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L’Orient et l’Occident : histoire d’un (non) dialogue amoureux ?

Celui qui se connaît lui-même et les autres

Reconnaîtra aussi ceci :

L’Orient et l’Occident ne peuvent plus être séparés »

Goethe, divan.

 

A y regarder de plus près (ou de plus loin dans le temps), la relation entre Orient et Occident ressemble à une histoire de couple, une histoire entre l’homme et la femme… l’histoire d’un émerveillement, puis celle de la lassitude ou de la routine, puis celle d’un malentendu ou d’un dialogue de sourds, pour aboutir à une incompréhension, à un rapport de force, à des disputes (conflictualité), jusqu’au divorce (indépendance)… tantôt l’un se parant de masculinité (brutalité, rapport de domination), tantôt l’autre de féminité (douceur et écoute, valeurs humanistes) et vice-versa. Tantôt l’un accusant l’autre de tous les maux, tantôt l’autre pleurant sa souffrance : « mais tu ne m’écoutes pas ! Tu ne me comprendras jamais ! ».

Tantôt l’un se prévalant des idées de progrès, alors que l’autre est perçu comme réactionnaire ou conservateur.

Approche Jungienne inspirée de l’animus et de l’anima.  

Bien que la délimitation entre Orient et Occident relève souvent de la mythologie (George Corm, Orient-Occident, fracture imaginaire, éd. La Découverte) (tout comme celle de l’homme et de la femme longtemps déterminés comme des natures radicalement opposées. Il suffit de se rappeler des propos de Napoléon sur les femmes, ou encore la réalité sociale des femmes écrivains à l’époque de George Sand ou Virginia Woolf).

 

Et pourtant, toutes ces histoires de haine et d’amour auront jalonné toute la littérature, toute la culture, toute l’histoire des civilisations (échanges et guerres), sans que l’on prenne le temps de contempler ces réalités et la complexité et la richesse de ce patrimoine. Comme un éternel refrain ou quiproquo…

Comment en sortir ? Avoir l’attitude de l’Homme sage, du philosophe, à l’heure des catastrophes politiques écologiques et économiques qui nous guettent, nous devrions mener un inventaire historique et philosophique… pour ne pas réitérer les mêmes erreurs.

Hélas, l’Homme toujours plus pressé et toujours plus avide ou cupide, ne voit pas plus loin que ses pieds (ses intérêts immédiats), nourri par ses instincts et la philosophie utilitariste comme seul praxis via des instrumentalisations politiques (propagande), pour attiser l’esprit de clan (populismes, nationalismes, sectarismes, messianismes).

 

Dans cet article, à travers l’évolution de la littérature et de l’art notamment, depuis l’Amour courtois jusqu’au Marquis de Sade, nous verrons dans quelle mesure nos représentations et nos imaginaires ont été façonnés de part et d’autre des rives de la méditerranée. Notamment sur la question de la femme et du progrès. Et comment l’histoire entre Orient et Occident relève plus d’une relation de couple ou d’un (non) dialogue amoureux… que d’un choc des civilisations ou deux blocs imperméables. En réalité, l’un et l’autre n’ont cessé de s’influencer et de s’interpénétrer. Comme un jeu de miroir où part d’ombre et part de lumière, n’est que le reflet de nous mêmes : une seule et indivisible humanité (Montaigne, Voltaire).

Une histoire ancienne… ou le voile des illusions…

En effet, dès le commencement, comment oublier que l’on doit toute la tradition de l’Amour courtois via les troubadours et les chants de chevalerie de l’époque depuis le Moyen Age grâce à la littérature judéo-arabe? Ainsi que l’apport de la philosophie et des sciences. Et qu’eux-mêmes doivent leurs inspirations aux ancêtres (égyptiens, babyloniens, grecs, romains, perses), continuation de ces esthètes et hommes sensibles devant la beauté.

En même temps, jamais la frontière ou les origines de cette méconnaissance mutuelle n’aura été aussi significative que dans les chants de Roland, présentant ces musulmans ou sarrasins comme issus d’un monde totalement obscur et incompréhensible (Alexis Brocas, Relations Orient-Occident, La chanson de Roland, ou la guerre des mondes, Le magazine Littéraire). L’on retrouvera aussi cette vision simplificatrice dans Tristes tropiques de Lévi-Strauss, certainement liée à son rapport personnel au judaïsme. Et dans tous les discours populistes expliquant l’incompatibilité de l’islam avec nos valeurs occidentales, comment ne pas y voir l’écho de ce perpétuel refrain ? Comme si ce monde (islamique) au carrefour de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, était et a toujours été extérieur à l’Histoire et à la culture universelle (Jack Goody, Le vol de l’Histoire, éd. Gallimard).

Tout comme les idéologues du nazisme et du communisme, les pires ennemis sont les simplificateurs (Zemmour, Renaud Camus, et autres imams enflammés) qui se nourrissent des nationalismes ou patriotismes à l’instar des partisans des guerres mondiales et impériales (Romain Rolland, Au dessus de la mêlée) et mettent le minoritaire au ban de la société, pour faire de lui une cinquième colonne (Juifs autrefois, japonais aux USA, ici musulmans aujourd’hui, chrétiens d’Orient et autres immigrés pakistanais ou philippins là-bas).

Romain Gary le disait, chaque société a son nègre ou son juif. C’est pour cela qu’il n’était partisan d’aucun bord, contempteur de cette comédie (tragédie) humaine : il aurait sûrement éprouvé avec encore plus de tristesse cette mascarade du choc des civilisations. Et la bêtise humaine dans sa globalité.

Dire qu’au début, tout avait commencé par un coup de foudre, des échanges d’admiration réciproque et de fascination (Orientalisme). Comme toute relation, plus les voiles du mystère se dissipaient, plus l’illusion amoureuse disparaissait… encore un des effets de l’épuisement de l’aesthesis, ou lamento sur l’affaiblissement inéluctable du sentiment du monde et de la vie, à mesure du progrès de la connaissance, de la répétition de nos expériences, et la déconstruction de tous les systèmes, mêmes et surtout traditionnels.

