant. Certains rigoristes se refusent d’appliquer cette dérogation lorsqu’il ne s’agit que d’un vol de quelques heures. Visiblement, autour de moi, c’est l’interprétation souple qui prévaut.

Arrivé à Abu Dhabi dans la soirée. J’aurais aimé me reposer dans ma chambre. Mais je suis aussitôt convié à rejoindre la table des invités, sous la gigantesque tente que le ministre de la culture, de la jeunesse et des sports, a fait installer dans les jardins de l’hôtel Méridien. Les « tentes » sont ici une manifestation indissociable du ramadan. Chaque personnalité, chaque cheikh, chaque administration, chaque organisme en finance une. Dans des endroits prestigieux, ou à chaque coin de rue. Sauf exception, ces tentes ont une vocation caritative. On vient y rompre le jeûne gratuitement. Quelques unes, dressées dans les jardins des grands hôtels, comme celle du ministre ce soir, fonctionnent comme un restaurant. Le public y vient pour la soirée et consomme à des tables individuelles réparties autour de la table officielle.

Un peu avant minuit, le ministre prend congé. Je pensais la soirée terminée, mais nous sommes conviés à le suivre dans sa résidence privée. Un nouveau repas, somptueux, nous est servi vers deux heures du matin. Le ministre sert lui-même ses invités. Je peine à finir mon assiette.  Aux Emirats, certains prennent leurs vacances pendant le ramadan. Entre la rupture du jeûne en début de soirée et la fin de la nuit, les repas se succèdent. Le jeûne diurne est d’autant mieux supporté que la journée commence tard…  Alors que nous prenons congé, le personnel de la maison et des riverains « autorisés » nous succèdent autour de la table pour terminer le repas. Certains sont venus avec des sacs en plastique et des Tupperware. Quelques heures auparavant, les mêmes étaient venus rompre le jeûne gracieusement sous la tente que le ministre a fait installer dans le quartier.  Retour à l’hôtel – dans la Rolls de  notre hôte ! Dans les rues de la capitale, ici et là, toujours de grandes tentes. Et des groupes de gens, qui déambulent, des sacs plastique à la main…

Les trois jours passent trop vite. Lundi, nous nous levons tard. Rendez-vous en fin de matinée avec le directeur du National Media Council. Un bref échange de pure courtoisie. En déambulant dans les couloirs du ministère, nous pouvons constater qu’en cette période, ça n’est pas la grande effervescence dans les bureaux. L’après-midi, visite touristique de la ville. Le soir, un concours de circonstances nous fait revenir chez le ministre de la culture, pour une nuit rigoureusement identique à la première. Mardi matin, rendez-vous à Dubaï, à une centaine de kilomètres, avec le Chief Executive Officer de la Noor Bank. Sujet de l’entretien : la finance islamique.

Aux Emirats comme dans nombre de pays musulmans, pendant le mois de ramadan, il est interdit de manger ou de boire en public. Mais dans le confort feutré des bureaux de la banque, un café et un verre d’eau nous est proposé. En repartant nous déambulons dans les galeries du « Mall », sans doute l’un des plus prestigieux centre commerciaux du Moyen-Orient, si ce n’est du monde. Là encore, une impression de ralenti. Les magasins sont ouverts, sauf les restaurants. Peu de monde dans les allées. Ce soir, après la rupture du jeûne, ça sera l’affluence, jusque tard dans la nuit.

Cette soirée, nous la passerons dans les jardins de la grande mosquée du Sultan Zayed. Là aussi, chaque soir du mois de ramadan, la rupture du jeûne est offerte par les autorités à des dizaines de milliers de personnes. Emiratis, immigrés asiatiques, ou autres. Nul besoin d’être musulman. Le touriste européen sera admis lui aussi. Une dizaine de tentes sont dressées.  Chacune peut accueillir six cents personnes. Les retardataires rejoindront les jardins où de grandes nappes sont dressées à même le sol, et où chacun reçoit un pack repas, ainsi que de la nourriture à emporter. A la tombée du jour, la foule commence à affluer. La logistique de l’opération est assurée par des étudiants bénévoles. Je partage avec eux le dîner dans une sorte de mobile home. L’ambiance  ressemble un peu à celle nos JMJ européennes.

Mercredi matin, dans l’avion du retour, je relis mes notes. J’étais venu pour le ramadan. Un jeûne religieux. Paradoxalement je reviens essentiellement avec des images – festives – de nourriture. Et de chaleur humaine. Je m’amuse en pensant à cette question rituelle que tout français « moyen » – et j’en suis –  s’entend prononcer lorsqu’il revient de l’étranger : et là-bas, on mange bien ?

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