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Pensée de Malek Bennabi: idées authentiques et idées efficaces

Les motivations de Bennabi recoupent les « purposes » (fonctions) repérées par Jonas Salk, l’inventeur du vaccin contre la polio, dans la vie des espèces : « Un purpose dans le langage du biologiste c’est une tentative de la part d’une structure vivante de passer à un autre état, de se projeter dans l’avenir, ou simplement de se reconnaître une fonction… Dans l’univers biologique, chaque chose qui existe, existe pour faire quelque chose… Quand il y a une structure qui n’a pas de fonction, de « propos », elle se détruit car elle n’a plus de « projet »… Quand je dis qu’il y a un ordre dans le domaine de l’univers, comme il y a un ordre dans le domaine de l’humain, j’implique ce que les autres impliquent par le mot Dieu… Les idées sont en elles-mêmes des entités autonomes dotées du pouvoir d’influencer et même de modifier le cours de la vie humaine. Elles ne sont pas différentes de la nourriture, des vitamines ou des vaccins… Les idées possèdent une caractéristique très semblable à celle des substances matérielles qui est de pouvoir avoir des effets tout aussi tangibles sur l’homme et sur sa vie… Les idées, les émotions, les innovations agissent sur nous comme des substances chimiques… L’environnement culturel a un effet sur le cerveau et donc sur l’esprit, qui est au départ plastique, malléable »[1].

Les propos de Jonas Salk sur les effets physico-chimiques des idées, tenus après la mort de Bennabi, auraient enchanté ce dernier car on y retrouve son approche et sa terminologie lui qui, notant les effets psychosomatiques des idées, écrivait dans « La lutte idéologique » qu’elles étaient des « entités biologiques qui accomplissent leur rôle dans des conditions organiques déterminées », et plus tard dans le « PISM » : « Les idées ont un effet plastique qui différencie déjà à leur aspect un illettré d’un individu qui a utilisé les lettres pour lire une pensée ou pour transmettre sa pensée… Même en tenue de campagne, l’homme de la ville se reconnaît facilement : c’est un faux paysan. Même en habit du dimanche, le paysan est un faux citadin. Deux frères issus du même stock génétique et du même milieu rural se distinguent aussi – si l’un a été scolarisé et l’autre ne l’a pas été- par des signes aussi évidents ». 

Pour agir à une large échelle, selon Bennabi, l’idée doit posséder trois propriétés : un pouvoir de tension, un pouvoir d’intégration et un pouvoir d’orientation. Ce sont ces facultés qui lui permettent de jouer le rôle de liant entre les individus et partant de faire d’eux une société, une collectivité homogène, une civilisation. Le pouvoir de tension d’une idée est fonction de la possession par celle-ci d’une promesse mineure (ici-bas) et d’une promesse majeure (au-delà)[2]. La première, prouvant quotidiennement que cette idée est efficace, et la seconde, attestant de sa véracité, se combinent pour donner à l’idée, qu’elle soit religieuse, sociale ou politique, adhérence et permanence dans la psychologie humaine. 

La promesse majeure, c’est ce que les musulmans appellent le paradis, les chrétiens le royaume céleste, les bouddhistes le nirvana, les communistes la société sans classes, etc. Elle renvoie à l’idée de crainte de Dieu ou de l’Etat démiurge, de récompense et de châtiment. Ses équivalents laïcs sont la justice sociale, le patriotisme, le sens de l’honneur, l’esprit chevaleresque, la force de la loi … La promesse mineure, elle, renvoie à l’idée de bien-être, de buts à réaliser, d’objectifs économiques à atteindre, de profits à tirer d’une conquête ou d’une découverte. C’est l’intérêt, la rémunération ici-bas… Pour illustrer son raisonnement Bennabi se réfère au deuxième « Serment d’Akaba » fait, selon Tabari, en 621 au Prophète par 70 Médinois à qui il venait d’annoncer sa décision de passer à la prédication armée. C’était un an avant l’Hégire. 

Leur ayant demandé s’ils étaient disposés à le suivre, ceux-ci acceptent et lui prêtent serment de mourir pour la nouvelle foi. Le Prophète s’engage envers eux à son tour, leur disant : « Désormais, je vivrai et je mourrai parmi vous. Ma vie est votre vie, votre sang est mon sang, votre ruine sera la mienne et ma victoire sera la vôtre. » L’un d’entre eux interroge le Prophète : « Mais si nous sommes tués pour toi, quelle sera notre récompense ? » Ce dernier répond : « Le paradis ! » C’est à cet épisode que Bennabi se réfère quand il parle dans « Vocation de l’islam » d’acte de fraternisation. Les 70 s’étaient en effet constitués en « Ikhwan » (frères), dénomination que s’appliquera plus tard l’Association créée par Hassan al-Banna (1906-1949) sous le nom de « Frères musulmans ».