Depuis des siècles l’évolution de la littérature, de la poésie, de l’Art à la recherche du Beau, a été traversée par la quête de l’esprit jusqu’à celle de la forme. Esprit qui était incarné par la sagesse des philosophes, aux marges de la cité (Socrate contraint de boire la ciguë), pour ne se réduire qu’à des canons de la morale jusqu’à l’inversion des valeurs et « la mort de Dieu » (Nietzsche), pour sombrer dans les carcans d’une autorité tyrannique (tentation liberticide ou totalitaire) et tomber dans la censure (Inquisition, Terreur, Régime de Vichy, régime théocratique saoudien ou iranien).

Cette évolution a connu via le roman ou la poésie et l’Art moderne, renouant avec l’art des anciens (romains, grecs) à partir de la Renaissance européenne, l’expression du corps porté au diapason, enchevêtré dans des chorégraphies de danse (Maurice Béjart), ou encore, à travers les statues et autres tableaux (Rodin, Picasso), en parallèle de la  diffusion de littératures (érotiques) et d’images et de films vendus sous le manteau (depuis Guillaume Apollinaire, Verlaine, Sade, Georges Bataille… jusqu’aux magazines de charmes, aux Sex-shops, aux sites X en passant par porno le chic jusqu’au Hard)…

Imaginaire longtemps fécondé par tous les voyages et toute la littérature poétique et féériques d’Orient, à l’instar des représentations d’odalisques lascives (Lacroix). Dont l’Orientalisme, courant littéraire et politique, a gardé l’emprunte : inconscient d’une Europe catholique moraliste, pudibonde, bigote… sur fond de guerre de Religion et de Réforme. Laissant ces fastes, ce luxe, ces intrigues amoureuses, à l’image des cours ottomanes et des palais des sultans peuplés de harem et d’histoires improbables de princesses et de vauriens (ex, Aladin) ou de femmes éprises de désirs inassouvies à l’égard de leur serviteur (Jallal-Dine Rumi), perpétuation du récit de Joseph ou de la passion de la maîtresse pour son domestique, faisant le régal des adeptes de ces contes érotiques pleins de chaleur et d’excitation, le seul lieu où l’imagination reste la seule vraie liberté… prémisses des libertins des cours royales européennes (ex, Versailles) et de l’enceinte sacré des Borgia au Vatican même.

Cet esprit poussé à son paroxysme et que l’on retrouve sous la plume et l’emprunte du Marquis de Sade, prisonnier de la Bastille, précurseur et emblématique d’une époque, enfant de la Révolution (de la Terreur) et du matérialisme, plaçant le corps, le sexe, la débauche, la violence extrême, comme un cri contre l’Ordre établi… Un cri de liberté, de rage… Ce que d’aucuns ont qualifié de littérature pornographique, voire même l’illustration de la Terreur (Robespierre), et plus tard, avatar de la violence nazie (Elisabeth Badinter)… tout cela, restant l’impensé voire l’incompris de ce que la société islamique considère en horreur (faisant échos à la violence des Croisades et la violence coloniale), preuve manifeste que sans transcendance l’équivalence du vice et de la vertu ne peut que déboucher sur le chaos (Dostoïevski). Ce que d’aucuns pourraient considérer comme le Ça ou instincts primitifs de toute une société, qui à travers des théories pseudo scientifiques (darwinisme, eugénisme) pour justifier sa domination sur le monde, n’a eu de cesse de projeter sur la sauvagerie prétendue des dominés ses plus bas instincts alors qu’elle avait la prétention de les civiliser. Sociétés occidentales en crise (d’où l’émergence du romantisme), à la recherche d’une voie sans cesse bouleversée par la prétendue nouveauté ou modernité, se livrant à travers ses ouvriers et ses soldats sur tous les fronts à une frénésie inégalée encore (Céline, Hemingway). Conquêtes économiques et militaires où la condition des exploités (Marx) se traduisait par une violence physique (Chaplin critique du Taylorisme) et psychologique (Kafka et la bureaucratie), et celle des militaires pouvant être récompensés par des viols et des massacres à titre de compensation ou de repos du guerrier (exactions coloniales) : forme de démiurges ou avatar du Surhomme (nazisme, fascisme).

Aujourd’hui seule la technique a surpassé les hommes dans le massacre de masse (Hiroshima Nagasaki), à la violence aveugle et programmée des drones agissant selon des algorithmes, s’est substituée la violence aveugle des terroristes djihadistes assoiffés de sang et de sexe : la première violence propre et aseptisée cachée sous le masque de l’anonymat de la machine (depuis la guillotine jusqu’à la chaise électrique), et la deuxième dévoilant le visage de la barbarie sanglante et humaine (bourreaux à visage découvert muni d’un sabre et accompagné de chants coraniques).

Parallèlement, le courant général qui a subsisté pendant et après la Révolution française, dans la continuité de l’idéal Orientaliste de l’Amour Courtois, était encore cette quête de l’Amour romantique (Goethe, Flaubert, Baudelaire, Dostoïevski, Verlaine, etc.), comme dernier soubresaut d’un idéalisme et d’un sentimentalisme face à la crise existentielle (Baudelaire, Goethe, etc.). D’où cette fascination et goût pour le gothique et le spleen. Là où les Lumières définissaient l’Homme par sa capacité à s’arracher aux normes et aux préjugés, le romantisme fait de l’inscription dans la tradition le cœur de l’humanisation. Pour les romantiques, l’Homme n’est pas son propre fondement, il est issu d’une source qui le transcende. D’aucuns parleront des Lumières versus Anti-lumières (Zeev Sternhell, Antoine Compagnon).

Rétrospectivement, il est loin le temps de la civilisation islamique et de la Renaissance Européenne qui avaient porté le Beau au diapason, par ces vers poétiques ciselés, par ces chants au son du luth et de la guitare, par cette architecture infinie et concentrique aspirant à l’infini (Sinan) et au ciel (Michel Ange), ayant comme idée fixe les jardins du paradis (Décoration des palais et des mosquées, traditions des jardins andalous inspirant les jardins anglais), ayant comme leitmotiv l’Unité divine et l’Amour absolu, le caché et le sacré. Allah disant « Je suis Beau, j’aime ce qui est Beau », et cela se traduisant dans toutes les sphères de la société, dans toutes les gestes, dans toutes les paroles.

