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L’organisation du culte musulman en France, une nouvelle perspective est possible

La question de l’organisation du culte musulman en France ressurgit régulièrement dans l’actualité, avec toujours le même goût d’inachevé malgré les différentes initiatives entreprises depuis presque trente ans.

Les débuts remontent à 1990 lorsque Pierre Joxe, alors ministre de l’Intérieur et des cultes, a lancé le Conseil de réflexion sur l’islam de France (CORIF) dont l’objectif était déjà de doter le culte musulman en France d’une institution représentative. En 2003, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur et des cultes, reprend à son tour les travaux de Jean-Pierre Chevènement qui avait lancé “Al-Istishara” (la consultation), pressant les représentants des fédérations musulmanes de mettre en place le Conseil français du culte musulman (CFCM).

Les partenaires à l’origine du CFCM ont cru, à ce moment, avoir trouvé une solution à l’organisation du culte musulman. Pourtant, après quinze ans d’existence, le constat est sans appel : le manque de crédibilité, le défaut de représentativité et la gouvernance erratique du CFCM ne lui ont pas permis de trouver sa place au sein de la communauté musulmane française.

Malgré les difficultés que le CFCM a connues, les crises répétées qui ont entravé sa démarche et les voix multiples qui se sont élevées, aucun travail sérieux de réforme n’a été mené. Je fais partie des acteurs et témoins qui ont accompagné l’évolution du CFCM et qui ont demandé que ce Conseil, initialement fondé par la volonté politique de l’Etat en associant quelques partenaires musulmans, fasse un bilan de son action en s’interrogeant sur son efficacité au service de la communauté musulmane. Des assises sur la question de l’organisation du culte musulman ont bien été proposées, mais l’idée n’a jamais convaincu les dirigeants du CFCM.

Tout se passe comme si les musulmans ne s’étaient jamais totalement emparés du CFCM : à l’incapacité initiale de créer une instance commune succède aujourd’hui une incapacité à reprendre en main l’organisation et l’évolution de cette instance initiée par la volonté de l’Etat. Or, dans notre Etat laïque, qui d’autre que la communauté musulmane est légitime dans ce rôle ?

Dans ses dernières déclarations, le président de la République Emmanuel Macron a exprimé la volonté de rouvrir le dossier de l’organisation du culte musulman. Pour réaliser des avancées réelles sur ce dossier, il est indispensable de changer de méthode et de rompre avec l’approche consistant à imposer une organisation conçue par le haut et qui ne répond pas aux enjeux réels. Ce dossier doit être rendu aux acteurs musulmans de terrain, afin que ceux-ci discutent de leurs divergences et les dépassent pour enfin construire une vision partagée et une organisation légitime.

Pour y parvenir, il est important de définir les conditions préalables à une réforme du CFCM, de comprendre les raisons des défaillances passées et de formuler des propositions concrètes pour ouvrir un nouvel horizon.

Trois conditions préalables

Le premier préalable, qui constitue la règle de base, est celui du principe de la laïcité. Il s’agit d’une laïcité fidèle à ses fondements, qui instaure la séparation entre les religions et l’Etat, et garantit par conséquent l’indépendance du culte. S’il est légitime pour l’Etat d’assurer le respect des lois de la République, le choix des représentants des différentes communautés religieuses doit rester la prérogative des fidèles de chaque communauté. L’écrasante majorité des musulmans de France vivent la laïcité dans la plus grande sérénité et sont attachés à son respect.

Le deuxième préalable consiste à séparer rigoureusement les questions liées à la présence musulmane en France avec d’autres dossiers qui relèvent de la sécurité. Les citoyens de confession musulmane sont concernés par la sécurité de leur pays au même titre que tous les citoyens, et si jamais un musulman se trouve impliqué dans des atteintes à la sécurité du pays, il doit en répondre personnellement devant la loi sans jeter le discrédit sur une communauté entière.

En effet, il est injuste de penser la question de l’organisation de l’islam selon un prisme sécuritaire, au risque de jeter – consciemment ou non – la suspicion sur l’ensemble des musulmans. Ces confusions et amalgames pèsent lourd sur la conscience collective des musulmans et peuvent saper le lien de confiance entre un citoyen et son pays. Les musulmans de France ont démontré depuis des décennies leur sens de la responsabilité et leur esprit d’initiative, à travers leur capacité à répondre à leurs besoins religieux dans le respect de la diversité et de la liberté des autres. La construction de nombreux lieux de culte et d’écoles ou encore la constitution d’un tissu associatif très actif témoignent de leur engagement citoyen et de leur capacité à faire avancer l’organisation générale du culte.

Le troisième préalable consiste à clarifier la nature cultuelle de l’organisation souhaitée, la seule réellement compatible avec le principe de laïcité. Le choix du nom du CFCM (Conseil français du culte musulman) exprime d’ailleurs bien que la problématique posée concerne le culte. Dès lors, il semble naturel que les mosquées et les acteurs qui en assurent le fonctionnement constituent la base de cette organisation. Les questions qui n’ont pas directement trait au culte (questions culturelles ou politiques) ne doivent pas être traitées dans un cadre communautaire, mais dans un cadre social plus large.