Les idées qui ne comportent qu’une promesse mineure (exemple d’une lutte de libération) cessent d’agir sur les hommes dès que l’objectif est atteint. Elles cessent également de motiver les membres d’une collectivité quand ceux-ci s’aperçoivent qu’elles ne débouchent sur rien (exemple du communisme). Les idées qui ne comportent qu’une promesse majeure, sans viser de buts pratiques, n’intéressent en général que peu de monde : les saints, les mystiques, les anachorètes. On s’en détourne à la première occasion, ou on ne leur accorde qu’un respect feint. C’est le cas de toutes les philosophies du retrait de la vie. L’histoire fourmille d’exemples de cette nature : millénarisme, vie monastique, sectes suicidaires … 

Bennabi transpose ces données à la vie politique des peuples et écrit : «L’idéologie qui n’enferme d’autres idées-forces que des intérêts immédiats, même strictement respectables, n’ouvre la voie qu’à une politique limitée à la portée immédiate de ses slogans… L’idéologie doit renfermer donc un autre ferment pour conserver à l’action de l’Etat et à celle de l’individu l’union nécessaire à l’accomplissement des tâches les plus lointaines et les plus héroïques. C’est à proprement parler ce ferment idéologique qui constitue, selon sa qualité, la richesse idéologique ou la pauvreté d’une politique devant le jugement de l’histoire. Or, cette qualité est essentiellement d’essence éthique ou métaphysique, c’est-à-dire d’ordre psychologique. L’idée-force d’une politique susceptible d’affronter l’épreuve de l’histoire doit être de cette qualité car l’effort soutenu par l’intérêt immédiat peut fléchir, non seulement quand il est déçu et que la déception engendre le repli, mais même quand il est satisfait, quand la société atteint ce degré de satiété qui engendre la tiédeur, l’indifférence. Dans les deux cas on retombe dans l’individualisme, dans l’atomisation de la société. Seul l’effort soutenu par une conviction peut traverser victorieusement les épreuves du temps. L’histoire, des Catacombes à Badr, jusqu’à Stalingrad, n’est qu’une illustration de ce fait »[3]. Hegel notait pour sa part que « le vrai sert aussi à d’autres fins. On peut dire que Dieu est utile, mais c’est là une expression profane, inappropriée »[4].

Dans sa sociologie, Ibn Khaldoun postule que les hommes ont absolument besoin d’une autorité pour vivre en société, d’un pouvoir (wâzi’) pour modérer leurs tendances au conflit. Celui-ci peut émaner d’une loi religieuse, et le peuple le respecte parce qu’il croit qu’il sera récompensé ou puni dans l’Au-delà, ou d’une politique « laïque » (siyassa aqliyya), et dans ce cas il sera obéi dans l’espoir d’être récompensé ici-bas. Ibn Khaldoun conclut : « Le premier système est bon pour ce monde et pour l’autre puisque le Législateur connaît les fins dernières de son peuple et s’occupe du salut éternel de l’homme. Le second système n’est bon que pour ce monde »[5]. Ibn Khaldoun pense que les musulmans appartiennent à la « vocation sémitique » qui privilégie la promesse majeure et cite le hadith qui dit : « Nous appartenons à une maison (bayt) pour laquelle Dieu a choisi l’autre monde plutôt que celui-ci… ». 

Même Nietzsche le sceptique reconnaît l’importance de la promesse majeure lorsqu’il affirme que « la métaphysique de la récompense et de la punition est indispensable ». Contrairement à l’image qu’on a voulu donner de lui, il n’était pas opposé au principe religieux en soi et admettait au contraire sa nécessité : «Combien la vérité importe aux hommes ! C’est la vie la plus haute et la plus pure possible que d’avoir la vérité dans la croyance. La croyance à la vérité est nécessaire à l’homme »[6].

