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« Nous avons marché dans la rue devant les policiers, sans nous faire interpeller »

Tout a commencé, pour Sarah et moi (Lila), le matin du 11 mai 2011. Nous participons à la conférence de presse qui doit se tenir à 11h à l’hôtel Le Bristol (à 50 m du ministère de l’Intérieur). Nous arrivons à 10 h sur le lieu du rendez-vous. Déjà un dispositif policier se met doucement en place. Les CRS arrêtent la plupart des voitures pour une fouille. Notre arrivée à 10 h devant l’hôtel crée la surprise : voir arriver des “Arabes” avec 1 h d’avance prend les forces de l’ordre de cours.

Je m’empresse d’entrer dans l’hôtel lorsque, devant le hall d’entrée, un homme m’interpelle :

– Madame ?

Pensant qu’il s’agit d’un portier, je m’arrête quelques secondes et lui réponds :

– Oui ?

– Veuillez me suivre.

A ce moment-là, un doute me traverse l’esprit. Et si ce n’était pas un portier mais un policier en civil ? Je lève les yeux en sa direction et, au même moment, il brandit son bras en ma direction d’un geste qui prouve sa volonté de me saisir. Mes doutes se confirment lorsque j’aperçois un talkie walkie dans sa main.

Je lui demande :

– Pourquoi ?

– Vous n’avez pas le droit d’être sur la voie publique.

Je l’interromps :

– Vous voyez bien, Monsieur, l’un de mes pieds frôle déjà l’entrée de l’hôtel. Je suis dans un lieu privé. Je suis conviée à une conférence et j’irai à cette conférence.

L’homme n’insiste pas. Profitant de cette diversion, Sarah entre au même moment. Nous voilà à l’intérieur mais l’incident en présage d’autres.

Je prends donc place dans le somptueux palace en compagnie de mon amie. Nous attendons avec impatience les autres. Elles arrivent vers 11 h en compagnie de Rachid Nekkaz mais sont accueillies par un gigantesque dispositif de police. Au bout de quelques minutes, elles sont interpellées et emmenées dans un fourgon, telles des criminelles. Elles y restent longtemps. L’une d’elles fait un malaise. Mais les secours mettent beaucoup de temps à arriver.

Elles sont ensuite conduites au commissariat. (Je laisse le soin à ces victimes de raconter elles-mêmes le calvaire qu’elles ont vécu.) Parmi les femmes arrêtées dans le fourgon, l’une a pu nous rejoindre à l’intérieur du Bristol en acceptant de découvrir son visage dans la rue.

Pendant ce temps, les journalistes affluent dans la salle de conférence. En l’absence de Rachid Nekkaz (il a été conduit au poste), le président de l’association fait une allocution. Par solidarité avec ces femmes, nous refusons de répondre à leurs questions et nous quittons la salle après en avoir expliqué la raison.

Une longue attente commence

J’entrevois à travers la baie vitrée de l’hôtel un dispositif hors normes mobilisé pour trois pauvres femmes inoffensives (souvenez-vous l’une d’elles nous a rejoint après son interpellation). Plus de 300 policiers mobilisés dans le quartier : CRS, policiers, Renseignements généraux… Ressortir de l’hôtel est pour nous impossible. Je ne veux pas céder. La promesse a été faite. Il s’agit de défendre ma liberté.

De fastidieuses négociations commencent alors avec des envoyés spéciaux de l’Élysée et des ministères. Je demande à quitter les lieux comme je suis venue avec mes amies : entièrement couverte, sans subir de contrôle de police. Nos émissaires nous apprennent dans quel état d’esprit se trouvent les forces de l’ordre : littéralement dégoûtées. Ils sont contraints de servir des ambitions politiques, électoralistes et non la sécurité de l’État.

Au bout de trois heures (souvenez-vous que nous sommes arrivées à 10 h), nous sommes autorisées à quitter les lieux vêtues de notre voile intégral. Ils ont certes, par leurs mesures d’intimidation, abouti à l’annulation de la conférence de presse mais j’obtiens une victoire avec mon amie. Nous sortons le visage intégralement couvert devant 300 policiers ébahis de la décision prise par leur hiérarchie.

Comprenant le ridicule de cette loi, ils ont fini par céder. Ils ont décidé de désobéir aux ordres des politiques qui ne cherchent que la fracture. En tant que femmes, nous avons prouvé que, lorsque notre obstination est inébranlable, la liberté l’emporte face à la force. Les grands chefs de la police nous ont autorisées à passer dans la rue sans être interpellées.

L’hôtel Claridge

Une seconde conférence de presse est prévue à l’hôtel Claridge aux alentours de 15 h. Je décide de m’y rendre. Les femmes arrêtées (d’abord dans le fourgon, puis emmenées au commissariat) sont libérées. Elles arrivent en taxi à cet hôtel et négocient afin de pouvoir accéder au lieu de la conférence. Elles parviennent à un accord : sortir dans la rue avec un masque chirurgical.

Mais avec mon amie, je fais part aux responsables des forces de l’ordre de notre refus d’accéder dans ces conditions à l’hôtel. Les négociations reprennent comme ce matin. A ma grande surprise, les chefs nous avouent leur gêne. Ils sont dépités. On leur avait décrit des excitées fondamentalistes. Ils se trouvent face à des personnes responsables qui appellent à l’union citoyenne.

Comment nous, femmes revendiquant notre liberté, et eux, garants de la sécurité, pouvons nous opposer ? Le chef nous assure alors l’accès au Claridge sans nous découvrir. Avec l’aval de la police, je montre à nouveau que cette loi n’est que chimères. Ces actions en appellent d’autres.

Cette loi doit être combattue par tous les esprits épris de liberté. Il s’agit de la liberté individuelle. J’appelle mes compatriotes français à soutenir ces femmes dans leur combat.

Une association exclusivement féminine sera bientôt créée afin de défendre nos droits. Cela nous permettra d’éviter l’instrumentalisation. J’accepte le soutien de toutes et de tous. La liberté a un prix. Elle ne se donne pas, elle s’arrache.

PS : Je remercie tous les journalistes qui ont proposé de faire une chaîne autour de nous afin que nous accédions à nos véhicules sans être interpellées. Leur courage fait d’eux des personnes justes. Mais aussi ces hommes inconnus qui ont voulu m’aider. Je remercie également certains chefs de police, courtois et attentionnés, qui ont refusé d’appliquer cette loi qui fait honte à la République. L’une de leurs confidences m’a touchée : nous ne serons jamais ennemis. Le ministère de l’Intérieur devrait être indépendant et non soumis aux manigances des politiques.

Messieurs de l’UMP, relisez donc Montesquieu.

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