Contrairement à la modernité qui a libéré la face sombre de l’Homme suite au désenchantement du monde (Guerres mondiales et impériales), la civilisation islamique à l’instar des Eglises chrétiennes et autres spiritualités (bouddhisme, indouisme) essayaient tant bien que mal de contenir la frontière ténue des valeurs traditionnelles, entre l’interdit et le licite, la tentation et la vertu, l’immoralité et la morale. Même si depuis des lustres les tentations interdites se faisaient en huis clos, dans le domaine du privé. Tant que personne n’était censé savoir, sinon Dieu lui-même, les portes des Ryads étaient fermés comme les arcanes des secrets de l’âme humaine (Malek Chebel, L’érotisme arabe, éd. Robert Laffont). Poèmes à la gloire d’échansons et d’adolescents imberbes (Maxime Rodinson), l’interdit ayant toujours existé, et la vertu et la morale sauves tant que les apparences sont préservées. Comment ne pas penser aux frasques de ces riches saoudiens ou autres, qui ont laissé une sulfureuse réputation de leurs soirées dignes de la Jet Set sur la côte d’Azur, la côte espagnole, ou encore au Maghreb ?

Voilà les raisons pour lesquels l’Homme moderne ne supportant plus ces faux-semblants et ces donneurs de leçons, a déchiré ce voile des illusions, pour dévoiler la détresse de l’Homme face à ses contradictions et sa solitude. Ce que d’aucuns ont appelé le silence de Dieu. Contradictions que les premiers musulmans, et le prophète Muhammad lui-même avait expliqué comme étant normales,  et que l’Ijtihad (effort) du musulman, effort de réforme, était d’abord de s’accepter, de se comprendre, accepter et comprendre la société et le monde dans lequel nous vivons pour pouvoir se critiquer et se surpasser (psychanalyse avant l’heure). Rappelons-nous que les prostituées de la Mecque se baladaient les seins à l’air et que les polythéistes Qurayshites s’adonnaient à l’ivrognerie et à la débauche. Et que c’est dans ce climat que les premiers musulmans ont axé leur foi sur le Tawhid et la Rahma (Miséricorde), et surtout le bon comportement.

Pourtant, les inquisiteurs, les donneurs de leçons et autres gardiens de la vertu (Boualem Sensal, 2084), oublient que les compagnons eux-mêmes doutaient de leur degré de foi ou de sincérité, croyant être des hypocrites, ou que lorsqu’ils quittaient le prophète (saws) il leur semblait retomber dans des considérations bassement humaines et terre à terre loin des sphères platonicienne de la foi.

Que dire depuis l’apparition de technologies, des philosophies et des conceptions de la vie modernes ? Il est évident que cette aspiration aux droits de l’Homme, à la pleine citoyenneté, à la démocratie, des peuples musulmans qui ont manifesté lors des « printemps arabes »… fatigués par le joug dictatorial et tyrannique de leurs dirigeants, allait via les réseaux de communication (Internet, Télévision) se propager comme une traînée de poudre.

En effet, d’aucuns qui voient ces soulèvements populaires d’un mauvais œil, disent que l’évolution de nos sociétés contemporaines arabes et musulmanes à travers le monde, traduit le fait que celles-ci ne se sont pas relevées du choc de la modernité (Pierre-Jean Luizard, Le choc colonial et l’islam, éd. La Découverte), où l’image du corps de l’Homme moderne est au centre de toutes les activités (sociales, économiques, politiques). L’Homme au centre de l’Univers depuis la tradition humaniste (Averroès, Montaigne, Voltaire, etc.), remplacé par l’Homme consommateur et remplaçable (Philip K. Dick et le post-humanisme), objet lui-même d’exploitation et de consommation (obsolescence, servitude volontaire).

C’est pour cela que l’Homme humilié (El Manjra) ou dominé (Albert Memmi) a fait de la femme voilée le dernier rempart de son identité masculine blessée : narcissisme renversé (Daniel Rivet, Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation, éd. Hachette Littérature). Nous y reviendrons.

En effet, cette propension extrême à l’esthétique du corps (phénomènes de mode) et des formes à travers les pubs, les réseaux sociaux ou de rencontre, les sites pornographiques, dont la jeunesse arabe et musulmane est une grande consommatrice, friande de recherches de plaisirs interdits, surtout lorsque la misère sexuelle et socio-économique paraît être le seul horizon, seul exutoire, reste l’un des aspect schizophrénique de la société arabe et musulmane. L’addiction devenant un des symptômes du manque d’amour (Cf, Les excellents films Shame, ou encore Les chevaux de Dieu adaptation du roman de Mahi Binebine, Les étoiles de Sidi Moumen, éd. poche).

Comme le titre d’un célèbre recueil de Raymond Carver Parlez-moi d’amour, toute cette nouvelle littérature post-moderne, du nouvel Homme blasé, désabusé, n’est que significative de la crise existentielle à l’échelle mondiale : mouvement littéraire initié aux Etats-Unis (Henri Miller, Raymond Carver, Breton Elis, David Foster Wallace, etc.) et repris en France et ailleurs (Beigbeder, Despentes, Houellebecq, etc.).

Comment remédier à cela ? Vaste question. Beaucoup ont cherché toute leur vie durant, et à travers leurs œuvres de dresser des portraits de ces « amours sorcières » dans des sociétés fondées sur le tabou (Tahar Benjelloun) ou de ces amours inconsolables ou perdus à la recherche de la figure de la mère (Proust, Rimbaud, Gary)…

Cependant, un triptyque universel et immuable traverse le temps : La femme-mère, la femme-enfant, la maîtresse… Celui de la femme sous trois aspects, que l’on retrouve dans les Mille et Une Nuits, la littérature orientale en particulier, et occidentale en général. Triptyque constant et universel, cœur même de la modernité.

Ah l’amour ! Romain Gary écrivait en désespoir de cause dans la promesse de l’Aube : «Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »

Lui qui avait connu la femme mère et écrivain en la personne de Lesly Blanche, et la femme enfant en celle de Jean Seberg… Hélas, contrairement au prophète Muhammad, il n’a pas su les garder. Et pourtant, chacune d’elle, portait en elle une part de lui-même : l’une amie conseillère et passionnée d’écriture comme lui, et l’autre, admiratrice, muse et actrice tout à la fois, incarnant le côté virginal. Peut-être, que celle qui avait su croire en lui jusqu’au bout et ne l’avait jamais quitté, n’était ni plus ni moins que sa mère, Nina Kacew.