Les défaillances passées du CFCM

Si la question d’une refondation du CFCM se pose aujourd’hui, c’est parce que la présence de cette institution dans la vie religieuse des musulmans de France est insuffisante. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette insuffisance, mais arrêtons-nous sur trois raisons principales.

La première raison est liée à la politisation dont souffre le CFCM, contrairement à sa vocation première d’être une institution cultuelle, loin des enjeux politiques. Or, la plupart des dissensions au sein du CFCM sont liées à des ingérences politiques extérieures et intérieures. L’intervention des ambassades de certains pays dans le processus de l’organisation religieuse des musulmans est bien connue, et l’administration, malgré les déclarations officielles appelant à un “islam de France”, a permis – voire cautionné – un tel interventionnisme.

Il est frappant de constater que les divergences entre les différents partenaires du CFCM concernent rarement des questions qui relèvent du culte musulman, mais répondent plutôt à des prises de position basées sur des considérations politiques autres. Dans notre cadre laïque et démocratique, l’indépendance et la neutralité politique des organisations religieuses constituent une nécessité cruciale.

La deuxième raison vient du fait que le CFCM apparait comme une institution « hors sol », complètement coupée des lieux de cultes et des associations locales qui recèlent pourtant la richesse et la vitalité de la communauté musulmane en France. Cette défaillance provient notamment du mode de scrutin pour élire les instances du CFCM, actuellement basé sur un compromis fragile entre des fédérations et des grandes mosquées qui se trouvent dans une course permanente pour sauvegarder leur influence au sein de l’institution. D’où la nécessité de revoir la règle électorale.

La troisième raison expliquant la faiblesse du CFCM est liée à un champ d’action très réduit. Beaucoup de sujets cultuels relèvent en théorie du CFCM, tels que l’accompagnement dans la construction des lieux de cultes, la coordination entre les instituts de formation des imams et des cadres religieux, la définition du statut des ministres de culte musulmans, l’organisation du “Halal”, la gestion de l’émission religieuse dans l’audiovisuel public, le dossier de l’aumônerie…

Or, sur l’ensemble de ces dossiers – à l’exception des quelques avancées dans le domaine de l’aumônerie – l’action du CFCM reste marginale, voire inexistante. Dès lors, les musulmans peuvent s’interroger sur la légitimité de l’existence même de cette institution : pourquoi s’embarrasser d’une instance représentative du culte qui n’agit pas là où elle est attendue ? S’agit-il d’ailleurs d’un problème de compétences et de moyens ou au contraire à un choix politique visant à lui accorder un simple rôle de figuration ?

Comment peut-on refonder ou réformer le CFCM ?

Le sujet n’est pas de remettre en cause la structure d’un CFCM national et des CRCM régionaux (Conseil régional du culte musulman) mais de revoir en profondeur la vision, l’approche et le mode de représentation de cette instance.

Il est possible de relancer le processus de l’organisation du culte musulman en s’appuyant sur l’expérience passée pour éviter de reproduire les mêmes erreurs. Dans cet esprit, voici quelques propositions concrètes pour alimenter le débat actuel sur la réforme du CFCM.

1- Organiser des assises au niveau régional et dans un deuxième temps au niveau national entre les acteurs du culte musulman de France. En effet, on ne peut pas faire l’économie d’écouter les idées des premiers concernés. L’avis des experts et des spécialistes sont utiles par la diversité de leurs approches et analyses mais ne peut en aucun cas remplacer la parole des premiers concernés, qui sont les musulmans.

2 – Retenir deux critères principaux pour qu’une mosquée puisse participer au processus de représentation du culte musulman : i) qu’elle soit gérée par une association déclarée et ii) qu’elle célèbre la prière du vendredi (les salles de prière ne célébrant que les prières quotidiennes n’ont en général pas de rayonnement religieux significatif).

3 – Changer le système électoral par rapport à la représentation des mosquées, selon les critères précités, en remplaçant la règle actuelle qui proportionne le nombre de voix à la surface en mètre carré par une nouvelle règle simple : une voix pour chaque mosquée, quelle que soit sa superficie. Le délégué de la mosquée participante aux élections doit être désigné par l’association qui a la responsabilité directe de la gestion de la mosquée.

4 – Responsabiliser les participants en exigeant, dans le règlement électoral, que la cotisation des délégués de mosquées qui participent au processus électoral soit payée directement par l’association gérante de la mosquée et non pas par des fédérations.