Il s’est pourtant trouvé des penseurs religieux qui ont rejeté la nécessité de la promesse majeure. Ainsi de Maître Eckhart (1260-1328) pour qui le vrai croyant est celui qui croit sans espérer une rémunération. Le père de la mystique allemande qui a nié toute distinction en Dieu et qui a proclamé lors de son procès à Avignon : « Dieu est un ! », avait eu l’audace de proclamer la non-utilité de la « métaphysique de la récompense » au grand scandale de l’Eglise : « Ceux qui ne recherchent rien, ni les honneurs, ni l’utilité, ni le don intérieur de soi, ni la sainteté, ni la récompense, ni le royaume des cieux, mais qui ont renoncé à toutes ces choses, même à ce qui leur est propre, c’est en ces hommes que Dieu est honoré… Pour ceux qui savent, c’est affaire de savoir, pour ceux qui ont l’esprit fruste, c’est affaire de foi » [7]. Jonas Salk semble reprendre à son compte mais avec d’autres mots cette idée : « Des systèmes éthiques ou moraux, basés sur des promesses dont on ne peut établir ni la preuve, ni la récompense éventuelle, permettent d’exploiter la crédulité publique, au point que l’homme devient inefficace, oppressé dans l’expression et le développement de son être »[8]. 

Pour devenir une force sociale, un moteur de l’histoire, une idée doit être, selon Bennabi, authentique et efficace à la fois. Elle peut néanmoins être authentique et perdre son efficacité, c’est-à-dire ne plus produire d’effets positifs sur la vie des gens, comme elle peut ne pas être authentique et mener à de grandes réalisations historiques. Le rendement social et culturel d’une idée est lié à des conditions en dehors desquelles elle perd son efficacité. Il écrit : « Une idée authentique n’est pas toujours efficace. Une idée efficace n’est pas toujours vraie… L’idée vient au monde vraie ou fausse. Quand elle est vraie, elle gardera son authenticité jusqu’à la fin des temps. Par contre, elle peut perdre son efficacité au cours de sa carrière même si elle est vraie. L’efficacité d’une idée a son histoire qui commence avec son moment d’Archimède, quand sa poussée originelle bouleverse le monde, ou que l’on croit trouver en elle le point d’appui nécessaire pour soulever le monde… Une idée est vraie ou fausse sur le plan théologique, logique, scientifique, social. Mais son histoire ne dépendra pas de son caractère intrinsèque, elle dépendra de son dynamisme, de son pouvoir au sein d’un univers culturel et enfin de la conjoncture » (le « PISM »). 

Et Bennabi de donner quelques exemples : l’idée de la circulation du sang a été mise au point par un médecin arabe du XII° siècle (Ibn En-Nafis) mais n’a connu sa fortune qu’avec le médecin anglais Harvey[9] (« En somme, pendant quatre siècles, elle fut vraie sans être efficace ») ; la théorie de l’expansion de l’univers, initiée par Lemaître, n’a été prise en considération qu’après Einstein ; les observations de Mendel sur la génétique n’ont intéressé la communauté scientifique que dans les années quarante… Par contre, poursuit Bennabi : «L’histoire pullule d’idées nées fausses, inauthentiques, qui eurent cependant leur terrible efficacité dans les domaines les plus divers. D’ailleurs, souvent ces idées sont voilées, obligées de porter un masque d’authenticité pour entrer dans l’histoire comme un cambrioleur entre dans une maison avec une fausse clé… Parfois, c’est parce qu’elle est efficace dans une certaine conjoncture qu’une idée peut prendre un caractère sacré au regard d’une époque ». Dans « Le problème de la culture » il note que « l’efficacité de l’idée est subordonnée à des conditions psychologiques et sociales qui varient dans le temps et dans l’espace. Et, d’une manière générale, quand on suit l’histoire d’une société, on s’aperçoit que de même qu’elle a un cimetière pour enterrer ses morts, elle a des cimetières pour enterrer ses idées mortes : les idées qui n’ont plus un rôle social. » 

Le XX° siècle a été celui des idéologies : fascisme, national-socialisme, communisme, baâthisme, islamisme… Le monde musulman subit de plein front les impacts de ces idéologies, et l’islam est présenté par les « progressistes » et la lutte idéologique comme étant à l’origine du retard des musulmans. Bennabi est lui-même un acteur dans cette bataille et multiplie les écrits sur le sujet. Il veut contrer cette désinformation, apporter des clarifications, et écrit dans le « PISM » : « Au siècle de la productivité, il ne suffit pas de dire vrai pour avoir raison. C’est mal porté aujourd’hui de dire deux et deux font quatre et de mourir de faim, à côté de quelqu’un qui dit « ça ne fait que trois » et assure quand même son morceau de pain. L’esprit souffleur du siècle donnera assurément tort au premier et raison au second. Aujourd’hui, les preuves par neuf des idées ne sont pas d’ordre philosophique ou moral, mais d’ordre pratique : elles sont justes si elles assurent leur succès ». 