Comment ne pas penser à Khadija et à Aïcha, aux deux femmes du prophète Muhammad : aux antipodes l’une de l’autre, la figure de la femme mère et celle de la femme enfant ?

Toutes ses femmes l’ont aimé et il les a aimé en retour jusqu’à son dernier souffle : lui dont le destin a su concilier le réel et le romanesque, le profane et le sacré, le politique et le privé. Lui qui a su allier la beauté physique à la profondeur du cœur. Khadija qui a été sa femme-mère, lui l’orphelin qui n’a pas eu de mère dans son enfance. Elle qui l’a rassuré au moment de la première apparition de l’ange Djibril, alors qu’il doutât de lui-même croyant être sous l’emprise d’un Djinn, voulant mettre fin à ses jours. Elle qui a été deux fois mariée avant lui, et qui n’était pas vierge. Du moins physiologiquement, mais du cœur très certainement. Khadija cette belle veuve, femme d’Entreprise, tombée amoureuse de son salarié, de vingt ans son aînée. Nos contemporains appellent cela un mariage d’amour. Que dire d’Aïcha avec qui il aimait faire des courses de chevaux, aller écouter la musique lors des mariages, celle qui lui faisait subir ses caprices de femme-enfant. Et les intégristes misogynes l’oublient trop souvent, réduisant la femme à leurs minables désirs, et à les emmurer telles des fantômes vivants.

 

Cette dimension amoureuse revient dans toute la littérature mystique. Notamment, l’amour de Dieu, comme idéal et suprême Amour : ce que Ibn Arabi retranscrivait dans ses poèmes œcuméniques. Ou encore la geste de Jésus à l’égard de ses contemporains, bien qu’il leur avait annoncé le glaive. (Reza Aslan, Le Zélote, éd. Folio)

Or, la littérature poétique et les contes des Mille et Unes nuits, ainsi que toute cette littérature érotique, en passant de Nefzaoui à Nuwas… Leyla et Majnun (avatar de Roméo et Juliette), n’a fait que révéler cet amour de l’être manquant (incomplétude de l’homme), face à cet amour idéal (divin), souvent platonique. Et que l’on retrouve dans toute la littérature de l’amour courtois depuis le Moyen Age, et depuis  Tristan et Yseult.

Déjà, il y avait une séparation entre la femme du quotidien (l’épouse), et celles que les artistes qualifient de muse ou encore de nymphe (pour reprendre Lolita de Nabokov, n’oublions pas que la plupart tels que Pétrarque on aimé des adolescentes). Bien entendu, de telles femmes étaient souvent considérées comme des courtisanes, pour ne pas dire des prostituées.

Et c’est ce qui fait le principal matériau de l’Art et de la culture. Voilà pourquoi les intégristes ne peuvent comprendre l’esprit de liberté de l’Art, qui se targue des limites et des interdits. Cette femme muse qui a tant inspirée les poètes et les philosophes de l’Amour, à l’instar de Ibn Hazm. L’Art comme liberté et comme folie, incarnant tous les états de l’Homme. Toute la diversité que Dieu a voulu.

Depuis notamment les guerres mondiales, les femmes aussi ayant pris leur destin en main, et faisant entendre leur individualité ou leur singularité, n’ont eu de cesse de s’abreuver auprès de leurs aînées via les témoignages et les vies de femmes saintes (Vierge Marie) de femmes saintes (de la Bible) ainsi que les épouses du prophète Muhammad jusqu’aux femmes d’aujourd’hui (Fatema Mernissi, Zahra Ali), et en Europe à travers des figures historiques telles que Jeanne d’Arc, Marie-Antoinette, George Sand, Virginia Woolf, Simon de Beauvoir, Colette, Sagan, Despentes… on est frappé par la continuité, la modernité et l’universalité de leurs destins : femmes d’orient et femmes d’occident, même combat…

D’ailleurs, n’est-ce pas le seul sens de la vie que celui de la complémentarité pour ne faire qu’un ? « Je ne vous ai crée que pour m’adorer », scande le Coran : et quel meilleur adoration d’Allah Lui l’Unique, qu’à travers l’Union des corps, et de l’Amour ! Les femmes ne venaient-elles pas se plaindre auprès du prophète ? Pourquoi cette tradition des revendications féminines ou autres, serait-elle écartée ? Au nom de quoi ? De la domination des hommes ? (Fatema Mernissi, Mahomet et les femmes, Le harem politique, éd. Albin Michel)

Le Coran ne dit-il pas, vous êtes un vêtement pour elles, et elles sont un vêtement pour vous ? Magnifique verset, où L’homme et la femme ne sont qu’issus l’un de l’autre. Retrouver l’Amour originel, l’Amour matriciel (Rahma) ou divin, à travers l’Autre et à travers soi… Complexe d’Œdipe pour les psychanalystes.

Ce que d’aucuns qualifieront de perte de temps, l’Homme voué à souffrir, face à la quotidienneté, à la routine et aux vicissitudes de la vie… souffrance du poète… mais l’islam tout comme toutes les autres spiritualités, tout comme les sciences de l’éducation, appellent à la responsabilité et non à la démission. Lourde tâche, véritable Djihad (Effort ou progrès).

Aujourd’hui, ces artistes contemporains et modernes (sur)vivent partout dans le monde musulman, et leur génie est à la hauteur de leur créativité et de leurs aspirations. Il suffit de visiter les différents ateliers pour être frappé par cette profusion de créations. Or, ce n’est pas tant la volonté qui manque, mais plutôt la faiblesse des réseaux et la restriction de la libre circulation (Schengen, Visa). Et le manque de liberté d’expression, notamment lorsque cela touche le pouvoir en place (Censure).

C’est pour cela qu’Internet reste un exceptionnel outil de diffusion et de partage. L’amour, la passion, la beauté, le mal-être, les contradictions, les déchirements, les failles de l’Homme moderne, n’ont plus qu’à féconder les esprits artistiques… et critiques.