5 – Supprimer les dispositions octroyant des sièges aux fédérations, aux grandes mosquées et aux personnalités, et se contenter des personnes élues représentant les déléguées des mosquées inscrites dans le processus électoral. Cette mesure vise à rétablir un fonctionnement démocratique et à exclure le jeu d’équilibre entre les différentes composantes qui ne fait que paralyser les instances dirigeantes et exclut l’émergence d’acteurs venant de la base et qui ne sont pas toujours affiliés à des fédérations nationales. Si l’existence des fédérations peut avoir un apport positif dans l’organisation pratique de la vie religieuse, leur présence dans la représentation électorale n’est pas souhaitable.

6 – Organiser des élections en deux phases : d’abord une phase régionale pour élire les CRCM, et ensuite une phase nationale au cours de laquelle les CRCM élisent les membres du CFCM. Le processus électoral du CFCM est désormais bien rôdé et il s’agit là d’une simple amélioration de celui-ci.

7- Renforcer les prérogatives des CRCM qui sont en rapport direct avec les réalités locales et attribuer au CFCM les grands dossiers relatifs à l’organisation générale du culte.

Qui doit mener ce travail de refondation ou de réforme ?

Il est de l’intérêt des musulmans, mais aussi de l’Etat qui a besoin d’un interlocuteur fiable et responsable du culte musulman, que les musulmans eux-mêmes pilotent la conduite de ce travail.

Le CFCM et l’ensemble des fédérations peuvent organiser des assises régionales clôturées par des assises nationales qui adoptent une convention collective définissant la vision, les objectifs et le système général de fonctionnement d’une instance représentative du culte musulman. Une instance qui émerge de la base aura certainement plus de crédibilité et sera par conséquent en capacité de servir l’intérêt commun. L’objectif est d’aboutir à une organisation solide qui remplit efficacement son rôle et permet ainsi au culte musulman de prendre sereinement sa place dans le paysage religieux de la France d’aujourd’hui.

Chacun peut contribuer à ce travail : les citoyens français de confession musulmane, en prenant leurs responsabilités pour s’engager dans cet effort, et les responsables politiques, en veillant à ce que soient respectés les principes de laïcité et de neutralité.

La nature de la démarche retenue pour travailler sur la réforme de l’organisation du culte musulman en France sera déterminante. Faire confiance aux citoyens musulmans pour gérer leurs affaires religieuses, c’est ouvrir un avenir de responsabilité partagée ; poursuivre la politique passée de réajustements par le haut, c’est s’enfermer dans des démarches institutionnelles sans prise avec le réel.

3 commentaires

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  1. vivre sa foi dans un pays laïque semble possible puisque les cathos, les protestants, les juifs, les bouddhistes, les hindouistes, les sikhs, les évangélistes, et j’en passe, s’en accommodent, sans remettre en cause, à tout moment, cette loi, qui protège la Liberté absolue de conscience.
    Peut être ont ils admis définitivement que l’espace public appartenait d’abord aux citoyens.
    Quand c’est l’appartenance à un culte ,qui prend le pas sur la citoyenneté, dans l’espace public, le citoyen, se trouve très souvent en contradiction, avec des lois qu’il conteste inévitablement.
    Ce sont des siècles d’abus en tout genre, de violences, de guerres confessionnelles, qui on conduit à l’élaboration de cette loi, destinée à ramener la paix civile dans ce pays.
    La France, n’est pas, en terme de liberté individuelles, un enfer invivable, il serai bon de le reconnaître.
    Faire l’effort d’accepter ses règles démocratiques, n’est pas un obstacle insurmontable, dès lors que l’on souhaite vivre en paix, et que la concorde nationale reste notre objectif

  2. La frase « Le premier préalable, qui constitue la règle de base, est celui du principe de la laïcité » est ici très intéressante, car voici certaines des vertus qu’elle apporte depuis un certain temps.
    • Ejecte des brillantes filles de l’école. (foulard)
    • Encourage l’insulte des femmes musulmanes pratiquantes. (foulard)
    • Expulse des filles musulmanes qui portent des jupes trop longues.
    • Empêche des mères d’accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires.
    • Envoie 3-4 policiers sur un plage demander à une femme qui prend une siesta d’enlever certains de ses habits.
    • Fait toute une histoire quand un Quick propose des hamburgers halal.
    • Est devenu un glaive, mot utilisé par un homme public non musulman, contre les musulmans.
    Rappelons aussi que la liste de vertus et beaucoup plus longue et que le CFCM trouve que c’est le premier élément, condition, préalable pour le son bon fonctionnement…

  3. Tous les gouvernements , du monde entier, font une ligne rouge , à ne pas dépasser.
    Pour la France c’est la laïcité.
    Pour l’Algérie et l’Egypte, c’est l’armée.
    Pour l’Arabie c’est la famille au pouvoir.
    Pour l’Amérique, c’est l’argent et le sionisme.

    Tout les gens vivent sous un plafond, parfois il est tellement bas, qu’on ne peut plus se mettre debout.
    Cependant, je dois reconnaître que la ligne rouge en France est élastique.

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