Pour lui, l’islam doit prendre en compte ce pragmatisme des temps modernes : « Il ne suffit pas de proclamer les valeurs sacrées de l’islam, mais de leur donner de quoi faire face à l’esprit du temps… Pour établir aux yeux du monde la preuve par neuf que ses idées sont justes, la société musulmane doit montrer qu’elle peut assurer à chacun le pain quotidien… Il ne s’agit pas de défendre l’authenticité de l’islam, mais de lui rendre simplement son efficacité en remettant en mouvement ses forces productrices ».
Les causes d’inefficacité d’une société quelconque, selon Bennabi, doivent être localisées dans son monde des idées, non pas de ses idées à l’état pur, mais de ses idées intégrées, c’est-à-dire devenues des canevas de son activité sociale. Il écrit dans le « PISM »-version 1960 : « Lorsque nous jugeons l’inefficacité de la société musulmane contemporaine, nous ne jugeons pas l’islam – en tant qu’archétype qui a fait ses preuves à l’époque d’une brillante civilisation – mais la façon dont les musulmans contemporains le comprennent et l’interprètent, c’est-à-dire en tant qu’idée intégrée. Mais nous savons en même temps que cette idée intégrée – elle-même si dévalorisée aujourd’hui par rapport à son archétype – peut être régénérée comme le fut l’ idée républicaine par la civilisation européenne qui l’a revalorisée, rajeunie, revivifiée et ressuscitée en quelque sorte du tombeau où l’avaient ensevelie la décadence d’Athènes et la décadence de Rome. De même que nous savons que d’autres idées ne peuvent plus être ressuscitées une fois mortes parce qu’elles n’émanent pas d’un archétype ou, si l’on veut, parce que leur archétype lui-même est mort comme cela est arrivé à l’idée d’esclavage ».

Bennabi s’est penché dans le « PISM » (version 1960) sur les circonstances dans lesquelles une institution comme la « république romaine » peut mourir. Il commence par passer en revue les trois façons possibles d’interpréter cet évènement : cette institution est morte parce qu’elle est caduque ; elle est morte parce qu’il s’est trouvé un Jules César qui voulait prendre le pouvoir ; elle est morte parce que le peuple romain était devenu impropre à un régime républicain. Puis il motive son choix : « La première interprétation est inadmissible puisqu’au XX° siècle l’institution républicaine est plus vivante, plus jeune que jamais, et semble même vouée à fournir la base d’un gouvernement universel qui semble lui-même le terme inéluctable de l’évolution du monde actuel. Il y a certes des institutions qui vieillissent et meurent ; l’esclavage en est une. Si les hommes du XIX° siècle ne l’avaient pas aboli, les machines du XX° siècle l’auraient quand même supprimé. Mais il est des institutions comme la république ou comme le mariage qui sont des acquisitions définitives. Si le mariage était supprimé dans une société quelconque, on ne dira pas que l’institution a vieilli, mais que la société souffre d’un certain mal. La seconde interprétation n’est pas valable non plus car admettre qu’un homme, en l’occurrence Jules César, fait l’histoire à sa guise, c’est faire abstraction de tous les facteurs réels dont la loi ne peut être prescrite par aucune volonté individuelle. La seule interprétation qui demeure possible, c’est que le peuple romain était devenu impropre au régime républicain ». 

En creusant le sujet, de troublantes similitudes me sont apparues dans les processus historiques de la civilisation musulmane et la civilisation romaine. En effet, l’esprit romain a connu sa première cassure avec Tarquin qui fut le premier roi à ne pas être élu. Par son indignité, et davantage encore par celle de son fils, Sextus, la fonction royale devient abhorrée des Romains. Tarquin était le sixième roi, comme Moawiya était le sixième « calife » (après Hassan) ; tous deux n’ont pas été élus ; tous deux ont rendu le pouvoir héréditaire ; les deux civilisations connaîtront leur chute finale quelques sept siècles après la « déviation ».