Conclusion : Guerre des sexes et Choc des civilisations ?… même combat…

La question de la femme et du progrès depuis la colonisation a fait l’objet de nombreuses controverses, tout comme le sort des minorités et de l’esclavage (en Terre d’Islam). (Henry Laurens, John Tolan, Gilles Veinstein, L’Europe et l’Islam, Quinze siècles d’Histoire, éd. Odile Jacob).

Souvent il y eut cette volonté de comparaison ou plutôt de reproches qui en réalité cachaient des aspirations impérialistes (Exemple, le statut du dhimmi alors que le statut de citoyenneté et d’égalité avait éclos dans de tragiques conditions que nous connaissons depuis l’affaire Dreyfus et l’extermination des juifs. Que dire du statut de la femme qui n’a eu le droit de vote en France qu’après la Turquie et la Tunisie ?).

En effet, Christine Delphy, célèbre militante féministe (cofondatrice avec Simone de Beauvoir des revues Questions féministes), n’a de cesse de pointer cet universalisme si particulier (Nacira Guénif Souliamas, La république mise à nu par son immigration, éd. La Fabrique, et Christine Delphy, Un universalisme si particulier, féminisme et exception française, éd. Syllepse).

Comme l’a si bien expliqué Felix Boggio Ewanjé-Epée dans Les féministes blanches et l’Empire (éd. La Fabrique), la question féminine n’a été en réalité souvent qu’un des arguments de domination des puissances impériales, sous le déguisement de la Mission civilisatrice (Jules Ferry). (Dino Constantini, mission civilisatrice, Le rôle de l’histoire coloniale dans la construction de l’identité politique française, éd. La Découverte).

Depuis, rien n’a changé, les stéréotypes et les clichés en banlieue sur les rapports de domination entre l’homme et la femme africains ou arabes, cachent difficilement le rapport de domination sociale et économique (Les émeutes de 2005).

En effet, Martin Luther King tout comme Malcolm X n’aimaient pas l’injonction de l’Homme blanc à leur égard, souvent déguisée par des sentiments bienveillants ou des idées d’émancipation et d’égalité… alors que perdure un rapport de domination, de ségrégation qui ne dit pas son nom. D’ailleurs Pierre Bourdieu avait très bien analysé tout cela à travers ses livres et ses analyses (violence symbolique, capital social, capital culturel, habitus).

 

Daniel Rivet dans son excellent livre, Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation (éd. Hachette) a démontré que la femme voilée reste le symbole de résistance contre la domination occidentale qui édicte ses normes comme étant universelles. Universalisme de la femme-objet qui reste caution à critique, dans des sociétés de plus en plus féminisées et où l’homme et la masculinité semblent en crise.

Souvent est pointée du doigt la situation des femmes en Arabie Saoudite ou en Iran ou ailleurs dans le monde musulman, ce qui est une réalité d’inégalité indéniable. Et il faudrait aussi déjà commencer par balayer devant notre porte ici en France et en Occident, afin de donner plus de crédit à notre indignation (Le livre noir de la condition féminine). Les affaires et les réactions autour de l’affaire DSK ou Baupin ou Polanski ou Trump n’ont été que plus révélatrices du climat sexiste et misogyne qui perdure en France ou ailleurs (Droit de détroussage revendiqués par certaines figures médiatiques, femmes prises sans somation comme objets des pulsions masculines).

Et que dire de toutes ces réactions violentes autour de Simone Veil, alors qu’elle avait fait beaucoup pour les femmes et la société. Simone Veil qui incarnait toute une époque où la lutte des droits signifiait quelque chose, et où féminisme rimait avec intellectualisme (ex, Simone de Beauvoir)… Les Femen à côté, c’est la vulgarité face à l’intelligence, la téléréalité face à la presse écrite. Bref, pour reprendre un célèbre livre d’Hannah Arendt, La Crise de l’éducation.

Le droit d’avortement que même le Cheikh Qardaoui, voire même Al Ghazali, avaient autorisé dans des conditions particulières (de survie, ou de viol).

A l’heure du succès que connaissent les films tels que Cinquante Nuances de Grey, il est évident que le seul message prôné et revendiqué par nos sociétés, c’est la position sociale et le fric (le pouvoir). Hélas. De même que dans les vidéo-clips de Gansta Rap, les bimbos faisant du twerk auprès de bad boys efféminés et nageant dans des rivières de champagne et de vodka, et des liasses de billets faisant office de paillettes, à bord de bolides flashy… symbole de virilité surannée, commence à lasser cette jeunesse en perte de repères.

Au final, la vulgarité, l’immédiateté du plaisir, la consommation, ont supplanté l’Art et la recherche du Beau, les valeurs de persévérance, de fidélité et d’Amour, et de pudeur…

 

Rappelons-nous qu’il n’y a pas encore si longtemps l’Amour comme vision d’un rapport ou d’un sentiment éternel avec l’objet désiré (Aurélien et Bérénice) a été remplacé par l’amour comme objet remplaçable (idéalité de l’Etat Providence et du Contrat à Durée Indéterminée remplacé par la flexibilité et du Contrat à durée déterminée). D’une idéalisation platonique, si chère aux romantiques du XIX ème siècle, jusqu’aux artistes des années 80 chantant l’amour comme recherche et ultime sens de la vie (Oum Kaltoum, Enrique Iglesias, Edith Piaf, Dalida, Joe Dassin, Mike Brandt, George Michael) ; nous sommes passés à l’art de la provocation, de la transgression, de la consommation et du plaisir instantané (Madonna, Lady Gaga, Kim Kardashian, Niki Minaj). Ce qui explique en partie les mouvements de radicalisation islamistes face à ce phénomène où la jeunesse est conviée à transgresser les limites de la morale, à se laisser aller dans le lâcher-prise via des substances (stupéfiants) et autre paradis virtuel (Aldous Huxley, Le meilleur des Mondes).

 

Voilà pourquoi certains imams et parents se plaignent de cette jeunesse qu’ils ne comprennent plus. Voilà pourquoi certains croient que dans la radicalité ils pourront mieux résister aux appels et aux chants de sirènes de notre société moderne. Préférant parfois y mettre fin par une forme de suicide (attentats kamikazes).

 

Aujourd’hui la question est posée : Où est passé l’Amour ? Ou comme la chanson de Christophe Maé « Il est où le bonheur, il est où ? ».  Où femmes voilées ou non se plaignent de ces hommes qui ont perdu leur place d’hommes, et qui ont succombé aux sirènes de leurs aspirations égoïstes (s’adonnant aux sites de rencontres et à l’infidélité).

 

Pourtant, depuis la critique orientaliste, revient souvent ce reproche qu’en Terre d’Islam la femme a été réduite à la mégère qui enfante plusieurs portées d’enfants, et confinée à ses fourneaux. Celle-ci privée du droit d’aimer (cf, l’excellent film Warda).

En effet, comment oser nier cette réalité qui existe sans pour autant la généraliser ?

Pourquoi alors cette persistance des représentations figées réciproques ?

Souvent cela est le produit d’une simplification et d’une méconnaissance (souvent entretenue à des fins idéologiques). Comme si tous les musulmans de France confinés dans des quartiers dits sensibles, voire des ghettos, avaient une pensée unique et une vision uniforme du monde. Comme si la culture et l’éducation scolaire française n’avaient pas essaimé des esprits intégrés, voire assimilés, et bien plus ouverts que ceux se revendiquant être des « français de souche ». Comme si les femmes voilées ou non à travers le monde, n’étaient pas confinées dans des déterminismes sociaux et économiques bien plus handicapant que les déterminants culturels. Que la petite bourgeoise de Casablanca ou de Djakarta ou de Dubaï ou d’Ankara, n’avait rien à envier à la petite bourgeoise de Paris ou de New-York, surtout quand ses conditions sociales lui permettent la même liberté de voyager, d’étudier, et d’entreprendre là où elle le désir à travers le monde.

 

N’oublions pas aussi que la femme africaine est la cheffe du domaine privé, voire la gouvernante de son foyer (système matriarcal), et qu’elle est bien plus active et entreprenante que l’homme, malgré une vision misérabiliste véhiculée en Occident. Voire même qu’elle a plus de caractère et de personnalité que la femme européenne. Imaginez qu’en Mauritanie plus celles-ci sont divorcées plus elles acquièrent de la valeur ! Comme quoi, Montaigne avait raison concernant le relativisme culturel, encore faut-il voyager et découvrir la complexité du monde, loin des chauvinismes ou étroitesses d’esprits.

 

 

L’un des principaux malentendus entre Orient et Occident, dans les relations homme-femme, se situe dans la définition de l’Amour. De même, celui-ci est souvent qualifié comme l’une des caractéristiques du christianisme, contrairement à l’islam (Christian Makarian, Le choc Jésus Mahomet). Rien n’est moins sûr.

En effet, l’islamologue feu Mohamed Talbi avait mis en exergue la notion de Rahma comme leitmotiv Coranique. Rahma comme Amour matriciel, supérieur à l’amour fondé sur le désir ou la compassion altruiste. Le rapport matriciel comme essence divine, aimant son enfant quel qu’il soit (croyant ou athée, délinquant ou vertueux), toujours dans l’espoir via le libre arbitre et la raison, qu’il se réforme et qu’il comprenne le sens de son existence, et surtout sa place dans ce monde parmi les autres et la Nature.

 

Dès lors, pourquoi cette fascination du pire ? Pourquoi tant de jeunes filles ont opté pour le Niqab (ou voile intégral) et de jeunes garçons pour la Abaya et barbe ostensible, rêvant de Hijra (exil) en Syrie ou ailleurs ? La sunna disent-ils, quand bien même celle-ci n’est pas exclusive et restreinte. Interprétation du Coran dépasse leur connaissance embryonnaire (Cf, Meddeb).

Ce rejet-attraction, cette exécration-fascination, Diderot dans La Religieuse avait mis le doigt sur un phénomène très remarquable, et caractéristique du paradoxe de l’être humain que l’on peut résumer comme suit : plus vous me contraignez à me soumettre à votre morale (vos normes) par la force plus je résiste et refuse, et plus vous m’attaquez me stigmatisez (et me désirez de façon obsessionnelle) et plus je tombe dans l’écueil inverse en me parant de toutes les vertus (bien que l’habit ne fait pas le moine).

Ce mouvement de balancier est le propre de l’Homme : aspirant aux plaisirs, aux passions, aux désirs, quand il ne peut avoir l’Amour, et inversement, rêvant d’Amour lorsque les futilités et les illusions du corps n’assouvissent pas les inclinations de son âme, tiraillé entre l’Amour raisonnable et l’Amour passion (Two Lovers, Joachim Phoenix, et Les fantômes d’Ismaël).

De même, la passion fanatique n’est qu’une forme de ce déséquilibre…

Comment trouver l’équilibre ? Vaste question à laquelle les mystiques et les philosophes se sont consacrés. Parabole ou métaphore coranique de la Djenna ou du paradis éternel et idéal, où femmes et plaisirs de toutes sortes seront à la portée de chaque croyant… Et où la Félicité, l’Amour, n’aura plus de limite… récompense de ceux qui ont œuvré dans la voie de Dieu, ou de la Miséricorde. Miséricorde (Rahma) qui n’est qu’un autre nom de l’Amour, de l’Idéal, du Divin. Sphères idéales, sphères platoniciennes.

 

L’affirmation du choc des civilisations n’est que l’aboiement des frustrés et des prophètes de malheur, et apôtres du ressentiment. Minables qui ont fait de leur gagne-pain cette obsession de l’islam et des musulmans, comme un tout monolithique : réduction de près de Deux Milliards d’individus, vivant dans plusieurs nations, de plusieurs cultures, langues, et coutumes différentes… est en réalité révélatrice de leur vision nationaliste et xénophobe étriquée.

 

Romain Gary, tout comme Stefan Zweig, et bien d’autres, étaient ces hommes modernes cosmopolites, dignes de la mondialisation, ces hommes qui ne réduisaient pas leur appartenance à un bout de terre, à un drapeau ou à de prétendus origines… ils savaient bien que nous sommes tous issus de la même Humanité (Banu Adam).