Ainsi que Tabari l’a fait pour le monde musulman, Cicéron a rendu compte de « ce cycle de révolutions dont je veux que vous appreniez à connaître depuis son origine le mouvement naturel et les phases »[10]. Le règne des Omeyyades et des Abbassides rappelle celui des Césars. Tacite, qui a vécu un contexte comparable à celui d’Ibn Khaldoun, écrit : «J’entreprends une œuvre féconde en catastrophes, pleine de bataille affreuses, de discordes et de séditions, où la paix même a ses horreurs »[11]. 

Bennabi ne s’est par contre pas posé le problème de l’institution califale vidée de son essence par Moawiya. Dans ce cas précis, c’est la deuxième interprétation qu’il a privilégiée, faisant porter toute la responsabilité des évènements de Siffin à cet homme. A-t-il reculé devant les deux autres interprétations parce que le divin et l’humain étaient emmêlés à un point tel qu’il ne pouvait ni envisager que l’institution califale soit devenue « caduque », si peu de temps après sa création, ni, comme le fera Ali Abderraziq, soutenir qu’elle n’était pas conforme au Coran et à la Sira du Prophète pas plus qu’elle n’était nécessaire, ni accuser la communauté musulmane d’être devenue indifférente à cette institution quelques décennies après son apparition ? Burhan Ghalioun, lui, semble se rapprocher de la troisième interprétation quand il dit de Siffin : « C’est le moment où « l’Etat séculier a triomphé du califat inspiré parce que la prophétie dont celui-ci était le prolongement était un état exceptionnel, un moment privilégié, une irruption du surnaturel qui, par définition, n’est pas destiné à durer… L’Etat musulman, au départ sous produit du religieux, parvient très rapidement à l’instrumentaliser et à le plier à sa propre logique de pouvoir. Au lieu d’en dépendre, la religion sera dépendante de lui… »[12]

Bennabi regardait les idées mortes et les idées fausses comme les médecins regardent les microbes. Pour lui, tous les pays musulmans partagent la communauté des idées pathogènes de la société post-almohadienne. Cette pathologie apparaît à travers leur manière de penser et d’agir et les distingue des peuples civilisés ou en cours de recyclage historique. Cette pathologie, il la diagnostique sous plusieurs formes : atomisme, colonisabilité, attachement à des traditions périmées… Ce sont ces tares culturelles, intellectuelles, psychologiques qui expliquent la nature émotionnelle et affective des politiques suivies en général dans les pays musulmans.
La distinction que Bennabi établit entre une idée authentique et une idée efficace a été relevée par d’autres auteurs pour qui une idée ne vaut pas tant par son contenu métaphysique que par les conséquences sociales et économiques qu’elle engendre. Ibn Khaldoun notait de son temps déjà : « Pour prouver la justesse d’une idée, on doit s’efforcer de la confronter avec le monde extérieur ». Spinoza écrit dans sa Théodicée (Ethique-II) : « Par idée adéquate, j’entends une idée qui, en tant qu’elle est considérée en soi, sans relation à un objet, a toutes les propriétés ou présente tous les signes intrinsèques d’une idée vraie ». Leibniz fait dire à Philalèthe : « Les idées par rapport aux choses sont réelle ou chimériques, complètes ou incomplètes, vraies ou fausses. Par idées réelles, j’entends celles qui ont du fondement dans la nature et qui sont conformes à un être réel, à l’existence des choses ou aux archétypes ; autrement, elles sont fantastiques ou chimériques… Les idées possibles sont vraies et les idées impossibles sont fausses »[13] . 

Montesquieu écrit dans « L’Esprit des lois » : « On peut chercher entre les religions fausses celles qui sont les plus conformes au bien de la société ; celles qui, quoiqu’elles n’aient pas l’effet de mener les hommes aux félicités de l’autre vie, peuvent le plus contribuer à leur bonheur dans celle-ci. Je n’examinerai donc les diverses religions du monde que par rapport au bien que l’on en tire dans l’état civil ; soit que je parle de celle qui a sa racine dans le ciel, ou bien de celles qui ont la leur sur la terre ». Stuart Mill distingue « croyances vives » et « croyances mortes ». Marx écrit dans « L’idéologie allemande » : « C’est dans la pratique qu’il faut que l’homme prouve la vérité ». 

Ortéga Y Gasset parle de « foi vive » et de « foi inerte ». Gustave Le Bon pense que « la puissance d’une idée ne prouve pas sa valeur rationnelle. Bien que très erronées, beaucoup de croyances religieuses et politiques ont soulevé le monde… Les idées fausses sont les grandes dévastatrices de l’histoire. Ce n’est pas avec des armes matérielles qu’on les combat. Le canon n’est qu’un serviteur de la pensée»[14] ; Ernst Jünger relève pour sa part : « Ce n’est pas l’idéologie la plus intelligente qui est la meilleure, mais bien celle qui suit le plus facilement le courant terrestre et s’humanise avec lui »[15] .William James considère que les idées n’ont de valeur que si elles prouvent leur justesse dans l’action ; tout ce qui n’est pas applicable, tout ce qui n’engendre pas des réalités effectives n’est pour lui que vaine spéculation… Mais aucun de ces auteurs n’a été aussi loin que Bennabi dans l’étude de ces « micro-organismes ».

Si les idées viennent du ciel ou des livres et transitent par le psychisme humain, leurs résultats se reflètent dans la vie, dans la rue… Les deux idées fausses qui ont dominé le XX° siècle, le communisme et le nazisme, sont sorties de l’esprit de Marx et d’Hitler, mais ce sont les peuples qui en ont fait les frais puisque le nombre des victimes de la deuxième guerre mondiale, ajouté aux crimes commis par le communisme en Union Soviétique, en Chine, au Cambodge et ailleurs, dépasse cent millions. Vraies ou fausses, bonnes ou mauvaises, les idées ne se réalisent que si elles sont portées par la fécondité intellectuelle, la créativité et l’inventivité des savants, la puissance économique, l’opinion publique, la force armée. A leur tour, ces moyens génèrent des idées nouvelles, et ainsi s’alimente la dynamique du progrès. 

Une idée fausse est abandonnée lorsqu’elle n’aboutit à rien de bon. Une idée vraie aussi, si elle n’est pas efficace. Elles se valent donc par rapport à ce critère. Comme l’idée vraie, une idée fausse commence par séduire, gagner des adhésions, puis coïncide avec les intérêts psychologiques, sociaux et politiques de ceux qui la prônent ou l’imposent et se termine enfin par une catastrophe. On l’a vu avec le communisme, le nazisme et le baathisme et le voyons aujourd’hui avec l’islamisme. Portant des convictions dépourvues des moyens de les imposer, les partisans de ce dernier nourrissent un immense ressentiment qui fait d’eux des personnes amères, haineuses et violentes.

[1] Cf : – « Métamorphoses biologiques », Ed. Calman-Lévy, Paris 1975.
– Interview au magazine « Le Point » du 21 avril 1975.

[2] Bennabi évoque pour la première fois la notion de « promesse » dans « Le phénomène coranique » et y voit la « base de la morale rémunératrice des religions révélées ». En un autre endroit du livre, il relève que « pour le groupe, la rémunération est immédiate : elle intéresse son histoire ici-bas ». On pourrait en déduire que la promesse majeure s’adresse à l’individu et la promesse mineure à la collectivité.

[3] « Politique et idéologie » in Révolution africaine du09 octobre 1965.

[4] Cf. « La raison dans l’histoire ».

[5] « Al-Muqaddima ».

[6] Cf. « Le livre du philosophe », Ed. Flammarion, Paris 1969.

[7] J.A.Hustache : « Maître Eckhart et la mystique rhénane », Ed. Le seuil, Paris 1956.

[8] Cf. « Qui survivra ? ».

[9] Encore que celui-ci a connu de grands ennuis du fait de cette théorie : il fut démis de ses fonctions de médecin du roi Charles d’Angleterre, on lui retira son titre de docteur, et il finit ses jours dans la misère. Avant lui, l’Espagnol Michel Servet fut brûlé vif à Genève en 1553 à la demande de Calvin pour avoir fait la distinction entre le cœur droit et le cœur gauche.

[10] Cicéron : « De la république », Ed. Flammarion, Paris 1965

[11] Tacite : « Histoires », Ed. LGF, Paris 1963.

[12] Burhan Ghalioun : « Islam et politique : la modernité trahie », Ed. Casbah, Alger 1997.

[13] Cf. « Nouveaux essais sur l’entendement humain », Ed. GF, Paris 1966.

[14] Cf. « Premières conséquences de la guerre : transformation mentale des peuples », Ed. Flammarion, Paris 1920.

[15] Cf. « Le mur du temps », Ed. Gallimard, Paris 1963.

Source: Le Soir d'Algérie, publié sur Oumma.com avec l'autorisation de l'auteur 
 

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