 

Et Voltaire dans Histoire des voyages de Scarmentado, écrites par lui-même (1756), soulignait déjà, comme un avertissement aux générations futures :

« Il me restait de voir l’Afrique, pour jouir de toutes les douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon bateau fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes plaintes ; il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les droits des nations. Le capitaine nègre lui répondit : « (…) Vous nous achetez aux foires de la côte de Guinée, comme des bêtes de somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller à coups de nerfs de bœuf dans des montagnes pour en tirer une espèce de terre jaune (or) qui par elle-même n’est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à beaucoup près, un bon oignon d’Egypte ; ainsi quand nous vous rencontrons, et que nous sommes les plus forts, nous vous faisons esclaves, nous vous faisons labourer nos champs (…) »

 

Triste condition humaine, ou plutôt, bêtise humaine, comme un aveugle et sourd qui ne retient rien de l’Histoire et des erreurs passées, conditionné que par ses instincts primaires les plus bas, et ses attachements partisans.

 

Non ! La guerre des civilisations n’aura pas lieu, la guerre des sexes non plus. L’une et l’autre sont indissociablement liées et ont comme maquereaux de la pensée, de tristes misogynes et hérauts de la haine, nostalgiques du fardeau de l’Homme blanc et du temps des colonies (Zemmour). Leur voix est comme le braiement de l’âne, celles des partisans de passions tristes (Cf, Spinoza)…

Sûrement ne comprennent-ils pas la part de sublime qui existe dans la création et dans la destinée de l’Homme (Cf, Burke). Manifestation du monde qui nous dépasse, qui excède notre perception et notre conception, tout simplement parce qu’elle n’est pas finie, ou plutôt, qu’elle suggère l’infini, le mystère. En cela la Beauté de la vie, réside dans cette part de sublime qui n’est que l’autre nom de l’imprévisible, du doute… doute non pas dans la création, mais dans la perception, et dans ses capacités propres : suis-je à la hauteur ? Est-ce que je comprends ce que je vois, ou est-ce que je vois ce que je crois ? Est-ce que je suis capable de comprendre l’Autre au delà de mes préjugés ? Sensibilité et regard du cœur, ce que les mystiques appellent le troisième œil. Acceptation de la diversité humaine, comme un don divin de l’infinité créatrice. Croyants et non croyants, faisant partie du même monde, et ayant pour finalité la même mort : seule différence, l’intention et le geste.

Allah ne dit-il pas, Kun Fayakun (soit et devient) ? Eternel recommencement, éternelle création (Cf, Bergson, Iqbal). L’Homme essayant de faire du mieux qu’il peut, selon la meilleure intention, quelle que soit le scénario et le destin de l’Humanité (le meilleur comme le pire). Le Coran d’encourager, « Nous vous avons fait en communautés et en tribus diverses, afin de vous connaître, et les meilleurs d’entre vous sont les bien agissants ». L’humilité comme fondement de la spiritualité. Accepter le monde tel qu’il est, pour s’accepter soi-même, un peu comme dans les Cerfs-volants, dernier roman de Romain Gary… Les réactionnaires dans la lignée de Joseph De Maistre auront beau faire l’apologie du bourreau, esprit revanchard via la peine capitale (les interventions militaires), en réalité rien ne sert de s’impatienter, il suffit d’attendre… comme disait Pascal, je fais le pari, en attendant la justice divine… car la justice des hommes est souvent mue par la partialité et l’esprit partisan.  La subjectivité.

 

Subjectivité qu’avait mise en exergue Fawzi Boubia dans la pensée de l’Universel (éd. Marsam), montrant le clivage entre deux figures du romantisme intellectuel, à savoir Hegel et Goethe, l’un prônant l’universalisme d’exclusion (le génie européen) versus l’universalisme d’intégration (celui de l’histoire Universelle).

 

Aujourd’hui encore, tout le débat tourne autour de la prétention universelle des idées des Lumières, selon la formule de Kant, induisant à concevoir les humanités du passé et les civilisations non européennes comme des humanités mineures, non accomplies, et soumises à des principes religieux incompatibles avec le développement de la raison. (Ce que Hegel, Sorel, Renan, Mauras, Heidegger, ont porté jusqu’à donner des éléments de pensée aux idéologies fascistes).

Et le second courant du romantisme soutient que les hommes deviennent humains par leur insertion dans une culture, les romantiques donnent à penser que toutes les cultures sont égales pour autant qu’elles soient fidèles à leurs particularités et qu’elles renoncent à s’universaliser. (Ce que l’on retrouve encore chez les héritiers de cette pensée, Lévi-Strauss, Léo Strauss)

Dès lors, suite aux débats sur l’identité nationale ou identité malheureuse, est-ce au nom du principe d’égalité des hommes et des cultures que l’hostilité radicale au multiculturalisme se manifeste devant l’accomplissement de la mondialisation et de la possibilité à toutes les nations à tous les peuples et à toutes les cultures de pouvoir participer au sort de l’Humaine condition ?

 

Lourde est la responsabilité des puissances occidentales qui dans un jeu hypocrite d’instrumentalisation, et d’intérêts (vente d’armes, achat de pétrole et de matières premières), fustigent en apparence les théocraties pourvoyeuses d’idéologies mortifères (salafisme djihadiste takfiri) ou laissent en fermant les yeux l’Occupation militaire au nom de la Lutte contre le Terrorisme (alors qu’ils soutiennent des idéologies messianiques sionistes sur fondement religieux) et qui en même temps se prévalent des valeurs de Lumières et des Droits de l’Homme.

Contradiction de l’Homme, encore une fois. Alors qu’il serait temps de voir l’Humanité comme la parabole de l’Arche de Noé, car la catastrophe écologique et humanitaire qui nous attend est sans précédent. Pour cela, se voir comme Une et Indivisible humanité, et que chaque paysage, chaque pays, chaque langue, chaque culture, chaque peuple, comme une richesse et non pas comme une menace de disparition : la culture, le savoir, comme seuls garants de cette continuité et de cette connaissance universelle, des Uns et des Autres. Ce que Goethe appelait de ses vœux.

 

Dieu dans le Coran dit, en parlant de Lui-même :

« Allah est la Lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche dans laquelle se trouve une lampe. La lampe est dans un verre. Le verre est comme un astre resplendissant. Elle tire sa flamme d’un arbre béni, un olivier qui n’est ni d’Orient ni d’Occident. Peu s’en faut que son huile n’illumine sans même que la touche le feu. Lumière sur lumière ! Allah guide vers Sa lumière qui Il veut. Allah fait des symboles pour les hommes et Allah connaît toutes choses” » (Coran. 24: 35)

 

 

Allahou A3lam, wa salam 3alaykum (Seul Dieu sait, et la paix soit sur vous)

 

Assemi djamel

2 commentaires

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  1. Personne n’a défini la notion d’Orient si ce n’est qu’elle est un non-Occident, et l’Occident, c’est ce qu’on a inventé pour inclure les Anglo-saxons dans le monde méditerranéen, tout en excluant simultanément du cercle dominant les Méditerranéens du sud (Arabes, Berbères) puis de l’Est (Anatolie et finalement Grecs et Balkans). Puis en ajoutant à cet “Orient” les Chinois, les Japonais, les Indiens et même les Africains subsahariens parfois. L’auteur fait ici un étalage impressionnant de documentation. Malheureusement, il renvoie dos à dos victimes rebelles et oppresseurs dominateurs dans un espèce de “juste milieu” décrit hors contexte et qui n’est en finale que complaisance à l’égard de l’idéologie des puissants. Il renvoie ainsi dos à dos, sans plus d’analyse, nazisme et communisme, régression raciste et communauté multinationale donc. Les révolutions assiégées (Robespierre, communisme, Iran, etc) sont mises en parallèle avec les puissances conquérantes (Hitler, colonialisme, USA). La monarchie théocratique saoudienne est mise en équivalence avec la république islamique iranienne. Et les Lumières sont réduites à la mécréance. Oubliés les progrès de la santé, les avancées scientifiques, la baisse de la mortalité infantile, les politiques sociales progressistes, les révolutions politiques et culturelles, la promotion des classes populaires, les mouvements de décolonisation modernes, la démocratisation de la culture et du savoir, le recul de l’obscurantisme théocratique ou colonial, la démocratisation des religions aussi et leur incarnation dans un projet de société permettant de juger à leurs résultats ici et maintenant la valeur réelle des dignitaires religieux, ce qui est un des résultat des Lumières. Bref, un très long article qui nous apporte une masse d’informations fournies en vrac avec tous les éléments de désespérance et de perte de sens, du matériel comme du divin. En finale, on sort de cette lecture comme assommé par une accumulation d’informations mais sans perspectives autre que de fuir dans une religiosité désincarnée. Si l’auteur constate le cynisme des puissances, il n’ose s’attaquer ni même mentionner le système qui sous-tend le mal qu’il dénonce dans ces puissances, le capitalisme. Et les grands penseurs cités sont la plupart du temps réduits à leur caricature (Darwin = darwinisme ; Oum Kaltoum ou Piaf = Madonna, etc.). Marie Antoinette qui avait trahi et appelé contre son royaume l’armée d’invasion est amalgamée à Jeanne d’Arc qui combattit l’envahisseur. Bref, cette lecture donne envie de fuir le monde dans lequel Dieu nous a fait vivre, pour que nous y ayons des passions, et que nous aimions. L’amour que chante Piaf ou Oum Kaltoum est un don divin. Dieu aime qu’on aime, même si cela nous rend triste parfois. Pour aimer dieu, il faut aimer ses créatures et aimer croquer la vie à pleines dents. Dans le respect des autres, ce qui constitue la seule limite mise par Dieu, d’où l’injonction de responsabilité et de fidélité.

  2. Je pense que le titre d’un dialogue amoureux entre Orient et Occident, suggère déjà une dimension subjective…
    Cet article me fait penser à une approche impressionniste, comme ces peintres qui par petites touches essaient de nous faire ressentir les choses… le propos n’est pas politique, mais plutôt de l’ordre de la sensibilité, plutôt de l’ordre de l’esthétique, et du rapport entre l’Homme et la Femme, comme Orient et Occident… l’Animus et l’Anima, approche jungienne… Et pour ce qui est de la définition de l’Orient et de l’Occident, il cite George Corm dont le livre se suffit à lui seul pour expliquer cette aspect idéologique et mythologique dans Orient-Occident, La fracture imaginaire, éditions La Découverte.
    Article qui comme un kaléidoscope nous donne le tournille en effet, et qui prend dans ses propos plusieurs aspects, ceux des Lumières, du Progrès, et la critique venant des anti-Lumières ou les Romantiques, jusqu’à nous faire sombrer dans le chaos des guerres mondiales, du Postmodernisme ou de notre époque sans sens… le chaos.
    Spiritualité désincarnée s’il en est, si l’on admet que toute spiritualité ou sensibilité ou transcendance n’a pas besoin de s’incarner sur un territoire ou sur une Nation ou drapeau…
    Article très étrange comme une ébauche, un essai de réflexion donnant plusieurs pistes, sachant que l’auteur de cet article a déjà écrit plusieurs contributions sur ce site, et qu’il a déjà donné une vision critique des effets du capitalisme et du libéralisme… et qu’il faudrait lire tout ça dans son ensemble pour comprendre davantage sa pensée.
    Là le propos n’est vraiment pas politique, du moins pas dans le sens habituel, mais plutôt de l’ordre de l’évolution de l’esthétique et des valeurs qui sont rattachées au Beau, à l’amour, et à la relation entre l’Homme et la femme. Cela est déroutant.
    A aucun moment l’auteur n’a réduit les Lumières à la mécréance, cela est votre interprétation, car il utilise les arguments des romantiques et des philosophes des anti-Lumières inspirés par l’Orientalisme, pour montrer qu’il y a là un différend quant au sens de l’Universalisme.
    Bref, article très compliqué en effet, et déroutant… peut-être est-ce un effet de style, pour nous faire ressentir le chaos idéologique et le chaos sociologique et des valeurs dans lequel se trouve le monde aujourd’hui, qu’il soit d’Orient ou d’Occident… et dont la seule valeur qui reste adulée, c’est le fric et le pouvoir. Quelque part critique de la modernité et de la société moderne, avec cette question: où allons-nous?
    Lire cet excellent article de George Corm qui apportera un éclairage à cet article ci:
    http://www.elwatan.com/international/georges-corm-le-monde-arabe-est-dans-un-chaos-mental-absolu-15-07-2017-349042_112.php

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